12.05.2011 -

« La valeur d’une université, c’est bien plus que les critères utilisés pour établir les classements. »

©Sharifah H. Syed H. Shahabudin

Écrivain, militante, défenseur de l’égalité entre les sexes et vice-chancelière de l’université nationale malaise, Mme Sharifah Hapsah S.H. Shahabudin aime citer cette phrase d’Einstein : « Tout ce qui compte ne peut pas être compté ». Entre autres réalisations, elle a élaboré le cadre de l’assurance qualité pour toutes les qualifications malaises. EduInfo a interviewé le professeur Hapsah à l’occasion du Forum mondial de l’UNESCO intitulé « Classements et responsabilisation dans l’enseignement supérieur » (UNESCO, Paris, 16 - 17 mai).

Comment cette obsession des classements a-t-elle commencé ?
Je crois que cela a commencé avec un rapport du gouvernement britannique qui recommandait l’utilisation de repères internationaux afin de mesurer la solidité des universités britanniques par rapport aux universités américaines. Désormais, le processus est international. Néanmoins, seuls quelques rares indicateurs de la qualité de l’enseignement supérieur peuvent être transposés de façon fiable dans tous les pays.  

Quels sont, selon vous, les véritables indicateurs de la qualité d’une université ?
À mon avis, c’est la capacité d’une université à constamment anticiper et à induire le changement grâce à des innovations porteuses de nouvelles valeurs tout en rapportant à l’établissement, à la nation et à la région un ensemble de « dividendes » sociaux, environnementaux et financiers.   

Dans l’absolu, que devraient mesurer les indicateurs ?  
Ils devraient évaluer l’impact d’une université sur l’innovation dans l’entreprise, la promotion socioculturelle et le développement environnemental d’une région. Le problème, c’est que ces indicateurs n’ont pas encore été conçus et mis au point. Comme Einstein l’a souligné : « Tout ce qui compte ne peut pas être compté ». Ce à quoi nous pourrions ajouter : tout ce qui est compté ne compte pas forcément !  

Comment fonctionnent les instruments de mesure des classements mondiaux actuels ?  
Les méthodes actuelles fournissent un instantané des universités qui reposent sur de simples unités de mesure : deux données qualitatives (l’employeur et l’examen par les pairs) sont sélectionnées et rapprochées de quatre données quantitatives qui témoignent de la solidité des enseignements dispensés, de l’impact de la recherche et de la réputation internationale. La plus grande influence est celle exercée par ceux qui sont les mieux placés pour évaluer les enseignants. Finalement, une opération mathématique permet d’obtenir un seul chiffre et celui-ci indique la place d’une université par rapport aux autres pour ce qui concerne différents aspects de sa qualité.

En dépit de toutes les critiques dont ils font l’objet, les classements des meilleures universités du monde continuent à être considérés comme des repères internationaux permettant de comparer la solidité des établissements.  

Les classements doivent-ils être utilisés pour contribuer à l’élaboration des politiques éducatives et à l’affectation des ressources ?  
Oui, mais à condition que les classements soient utilisés pour aider les responsables à affecter les ressources au renforcement des capacités (par exemple, pour consacrer des financements suffisants à la recherche et à l’enseignement), ou pour élaborer des politiques accordant davantage d’autonomie et de latitude intellectuelle aux établissements, ou pour restructurer l’enseignement supérieur national de façon à ce qu’il soit plus compétitif dans l’économie mondiale. Dans ces cas, le classement devient un outil précieux qui peut stimuler l’excellence.  

Pou renforcer les universités de recherche intensive existantes, le gouvernement malais a créé le Programme accéléré pour l’excellence (ou « APEX university »). L’objectif n’était pas tant de dénicher l’établissement vedette, mais plutôt de trouver celui qui a le potentiel et l’apparente volonté d’impulser et de gérer le changement.   

