21.02.2007 -

Mongolie : le journalisme d'investigation à l'épreuve des faits

Enkhbaatar. G est journaliste au quotidien mongole Ardyn Erkh. En 2005, il a participé à un programme intitulé « Les médias pour une gouvernance transparente ». Son objectif : sensibiliser les journalistes au problème de la corruption et leur offrir une formation en matière de journalisme d'investigation.

C'était intéressant. C'était un défi. C'était dangereux aussi. Vingt journalistes travaillant pour des médias populaires en Mongolie ont enquêté pour la première fois sur des affaires de corruption et j'ai eu la chance de prendre part à ce programme financé par l'UNESCO qui a duré huit mois. L'équipe avec laquelle je travaillais s'est concentrée sur trois articles intitulés: Faits suspects à la faculté de droit, Le vrai visage de deux amis et Liberté pour les journalistes!

 

Globe International, groupe mongole de défense de la liberté d'expression, était chargé de la formation et de la supervision, en coopération avec l'Institut mongole de la presse, et l'initiative était coordonnée par le Bureau de l'UNESCO à Beijing.

 

Nous devions trouver des informations, des sources, des faits, des preuves concluantes et de la documentation. Et nous n'avions aucune expérience en la matière.

 

En janvier, nous avons suivi une formation de base en journalisme d'investigation. Nous avons constitué quatre équipes et nous avons enquêté sur des affaires de corruption dans les domaines de la santé, de l'économie, de l'éducation et de l'environnement. Je faisais partie de l'équipe consacrée à l'éducation.

 

En avril, Yvonne Chua, du Centre philippin pour le journalisme d'investigation, est venue voir comment avançaient nos enquêtes et nous aider à écrire nos articles.

 

Durant les ateliers nous avons appris que la corruption allait bien au-delà d'une simple pratique de bakchich et que l'abus de pouvoir se manifestait sous des formes et des apparences très diverses.

 

Trafic de diplômes

 

Après des heures de discussion, mon groupe a décidé de se concentrer sur les examens d'entrée et l'obtention de diplômes à la faculté de droit de l'Université nationale de Mongolie, où nous disposions d'une source officieuse.

 

Avec l'aide d'une personne dont nous ne divulguerons pas le nom, nous avons pu accéder aux archives du directeur concernant les dix dernières années et en faire des copies. Il est apparu que le directeur, S. Narangerel, et son adjoint, N. Lundendorj, étaient les seules personnes responsables de la Commission nationale des examens. Chose intéressante, nous avons découvert qu'une dizaine de membres, ou d'ex-membres, du Parlement avaient obtenu des diplômes après avoir suivi les cours du soir de la faculté de droit. Et pourtant, nous n'avons trouvé aucune trace de leur inscription dans cet établissement.

 

Des documents révélaient en outre que M. N. Lundendorj avait obtenu sa licence grâce aux cours du soir, tout comme son doctorat qu'il avait d'ailleurs passé alors qu'il travaillait en tant que directeur adjoint.

 

Nous avons décidé d'étudier de plus près le système d'examen d'entrée à la faculté de droit. L'un des membres de notre équipe s'est rendu là-bas et, tandis qu'elle présentait des documents pour son admission, un autre candidat lui a dit qu'il pouvait acheter les questions des examens pour 300.000 togrogs mongoles (soit environ 258 dollars). Il lui a proposé de partager cette somme.

 

Un jour avant l'épreuve d'admission, notre journaliste et le candidat ont reçu 42 des 50 questions de l'examen, autrement dit, un nombre suffisant pour le réussir. Tous deux ont passé le test avec succès. Les questions leur avaient été remises par la sœur du candidat, qui avait dîné avec le directeur de la faculté de droit la veille de l'examen.

 

La personne qui avait organisé l'achat des questions a réclamé son dû. Après en avoir longuement discuté, nous avons décidé de lui dire la vérité. it stupéfait et nous a demandé de ne pas divulguer son nom.

 

Enquête à hauts risques

 

Les journalistes ont fini de rédiger leurs articles en octobre et nos textes ont été publiés avec les noms des membres de l'équipe. C'est triste à dire, mais notre équipe a refusé de publier l'une des histoires sur lesquelles nous avions enquêté. A la place, nous avons publié un article intitulé "Liberté pour les journalistes!"

 

L'histoire que nous n'avons pas publiée révélait de graves cas de corruption, mais elle n'a pas pu paraître, ce qui est plus que regrettable. Selon la législation en vigueur, suivre quelqu'un est considéré comme un acte de persécution, obtenir des renseignements constitue une atteinte à la vie privée et peut enfreindre la législation protégeant le secret des organisations ou de l'Etat. Prendre des photos peut être considéré comme une intrusion dans la vie privée du sujet et il est illégal d'enregistrer la voix d'une personne sans son consentement. Critiquer quelqu'un équivaut à de la diffamation. Et les juges exigent la vérification préalable d'un notaire avant d'accepter des documents qui pourraient être produits à titre de preuve. La loi ne garantit pas la liberté de l'information, pas plus qu'elle ne reconnaît notre droit de protéger nos sources.

 

En Mongolie, il n'est pas possible pour les journalistes d'investigation de travailler comme le font les détectives. Nous l'avons quand même fait, mais au risque d'être accusés d'enfreindre un grand nombre de dispositions du code pénal.

 

Et nos chances de gagner face à un tribunal seraient bien minces. Même si nous avions droit à un procès équitable, nous perdrions, car en Mongolie il n'existe aucune loi pour nous protéger.

 

Grâce à l'UNESCO, nous avons appris à enquêter sur la corruption et à la débusquer. Malheureusement, nous avons aussi du apprendre à pratiquer l'autocensure.

 

Enkhbaatar G. à Oulan-Bator, Mongolie




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