Arguments économiques

Depuis plusieurs années, un certain nombre de pays ont pris conscience du potentiel économique des industries culturelles et créatives ; celles-ci sont rentables, apportent une forte valeur ajoutée, génèrent des emplois directs et indirects, présentent un énorme potentiel de croissance et contribuent à équilibrer la balance commerciale. Dans les pays émergents et dans les pays les moins avancés, leur potentiel n’est pas toujours pris en compte dans les modèles économiques de croissance traditionnels fondés principalement sur l’exploitation des ressources naturelles et le soutien aux industries de transformation ; la principale préoccupation est alors plutôt la substitution des importations par la production des produits de consommation de base et donc l’autonomie. Pourtant, la majorité de ces pays possède une grande richesse culturelle qui nourrit les mythes, les légendes, la littérature, les arts plastiques, l’artisanat, les rythmes, les danses, les arts de la musique et de la scène.

Le poids économique du cinéma, de l’animation numérique, de la musique enregistrée et en direct, de l’audiovisuel, des arts de la scène, des livres, du design, de la mode et des activités protégées par la propriété intellectuelle commence à être quantifié au niveau international, démontrant l’importance des industries culturelles et créatives dans l’économie d’un pays et dans le commerce international.

Dans ce cadre, et pour bénéficier pleinement de ces retombées économiques, il est indispensable de créer une nouvelle architecture économique capable de comprendre les comportements atypiques des industries culturelles et créatives. Cette transformation nécessite, entre autres, la modification du profil des entreprises, mais également la modification de l’environnement et du cadre réglementaire qui encadre la fiscalité, l’investissement et le commerce international de produits et de services culturels. En résumé, elle dépend de la capacité de l’État à concevoir, élaborer et appliquer une politique nationale de développement des industries culturelles et créatives. Dans les pays émergents et en particulier en Afrique subsaharienne, l’intérêt de soutenir ce secteur dépasse la seule perspective de pouvoir bénéficier pleinement des retombées économiques des activités protégées par la propriété intellectuelle, il s’agit également d’asseoir ou de conforter les capacités de production locales. L’argument sous-jacent renvoie à l’importance pour un pays de disposer d’une offre locale capable de satisfaire les besoins de sa population et de contribuer à la diversité des échanges culturels.

Soutenir les industries culturelles et créatives a des incidences sur la sphère économique dans son ensemble. Disposer d’un secteur fort valorise l’image d’un pays ou d’un territoire et constitue un facteur d’attractivité important. En apportant confiance et notoriété, il attire les touristes mais aussi les investissements. Ainsi, toute politique visant à développer les filières culturelles génère des flux humains et de capitaux. Ces flux dépassent la seule sphère du secteur car celui-ci est complètement intégré au reste de l’économie. En effet, la production d’un bien ou d’un service culturel utilise des fournitures et des équipements issus d’autres secteurs. Ainsi, la croissance du secteur culturel entraîne celle des autres par la demande en biens intermédiaires qu’elle induit. Par exemple, la production d’un film nécessite de nombreux services liés à la communication, au transport et aux services financiers, et l’organisation d’un festival a des effets positifs sur l’hôtellerie, la restauration, les transports, le tourisme et l’artisanat d’art.

D’autre part, soutenir ce secteur et renforcer sa compétitivité c’est aussi soutenir l’activité des filières qui utilisent les biens et les services culturels et créatifs comme facteur de production. C’est le cas de la communication et de tous les secteurs qui ont recours aux services de l’édition et de l’audiovisuel. En s’appuyant sur le lien entre patrimoine culturel et développement, le tourisme tire aussi largement bénéfice des ressources culturelles. Les « exportations invisibles » comme les expressions artistiques et les modes de vie sont autant de facteurs d’attractivité qui assurent le rayonnement d’une société et son image.

