12.01.2010 -

Interview avec Samer Al-Samarrai, L’analyste principal des politiques du Rapport mondial de suivi sur l'Education pour tous 2010

Le rapport phare de l’UNESCO sur l’éducation annonce une
« génération d’enfants perdus »

Pourquoi des millions d’enfants sont-ils encore privés de leur droit à l’éducation ? C’est la question traitée dans le Rapport mondial de suivi sur l'Education pour tous 2010, Atteindre les marginalisés, qui doit être lancé ce mois-ci à New York.

Le Rapport mondial de suivi sur l’EPT 2010 définit la marginalisation comme distincte de l’inégalité dans la mesure où il s’agit d’un désavantage grave et durable et non d’une répartition inégale des chances éducatives. Il porte particulièrement sur le fait que bien que des progrès aient été réalisés, l’incapacité à atteindre les millions d’enfants exclus de l’éducation par la pauvreté, le sexe, le lieu, l’ethnicité, le handicap et la langue signifie que les objectifs de l’Éducation pour tous (EPT) pour 2015 restent hors de portée. L’effet aggravant de la crise financière suscite la crainte que soit créée dans les pays les plus pauvres du monde une génération « d’enfants perdus » qui ne bénéficiera jamais de l’éducation.

La difficulté à lutter contre la marginalisation réside en partie dans sa diversité. Les enfants qui travaillent aux Philippines, les enfants des familles noires ayant de faibles revenus aux États-Unis et les filles des basses castes en Inde rencontrent des problèmes éducatifs très différents qui exigent des solutions et des politiques adaptées. Leur point commun est leur position en bas de l’échelle en matière d’accès et de réussite dans leur société.

Le Rapport dresse un tableau inquiétant en ce qui concerne la possibilité de réaliser l’EPT d’ici à 2015 mais M. Al-Samarrai ne trouve pas d’excuse pour ce message peu réjouissant.

« Il sort dans un contexte mondial réellement inquiétant pour l’EPT et nous ne nous ménageons pas pour faire face à cela. Les familles pauvres sont plus nombreuses, les niveaux de malnutrition augmentent et, dans le même temps, les budgets consacrés à l’éducation et à l’aide sont de plus en plus sous pression. Des pays comme la Suède et l’Irlande ont déjà réduit leur budget d’aide.

« Sans un effort concerté des gouvernements nationaux et de la communauté internationale, la crise financière risque d’avoir un impact négatif considérable sur les chances d’atteindre les objectifs. Et si on ne répond pas spécifiquement aux besoins des plus démunis et des plus marginalisés, l’EPT ne sera pas réalisée. Il ne s’agit pas d’étendre simplement les possibilités existantes à ces groupes, ils ont besoin d’une attention particulière et de politiques spécifiques. »

Afin de mieux guider l’élaboration des politiques, le Rapport comble les lacunes en matière de données grâce à un nouvel outil qui permet de mesurer la marginalisation et qui rassemble des études de cas du monde entier.

« Réaliser l’EPT exigera d’accorder une attention particulière aux causes de la marginalisation mais nous manquons d’informations fiables sur l’ampleur de la marginalisation éducative », a déclaré M. Al-Samarrai.

Le Rapport a élaboré une base de données sur le dénuement et la marginalisation dans l’éducation (DME) qui s’appuie sur une série d’enquêtes sur les ménages couvrant 80 pays et donnant une image plus nuancée de la pauvreté en éducation (ceux qui ont fait moins de quatre années d’études), de l’extrême pauvreté en éducation (ceux qui ont fait moins de deux années d’études) et les 20 % les plus défavorisés (ceux dont la scolarité a été la plus brève dans une société donnée).

Les enfants marginalisés constituent un défi particulier pour les responsables politiques car il est difficile de les atteindre et, une fois à l’école, de les y garder. Ils sont fortement sous-représentés dans l’enseignement supérieur et deviennent des adultes souvent analphabètes, non qualifiés et ayant peu de moyens de se faire entendre dans la société.