Est-ce que l’impact des classements sur le grand public pose un problème ?  
Les attentes du public sont considérables et l’idée selon laquelle les universités doivent pouvoir rapidement accéder aux meilleures places des classements est assez répandue. La plupart des gens, notamment les hommes politiques, ne comprennent pas vraiment ce que sont les classements : ils les prennent pour des modèles ou pour la valeur des universités. Cela pose évidemment problème si l’on tente de prévoir la capacité potentielle d’obtenir des résultats dans un domaine complexe et qui prend beaucoup de temps, et que l’on utilise un classement unidimensionnel comme instrument de mesure. Ainsi, un recul dans le classement est interprété comme une baisse de la qualité et un investissement gâché, et l’opposition politique, notamment, s’empare de cette occasion pour fustiger le gouvernement et les universités.  

Les classements peuvent-ils être utilisés pour déterminer quelle est la meilleure des universités ?  
Non. Les universités ne devraient être jugées que sur la façon dont elles atteignent leurs objectifs et dont elles utilisent les deniers publics. Dans un même pays, les universités ont des missions différentes. Au sein de notre Université nationale (UKM), notre travail ne se limite pas à produire les leaders, à faire les découvertes scientifiques ou à obtenir les résultats d’une université « à vocation internationale ».  Notre objectif consiste aussi à construire les fondements de la nation, à promouvoir le malais en tant que langue scientifique, à remplir notre mission en tant qu’université nationale.  

Les classements ne mesurent pas la valeur réelle d’une université. Ils ne répondent pas aux besoins des étudiants qui recherchent des informations précises censées les aider à choisir un établissement. Par ailleurs, les valeurs inculquées par les universités demeurent totalement illisibles dans les indicateurs des classements et ne peuvent pas être mesurées à l’aide de simples chiffres sur le nombre d’étudiants et d’enseignants. La qualité de l’enseignement doit être mesurée à l’aune de l’expérience d’apprentissage vécue par les étudiants.   

Que pensez-vous du choix des indicateurs ?
C’est un débat qui ne finira jamais. Faut-il s’intéresser à ce que pensent les employeurs alors qu’aujourd’hui, les universités considèrent le travail indépendant comme le signe du succès des diplômés ? Par ailleurs, utiliser les étudiants internationaux comme indicateur désavantage les universités de nombreux pays en développement censés répondre à une demande locale non satisfaite.

Les classements s’inspirent très largement des examens qualitatifs réalisés par des pairs ainsi que des enquêtes menées par les recruteurs qui composent 50 % des résultats. Nous savons que ces appréciations sont influencées par des facteurs tels que les traditions qui peuvent conférer des avantages aux établissements plus anciens. Les meilleures universités ont en moyenne 200 ans, disposent d’environ 2 500 enseignants, accueillent près de 24 000 étudiants, sont très sélectives, attirent et retiennent les meilleurs professionnels, et bénéficient de dotations d’un montant approximatif de 1 milliard de dollars US et d’un budget annuel de 2 milliards de dollars US.   

Êtes-vous préoccupée par les intérêts commerciaux liés aux classements ?  
Oui, et notamment par la tendance des universités à « jouer au jeu des classements ». Récemment, des spécialistes du milieu universitaire, auxquels des institutions en charge des classements ont fait appel pour procéder à des examens par des pairs ont été retrouvés et se sont vu proposer des « incitatifs » par des établissements désireux de figurer en meilleure position. Promptes à vouloir renforcer leur réputation internationale, certaines universités recrutent des enseignants et des étudiants en prêtant à peine attention à leurs qualifications. En terme de renforcement des capacités, ce type d’approche est non seulement à courte vue et contreproductive, mais elle peut également avoir pour effet d’entraver l’émergence d’une véritable culture universitaire et de mettre en danger la mission de l’université.   

Donc, pour résumer, vous demeurez convaincue que les classements internationaux fournissent des données utiles…
Oui, mais il serait encore plus utile que la méthodologie des classements évalue les universités en approfondissant leurs recherches relatives au contexte. Cela permettrait aux responsables politiques de planifier les réformes des universités et d’assurer une amélioration véritable et durable de la qualité des établissements. La valeur d’une université, c’est bien plus que les critères utilisés pour établir les classements.

 




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