C’est à l’échelon local que l’on peut voir concrètement l’intérêt de la mise en place de stratégies de développement culturel pour dynamiser ou revitaliser l’espace urbain. Certains quartiers ou villes dépendent largement du secteur des industries culturelles et créatives. C’est le cas des grandes métropoles comme Los Angeles, Buenos Aires ou Bombay qui abritent de véritables pôles de compétitivité créatifs. Il est également possible d’utiliser de telles stratégies pour donner un second souffle à des villes ou des quartiers en déclin. Tel est le cas de Johannesburg en Afrique du Sud. Confrontée aux problèmes de pauvreté, de dégradation de l’habitat et d’insécurité dans certains quartiers, la mairie a entrepris un ambitieux programme de rénovation dans le quartier emblématique de Newton. Attirés par les locaux disponibles, des artistes d’avant- garde s’y sont installés en 1977. Ayant remarqué ce phénomène, et pour tirer parti de la présence des artistes, l’Agence de développement de Johannesburg a élaboré un programme visant à transformer Newtown en quartier culturel. Dans cette perspective, elle a, selon les besoins, créé ou facilité l’implantation de lieux dédiés à la création et à la diffusion du théâtre, de la musique, de la danse, des arts visuels et du patrimoine culturel. Avec la collaboration de designers et de plasticiens, elle a installé un nouvel éclairage public et une nouvelle signalétique et créé une place centrale destinée à accueillir de grands événements. En outre, l’installation de boutiques d’artisanat et d’agences de publicité, d’ateliers d’architectes, de galeries d’art, et de cafés-concerts a permis de structurer une économie créative. Ainsi, en donnant à ce quartier une image fondée sur l’innovation et l’art, l’Agence municipale de développement l’a transformé en zone créatrice de richesses grâce à l’action des artistes et des entreprises culturelles. Newtown est ainsi devenu un quartier accueillant et sûr au centre de Johannesburg et forme aujourd’hui le cœur de la vie culturelle de la nouvelle Afrique du Sud.

Arguments sociaux et culturels

Une politique destinée à soutenir les industries culturelles et créatives est avant tout un instrument dont le but est de rendre pérennes les initiatives de création et de favoriser leur diffusion. Les fruits de la créativité humaine ont marqué l’histoire des populations ; ils sont à l’origine des langues, des conceptions philosophiques, des traditions spirituelles, de l’imagination et des canons esthétiques. Les expressions culturelles sont celles qui reflètent le mieux et de manière tangible ou intangible, l’essence et l’identité d’une communauté. Aujourd’hui, une grande partie de ces expressions est véhiculée par les industries culturelles et créatives. Elles traduisent à l’aide de mots, de musique, de couleurs ou de formes, ces dimensions privilégiées de l’être humain et les mettent à la portée du plus grand nombre.

C’est pourquoi, il est nécessaire d’améliorer la prise en considération du secteur culturel dans les politiques de développement. L’expression de la créativité d’un peuple est un facteur d’estime de soi et donne les conditions nécessaires à l’émancipation et au développement. Par conséquent, rendre possible l’accès à la création, c’est aussi offrir à tous, y compris aux plus défavorisés, la possibilité de mettre en valeur leur créativité. Porteuse de l’identité culturelle d’un peuple, la création artistique contribue à la faire vivre et à l’affermir.

La survivance de l’identité sociale, c’est-à-dire les caractéristiques qui font qu’une société est unique et différente des autres, est étroitement liée à la capacité de recréer sa culture dans une dynamique d’équilibre entre tradition et innovation. Ce mode de développement permet une grande possibilité d’enrichissement culturel par la connaissance de sa propre culture ainsi que de celle des autres.

Les urgences conjoncturelles rentrent souvent au cœur des questions stratégiques telles que la promotion de nos expressions culturelles. Ce sujet nécessite un effort collectif de la communauté mais également des différents pouvoirs publics. Cette approche insiste sur la dimension culturelle et sociale du développement des secteurs culturels et créatifs afin que l’objectif de ce développement ne soit pas soumis exclusivement à une logique de rentabilité économique, mais qu’il comprenne aussi d’autres objectifs, tout aussi importants, de caractère culturel et social, comme la liberté de création et la promotion de la diversité. Toute intervention publique visant à soutenir les industries culturelles et créatives renvoie donc au juste arbitrage entre recherche de l’efficacité économique et renforcement de la mission sociale et culturelle de ce secteur.

Les politiques publiques ainsi conçues, prenant en compte les intérêts des filières les plus faibles ou les moins bien protégées, doivent inclure les segments les plus informels et vulnérables du secteur dans une logique d’équilibre et de lutte contre la pauvreté.

Ainsi, ce guide propose des méthodes, des alternatives, des conseils et des recommandations sur les différentes dimensions qui composent le secteur des industries culturelles et créatives d’une région ou d’un pays.

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