Interview avec Ljiljana Zurovac

Ljiljana Zurovac, Executive Director of the Press Council in Bosnia and Herzegovina. © UNESCO

Dans une interview accordée à l’UNESCO, Ljiljana Zurovac, directrice du Conseil de presse de Bosnie-Herzégovine, explique comment celui-ci a entrepris de combattre ce discours d’incitation à la haine dans une campagne intitulée « Vous n’êtes pas invisibles », dirigée contre les propos haineux postés anonymement sur les portails Internet. Elle présente certaines des difficultés rencontrées dans ce nouvel environnement numérique.

Comment les médias peuvent-ils favoriser une culture de la paix et de la tolérance ?

Les médias ont le pouvoir de faire connaître la diversité humaine, et il ne fait aucun doute que c’est là une des clés de la tolérance et de la paix. En suivant les lignes de conduite éthiques, les journalistes éviteront de perpétuer des stéréotypes et des préjugés. Au contraire, ils endigueront la propagation de l’ignorance, de l’intolérance et de la haine.

Comment définit-on en Bosnie-Herzégovine un discours haineux?

La question de l’incitation à la haine est abordée dans l’Article 145a du Code pénal de Bosnie-Herzégovine, qui stipule « qu’inciter publiquement à la haine ou fomenter la discorde ou l’hostilité entre les peuples constitutifs ou autres résidents de Bosnie-Herzégovine est passible d’une peine de trois mois à trois ans d’emprisonnement. » Même si cela semble une définition clairement formulée du discours haineux, il me semble qu’elle n’est pas assez explicite en ce qui concerne les normes internationales relatives à la liberté d’expression. « L’incitation » est un terme bien trop vague, donc à préciser. Les lois contre les propos haineux risquent d’être détournées pour faire taire les critiques et l’opposition. Pour éviter cela, les gouvernements doivent définir précisément ce qu’est un discours d’incitation à la haine, en fonction notamment de la gravité, de l’intention de l’auteur, du contenu, du risque de blesser autrui.

Quel est l’avantage de l’autorégulation face au discours d’incitation à la haine ?

L’interdiction par la justice n’est qu’une partie de la solution. Les lois contre le discours d’incitation à la haine sont nécessaires mais elles ne suffiront pas à libérer la société de la haine et des propos haineux. L’autorégulation des médias grâce à l’application par les conseils de presse d’un code de déontologie journalistique figure parmi les mesures qui doivent seconder la loi dans sa lutte contre la discrimination et l’intolérance. De plus, cette autorégulation est un mécanisme de régulation qui préserve la liberté éditoriale des ingérences de l’État et qui reste donc respectueuse de la liberté d’expression.

Quel a été l’effet d’Internet sur la diffusion du discours d’incitation à la haine dans votre pays?

En Bosnie-Herzégovine, les propos haineux sont principalement basés sur l’identité ethno-nationale et sur les relations interethniques. Avec la venue d’Internet, ce discours n’a pas disparu mais a simplement évolué. Autrefois il était relayé par les journalistes, à présent il émane plutôt de la société civile, en particulier des internautes, qui disent sur la toile beaucoup de choses qu’ils n’osent pas dire dans la vie réelle. Les gens ne semblent pas comprendre que les règles et les lois s’appliquent aussi aux communications numériques, et qu’ils peuvent être poursuivis pour des propos haineux proférés sur le net.

Comment combattez-vous la propagation par les médias en ligne  de ce discours haineux?

En premier lieu, nous avons renforcé notre code de la presse pour veiller à ce que les journalistes ne tiennent pas de tels propos dans leurs articles. Nous l’avons également adapté à l’ère numérique : les titres et le texte du code font maintenant mention des médias en ligne.

De plus, notre conseil de presse a suivi certaines recommandations concernant les commentaires des internautes. Il a été convenu que les administrateurs des portails web visant le statut de média ne seraient pas tenus pour responsables des commentaires publiés sur leurs plateformes au moment de leur publication. En revanche, un commentaire de nature diffamatoire ou incitant à la haine devra être supprimé par l’administrateur, qui pourra être tenu pour responsable en cas de manquement.

