Tunisie : l’UNESCO soutient une radio associative à Gafsa

La Voix des mines, Gafsa, Tunisie - Creative Commons, par Bianca Miglioretto

Située dans un appartement à l’éclairage hasardeux d’un immeuble inachevé, la radio la Voix des mines de Gafsa (350 kilomètres au sud de Tunis) représente une expérience inédite en Tunisie. C’est en effet l’une des rares radios associatives du pays, le type de médias qui a encore du mal à émerger entre les médias publics et privés.

La radio la Voix des mines de Gafsa (Sawt al Manajem en arabe) a débuté sur internet en février 2011 avec un groupe d’une demi-douzaine de journalistes citoyens, soit quelques semaines après la révolution qui a fait chuter l’ancien régime du Président Ben Ali. Mais elle est aujourd’hui en train de prendre un nouvel essor avec le soutien de l’UNESCO et de l’Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), qui ont mis en œuvre une formation de cinq jours au sein de la radio. Les jeunes journalistes qui ont suivi cette formation ont appris les techniques de reportage et d’interview, la production de contenu sensible au genre, la gestion de la radio et la déontologie journalistique. Cette initiative a eu lieu dans le cadre de la participation de l’UNESCO à la conférence « Médias communautaires et le printemps arabe », organisée par  l’AMARC du 9 au 10 mars 2012 à Tunis et du 16 au 18 mars à Gafsa.

Fahem Boukkadous, co-fondateurs de la Voix des mines - © UNESCO

Il est difficile de dissocier la radio des mines de Gafsa de l’un de ces co-fondateurs, Fahem Boukkadous, journaliste d’une quarantaine d’années, qui a passé, sous l’ancien régime, plus de deux ans en prison et cinq en clandestinité pour son activisme en faveur de la liberté de la presse. « Notre ambition est de diffuser une information libre pour tous les habitants de la région de Gafsa. Notre ligne éditoriale consiste à parler des personnes marginalisées et des jeunes, de défendre les causes que nous estimons légitimes, comme la condition des femmes, la question des diplômés chômeurs, les personnes malades et les exclus de la société », déclare-t-il.

Une quinzaine de journalistes citoyens et de techniciens, pour la plupart bénévoles, travaillent à la Voix des mines. Ils produisent des émissions axées sur les jeunes, les problèmes de société et de développement dans la région de Gafsa. La radio se veut surtout un média de proximité qui permet aux habitants de la région, et en particulier aux jeunes, d’exprimer librement leurs préoccupations, leurs revendications et leurs rêves. Des bulletins d’informations quotidiens sont envisagés d’être mis en œuvre prochainement.

La radio s’appuie sur l’expérience et l’esprit des mouvements sociaux et syndicaux qui avaient agité le bassin minier de Gafsa en 2008, marqués par des manifestations contre le chômage, la corruption et la vie chère. D’une certaine manière, la contestation et la féroce répression qui a suivi ont forgé l’âme d’un groupe de journalistes citoyens et de militants associatifs. « A cette époque », raconte Fahem, « les gens ne pouvaient pas obtenir des informations de qualité sur la situation. Un groupe de journalistes a réussi à couvrir les évènements du bassin minier pour un site web alternatif et une télévision indépendante tunisienne. Nous avions la volonté de libérer la communication, mais cela n’a pas été possible à cause du contexte policier ». Inculpé avec d’autres leaders du mouvement par le régime, Fahem Boukadous, après 16 mois passés dans la clandestinité, est finalement condamné à quatre ans de prison en 2010. Il est libéré le 19 janvier 2011, soit cinq jours après la chute du régime de Ben Ali.

En évoquant son parcours dans la clandestinité puis en prison, Fahem reste philosophe : « Le plus dur au temps de Ben Ali », dit-il, « ce n’était pas la prison, j’y étais habitué, mais c’était quand on est sorti et qu’on n’avait pas de possibilité de travailler. Avec ma femme, qui a passé deux ans en prison, nous avons dû ouvrir une petite épicerie pour survivre. Elle est pourtant enseignante de formation. Mais le régime a interdit à son école de la faire travailler. »

Diffusant depuis plusieurs mois sur internet (son groupe Facebook réunit plus de 16 000 fans), la radio la Voix des mines a commencé en mars 2O12 la diffusion expérimentale de ses programmes en FM, en attendant l’arrivée du matériel de production. Une bonne partie des équipements a été achetée en Italie par un membre de la radio qui a fait un emprunt à la banque.

Siwar Ameidia, présidente de La voix des autres - © UNESCO

La journaliste Siwar Ameidia est la présidente de l’association La voix des autres, qui gère la radio. « Pour l’instant, nous produisons des programmes enregistrés. On fait des tests avec de différents éléments sonores et des émissions. Mais nous avons besoin d’autres formations et de stages pour les animateurs et les journalistes ». Une opinion partagée par Fahem Boukkadous : « Sans formation on ne peut pas atteindre le professionnalisme que nous souhaitons, et beaucoup d’entre nous ont besoin d’apprendre les bases du métier. Une autre chose qui est aussi extrêmement importante pour nous, c’est la déontologie. »

Selon Siwar Ameidia, l’impact de la Voix des mines doit être envisagé dans le contexte de la région. « Les zones minières de Gafsa souffrent de nombreux problèmes liés au développement, au chômage,  à l’environnement et à la pauvreté. Plus de la moitié des gens ici ont une vie misérable ». A son avis, une radio associative apporte une autre perspective aux auditeurs. « La Voix des mines possède un réel avantage par rapport aux autres médias. Avant le 14 janvier 2011 les médias n’essayaient pas de prendre en compte ou de résoudre les problèmes de la population. Ils étaient absents même pendant la révolution. Aujourd’hui les gens leur demandent ‘Où étiez-vous avant ?’. Il y a un vrai problème de confiance. La Voix des mines possède, en revanche, un grand avantage, la confiance des gens ».

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