20.02.2009 -

Greg Mortenson: l’homme qui construit des écoles

UNESCO

Au Pakistan, il est connu comme le « Dr Greg ». Depuis ses débuts, où il n’avait pas un centime en poche et vivait dans sa voiture pour mettre de l’argent de côté, Greg Mortenson - infirmier de formation - consacre sa vie à l’éducation.

Il est directeur exécutif de l’Institut d’Asie centrale qui œuvre à la promotion de l’éducation et de l’alphabétisation, en particulier pour les filles, dans les régions reculées du Pakistan et de l’Afghanistan. La lecture de son best-seller « Les trois tasses de thé » est devenue obligatoire dans des centaines de lycées et d’universités aux Etats-Unis et le Pentagone en a acheté plusieurs milliers d’exemplaires pour son personnel. Une version destinée aux jeunes lecteurs a été récemment publiée.

En tant que civil, M. Mortenson va être décoré de l’Etoile du Pakistan par le gouvernement pakistanais, en l’honneur de sa contribution en faveur du pays. Il a accordé une interview à EduInfo lors de la réunion du Groupe de haut niveau sur l’Education pour tous à Oslo (Norvège) en décembre 2008.   

En 1993, vous avez entrepris l’ascension du K2, le deuxième sommet le plus haut du monde. Mais vous vous êtes retrouvé à construire une école.

Quand ma plus jeune sœur, Christa, est décédée en 1992 d’une terrible crise d'épilepsie, j’ai décidé de faire - en sa mémoire - l’ascension du K2, dans le massif du Karakorum pakistanais. J’avais presque atteint le sommet quand je me suis écarté de la voie. Après 80 kilomètres de marche, je suis arrivé à Korphe, où Haji Ali, le chef du village, m’a pris en charge. Il n’y avait pas d’école dans ce village. Le chef m’a emmené jusqu’à un espace en plein air où 82 enfants étaient assis à même le sol froid, sans enseignant. Le salaire d’un enseignant équivaut à un dollar par jour. Le village n’avait pas les moyens de payer cette somme, si bien qu’il partageait un enseignant avec un des villages voisins. Le reste du temps, les enfants restaient seuls pour apprendre leurs leçons. J’ai promis à ces enfants de leur construire une école. Depuis, je travaille dans la région, dont huit ans passés en Afghanistan.


Comment vous y êtes vous pris après votre promesse ?

Je n’avais aucune idée de comment récolter des fonds. Je suis rentré chez moi, j’ai envoyé 580 lettres, j’ai vendu ma voiture et mon matériel d’alpinisme, et ai réussi à réunir 2 500 dollars EU. Ma mère était enseignante dans le primaire. Un de ses élèves lui a dit qu’il allait collecter de l’argent et, tous ensemble, les enfants sont parvenus à recueillir 62 000 pence, soit 624 dollars EU. En 1995, nous avions toutes les fournitures pour construire l’école. L’imam lui-même, qui n’est pas censé travailler de ses mains, a porté les planches de bois jusqu’au village comme un symbole pour souligner l’importance de l’éducation. Six semaines plus tard, l’école était achevée.

Depuis, vous avez construit plus de 50 écoles dans les régions du Nord. Comment faites-vous pour implanter des écoles ?

Les gens pauvres savent quelles sont les meilleures solutions et comment s’autonomiser. J’ai grandi en Tanzanie. Mes parents étaient enseignants. Mon père a mis en place un centre médical et a voulu que les populations locales en soient responsables ; c’est ce qui s’est passé. Aujourd’hui, nous recevons des douzaines de demandes pour construire des écoles et sommes très exigeants envers les communautés. L’argent que nous apportons doit aller de pair avec la participation communautaire. Dans tous les cas, les communautés fournissent gratuitement le terrain, les matériaux de construction tels que le bois, ainsi que la main-d’œuvre, ce qui garantit l’adhésion locale. Vous ne concluez jamais un accord sans réciprocité. La responsabilisation et la transparence sont indispensables. Nous construisons des écoles pour 20 000 dollars EU et les communautés sont en mesure de justifier tout l’argent dépensé. Il est intéressant de constater que les écoles bombardées par les Talibans en Afghanistan ont été le plus souvent implantées par des prestataires étrangers. Elles en sont les premières cibles, au contraire des écoles dans lesquelles les communautés locales se sont investies.

Vous racontez votre histoire dans « Les trois tasses de thé », qui a été vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. Quelle est la signification de ce titre ?

Haji Ali, le chef du village de Korphe, m’a dit que si je voulais réussir au Balistan, je devais respecter certaines règles. « La première fois que vous prenez le thé avec un Balti, vous êtes un étranger ; la deuxième fois, vous êtes un invité d’honneur et la troisième fois, vous devenez un membre de la famille ; et pour notre famille, nous sommes prêts à faire n’importe quoi, même à mourir. » Haji Ali m’a appris à partager les trois tasses de thé, à prendre les choses calmement et à accorder autant d'importance aux relations qu'a la construction des projets.

Quand j’ai achevé l’écriture de mon livre, les éditeurs ont insisté pour que le sous-titre que je proposais - « La mission d’un homme pour promouvoir la paix » (“one man’s mission to promote peace”) - devienne « La mission d’un homme pour combattre le terrorisme » (“one man’s mission to fight terrorism”). La direction n’était pas d’accord, arguant du fait que seul un livre non fictionnel sur huit rapporte de l’argent. Mais au Pakistan et en Afghanistan, vous ne concluez jamais une affaire sans marchander et j’ai négocié le changement du sous-titre pour l’édition de poche. Ce qui a été fait et le livre a figuré pendant 96 semaines dans la liste des best-sellers du New York Times. La promotion de la paix repose sur l’espoir. Le véritable ennemi est l’ignorance qui engendre la haine.