La principale difficulté est que si la plupart des médias offrent volontiers à leurs lecteurs la possibilité de poster leurs commentaires dans le but d’attirer davantage de lecteurs, ils ne disposent souvent que d’une équipe très réduite pour surveiller les contenus générés par les utilisateurs.

Avez-vous entrepris des actions contre le discours haineux émanant de la société civile ?

Le public confond souvent propos offensant et propos haineux. Notre conseil de presse a organisé des campagnes de sensibilisation pour mettre un terme à cette confusion, et a également lancé la campagne « Vous n’êtes pas invisibles » pour la création d’une plateforme de coopération entre le Conseil de presse, la police et la justice afin d’empêcher la prolifération des propos haineux dans les contenus générés par les utilisateurs des portails web.

Comment peut-on agir dans le cas de discours haineux tenus par les internautes dans des commentaires anonymes?

L’an dernier, nous avons reçu environ une trentaine de plaintes pour des propos haineux[1]. Des menaces physiques ont été proférées sur plusieurs portails, et certaines personnes visées ont demandé la protection de notre conseil de presse, qui a signalé ces cas à la police. Celle-ci a alors contacté les administrateurs du site diffusant des propos haineux pour obtenir les adresses IP des internautes qui en sont à l’origine. Plusieurs affaires sont actuellement jugées au tribunal. La police, qui n’est pas en mesure de surveiller la toile elle-même, est satisfaite de cette stratégie et remercie le conseil de presse de signaler les menaces les plus graves. Nous avons également organisé des séminaires entre magistrats et représentants de la police pour améliorer la coopération avec le conseil de presse.

Malheureusement, certains sites web ne sont pas enregistrés auprès des autorités. Dans de tels cas il est alors impossible de découvrir les identités des auteurs des commentaires, et donc de porter plainte contre ces portails, faute de coordonnées.

Les conseils de presse devraient-ils intervenir sur tous les moyens d’expression sur Internet ?

La question d’Internet fait débat. La presse étant de plus en plus diffusée en ligne, le public considère que les conseils de presse devraient intervenir sur tous les moyens d’expression sur Internet, mais ce n’est pas mon avis. Facebook et les autres réseaux sociaux ne relèvent pas de la juridiction du Conseil de presse de Bosnie-Herzégovine, pas plus que les blogs ou les forums de discussion. Notre conseil de presse ne s’occupe que du contenu journalistique, et ne peut recevoir de plainte que contre un média, qui prétend au statut de média et vise à communiquer des informations à la société civile.

Je pense que les conseils de presse doivent faire preuve de prudence sur ce point: s’ils se mêlent de tous les moyens d’expression sur Internet, ils risquent de nourrir la confusion. Un conseil de presse doit faire la distinction entre la production journalistique et les opinions exprimées dans les blogs ou sur les réseaux sociaux. Une opinion n’est pas nécessairement fondée sur les faits ni sur différentes sources d’information. Un internaute exprimant ses opinions n’est pas soumis à un code éthique ou déontologique. Cependant, il faut faire respecter la loi, et à ce titre, nul n’est autorisé à propager des propos haineux.

Les citoyens peuvent nous adresser des plaintes concernant le travail des médias. Concernant les opinions exprimées sur Internet, ils peuvent intenter un procès.

En quoi l’UNESCO contribue-t-il à la réussite de votre conseil de presse ?

Le programme « Transparence des médias en Europe du Sud-est » lancé par l’UNESCO contribue à améliorer le dialogue et la compréhension entre les médias, la société civile et les magistrats. Pour ce faire, l’UNESCO organise notamment des campagnes de sensibilisation dans tout le pays pour mieux informer les citoyens sur leur droit de se plaindre auprès du conseil de presse, et finance également « Votre voix dans les médias », une émission de radio hebdomadaire consacrée à la liberté des médias et aux questions éthiques dans les médias.

Retour en haut de la page