Le Rapport propose une réponse intégrée au problème qui place la marginalisation au sein d’un cadre plus large pour la réduction de la pauvreté et l’inclusion sociale. Les réponses politiques portent avant tout sur l’accès et l’accessibilité financière, garantissant les droits et les possibilités et améliorant l’environnement d’apprentissage.

« L’éducation dispensée aux enfants marginalisés est souvent d’une qualité largement inférieure, les enseignants qualifiés disponibles sont moins nombreux et les matériels d’enseignement et d’apprentissage essentiels sont en nombre plus limité. Nous devons affecter les ressources éducatives plus équitablement et parallèlement mettre en place des mesures incitatives pour que les marginalisés aillent à l’école et y restent », a signalé M. Al-Samarrai.

Des programmes de protection sociale proposant un soutien financier et nutritionnel aux familles ont déjà montré leur efficacité dans des régions comme l’Amérique latine.

D’autres facteurs peuvent réduire les effets de la marginalisation : une intervention plus précoce, l'amélioration de la santé maternelle, la suppression des frais de scolarité, la fourniture de matériels d’enseignement et d’apprentissage, la construction d’écoles plus proches des communautés isolées et l’amélioration de la formation des enseignants.

« Le Rapport met l'accent sur l’éducation et la protection de la petite enfance et sur l’enseignement primaire car la marginalisation commence dès les premières années et si elle n’est pas traitée à ce stade, l’exclusion est plus difficile à résoudre plus tard. Les adultes marginalisés peuvent toutefois avoir une seconde chance grâce à des programmes d’alphabétisation et de formation professionnelle », a indiqué M. Al-Samarrai.

« Dans le cas des minorités ethniques, le Rapport défend énergiquement une politique linguistique qui offre un enseignement bilingue et interculturel afin d’améliorer la pertinence de l’éducation et d’aider à régler le problème de l’exclusion sociale subie par les marginalisés ».

Comment convaincre les pays qui subissent les effets de la crise financière de continuer à financer l’éducation ou d’accroître son financement ?

« Nous avons déjà vu que la réponse de certains pays développés consistait à investir davantage dans l’éducation car celle-ci est considérée comme un moyen de sortir de la crise et comme la base de la croissance économique à venir », a-t-il déclaré.

« Pour les pays en développement, il faut insister davantage sur l’idée selon laquelle l’éducation est un moyen de passer de la crise à une croissance durable. Les donateurs doivent aussi respecter leurs engagements concernant le financement de l’éducation de base. »

Afin d’aider davantage les responsables de l’élaboration des politiques, le Rapport a élaboré un nouvel ensemble d’estimations mondiales des coûts liés à la réalisation de l’EPT d’ici à 2015. Les estimations révèlent la nécessité d’un engagement accru en faveur de l’éducation de la part des gouvernements nationaux ainsi que d’une augmentation importante des engagements d’aide en faveur de l’éducation de base.

Le Rapport souligne également la nécessité d’améliorer l’efficacité de l’aide et de réformer en grande partie l’Initiative pour la mise en œuvre accélérée de l'éducation pour tous en vue d’atteindre les objectifs de l’EPT.

Quand on lui a demandé quel effet il pensait que le Rapport mondial de suivi sur l’EPT avait, M. Al-Samarrai a répondu : « Son point fort, c’est qu’il est reconnu comme une source d’informations importante et fiable concernant les progrès vers l’EPT. Il comporte de solides arguments pour faire pression sur les gouvernements afin que ces derniers respectent leurs engagements.

Il fournit par ailleurs aux responsables de l’élaboration des politiques un grand nombre d’exemples de politiques éducatives efficaces dont ils peuvent tirer des enseignements. J’ai pu constater par moi-même lorsque je travaillais au Bangladesh à quel point il constitue un outil puissant en permettant aux pays de se comparer aux autres ».

Le Rapport mondial de suivi sur l’EPT 2010, Atteindre les marginalisés, qui est élaboré chaque année par une équipe indépendante accueillie par l’UNESCO, sera lancé à New York le 19 janvier.

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Site Web du Rapport mondial de suivi sur l'EPT




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