Vous insistez sur l’importance d’éduquer les filles, mais ne vous heurtez-vous pas à des résistances ?

Vous devez être persévérant et construire des relations. Dans un village conservateur du Nord-Ouest pakistanais, il a fallu huit ans pour convaincre un mollah de permettre à une fille d’aller à l’école. A l’heure actuelle, dans ce même village, plus de 250 filles sont scolarisées. Une fatwa avait été émise à mon encontre pour mon implication dans l’éducation des filles. Elle a pris fin après une décision du Conseil suprême des mollahs qui a déclaré que le texte sacré du Coran stipule « que tous les enfants doivent recevoir une éducation, y compris nos filles et nos sœurs » et que, par conséquent, « il n’y a pas de loi interdisant à un infidèle d’apporter de l’aide à nos frères et sœurs musulmans ».

Vous avez réussi à scolariser un grand nombre de filles dans vos écoles.

Vous devez être à l'écoute des gens. Quand je demande aux femmes ce qu’elles veulent, la plupart d’entre elles répondent « nous ne voulons pas que nos bébés meurent et voulons que nos enfants aillent à l’école. » Dans ces zones reculées, un enfant sur trois meurt avant son premier anniversaire. Pour la première fois, les femmes des régions du Nord sont éduquées et nous en voyons les premiers résultats. Les mères demandent à leurs filles de lire les journaux dans lesquels leurs légumes sont enveloppés quand elles rentrent du marché. Pour la première fois, elles ont des nouvelles de ce qui se passe dans le monde extérieur. C’est très fort.

Nous avons aidé plusieurs jeunes femmes à suivre une formation en santé maternelle après l’école. Dans la vallée de Charpusan par exemple, pas une seule femme n’est morte en couches depuis qu’une personne, formée en santé maternelle et payée un dollar par jour, a été embauchée. Des centaines de filles sont devenues enseignantes. Plusieurs d’entre elles sont dans des écoles de médecine. Tant que les filles ne sont pas éduquées, une société ne change pas. Eduquer les filles, c'est améliorer la qualité de la santé et de la vie, réduire la mortalité infantile et réguler la croissance démographique. Au Pakistan, le taux d’analphabétisme est de 40 % chez les femmes adultes ; et l’on prévoit que la population de ce pays va doubler dans les 27 prochaines années.


Qui sont les enseignants et comment les formez-vous ?

Deux fois par an, nous proposons un programme de formation des enseignants d’une durée de trois à quatre semaines afin que les enseignants apprennent à utiliser les connaissances indigènes dans leur enseignement plutôt que la technique du « par cœur ». Il y a quinze ans, il n’y avait pas d’enseignants qualifiés dans les zones où nous travaillions. Nous devions employer des personnes ayant cinq années d’étude ou plus. Aujourd’hui, la plupart des élèves qui suivent notre programme de formation ont fait dix ans d’étude. Les plus âgés servent de mentors aux plus jeunes. Le programme comprend des cours d'hygiène et de nutrition et nous demandons aux anciens de venir à l’école pour enseigner aux enfants leur culture locale. Les enfants apprennent à lire et à écrire en arabe. Là aussi, nous avons rencontré des résistances. Dans de nombreuses madrasas, les élèves apprennent uniquement à lire sans en comprendre le sens.


Vous avez également travaillé en Afghanistan au cours de ces huit dernières années.

En négociant avec les chefs de tribus, nous avons pu construire 14 écoles en Afghanistan. Le désir d’éducation est très fort dans ce pays, même dans les zones contrôlées par les Talibans. La bonne nouvelle est que 6,5 millions d’enfants de 5 à 15 ans vont à l’école, dont 2 millions de filles, contre 800 000 en 2000. Nous avons même engagé des ex-Talibans pour enseigner dans nos écoles – ils finissent par être les meilleurs avocats en faveur de l’éducation. Travailler là-bas est difficile. Quelque 540 écoles ont été bombardées ou fermées par les Talibans, dont 90 % étaient des écoles de filles. Il y a un manque de transparence dans l'utilisation de l'aide financière destinée à l' Afghanistan.


Avez-vous des preuves d’une radicalisation de l’éducation ?

Le tremblement de terre de 2005 a détruit des milliers d’écoles au Pakistan. Un quart seulement de ces écoles a été reconstruit à l’heure actuelle. Un an après le tremblement de terre, l’aide a diminué de 70 %. Dans certains cas, des madrasas extrémistes ont été installées dans les camps de réfugiés. Les gens y vont car ils sont affamés et ont besoin d’un abri, de soins médicaux et de soutien. Il y a beaucoup de temps mort dans les camps de réfugiés. L’éducation est la seule activité pour les enfants et ils apprennent comme des éponges. Les organisations internationales ont ici un rôle à jouer.


Quel est votre point de vue sur la situation instable qui prévaut dans les régions où vous travaillez ?

Un proverbe persan dit que « lorsqu’il fait noir, vous pouvez voir les étoiles. » Nous avons tendance à penser à la pauvreté en termes monétaires. Mais nous devrions l’envisager comme un manque d’éducation, de capacité à prendre des décisions. L’éducation est une partie de la réponse pour construire la paix. Nous dépensons 20 milliards de dollars EU dans le domaine militaire, un milliard pour la lutte contre les narcotrafiquants et 80 millions en faveur de l’éducation. Avec l’argent dépensé pour construire un missile Tomahawk – environ un million de dollars EU – nous pourrions construire plus de 30 écoles communautaires. L’héritage de la paix commence avec l’éducation. Et tant que les filles ne seront pas éduquées, le monde ne changera pas.<//font> <//font>

Institut d’Asie centrale (en anglais)<//font>

 

 




<- retour vers Toutes les actualités
Retour en haut de la page