16.02.2012 - Education Sector

Colette Grinevald : parler sa langue maternelle n'est pas un handicap

C. Cayon-Sélenium

Colette Grinevald de l'Université de II (France) est une pionnière dans la recherche des langues en danger. Titulaire d'un Ph.D de l'Université de Harvard et experte de l'UNESCO, elle a travaillé pendant 40 ans sur les langues indigènes en Amérique latine.

Quel regard portez-vous sur la Journée internationale de la langue maternelle?

La Journée internationale de la langue maternelle nous donne l'occasion de célébrer les langues de toutes les mères du monde et de leur envoyer le message qu'elles ont le droit de parler leur langue à leurs enfants, parce qu'elles ont des choses importantes à leur dire dans cette langue. Cela devrait être la Journée de toutes les langues du monde, y compris les « petites », de tradition orale. Il ne faut pas oublier que sur les 6000 langues parlées dans le monde, pas plus de 200 ont le statut de langues nationales et  quelque centaines de plus sont écrites.

Comment abordez-vous les langues en danger?

J'utilise la méthode dite « recherche action ». Il s'agit d'un échange, les personnes me confient leur langue et je leur donne quelque chose en retour. Nous travaillons d’égal à égal et je dois dire que les véritables  experts, ce sont eux,  les locuteurs! C’est comme cela que j’ai procédé pour écrire la grammaire de deux langues : le  Jakaltek Popti' du Guatemala (Maya) et le Rama du Nicaragua (Chibcha). J’ai encadré plusieurs   doctorants dans d’autres pays, en suivant la même méthode. Il faut savoir qu’en tant que linguiste, je « n’invente » pas la grammaire, je la transcris en fonction de la façon dont les gens parlent en analysant les règles de grammaire qu’ils suivent quand ils parlent. Ensuite, j’élabore des études scientifiques destinées aux  linguistes mais aussi du matériel pour la communauté ; l’objectif étant de leur montrer une partie de ce que j’ai appris de leur langue ainsi que leur grammaire.  

Que pensez-vous de l'éducation bilingue?

L'éducation bilingue est complexe ; les objectifs et les messages doivent être très clairs. Il y a en fait plusieurs modèles qui ne soutiennent pas de la même manière les langues maternelles.  Le modèle le plus courant, connu sous le nom « d’éducation bilingue de transition », consiste à utiliser d’abord la langue maternelle  afin d’aider l’enfant à s’adapter  à l'école et à ne pas la quitter trop tôt, puis ensuite à passer à la langue dominante en supplantant en même temps la langue maternelle.  

Il y a un modèle plus récent visant à respecter davantage  les langues maternelles, c’est l’éducation bilingue interculturelle. Grâce à ce modèle, les enfants sont éduqués un peu plus longtemps dans leur langue mais aussi l’enseignement se fait dans la langue nationale. Ainsi la promotion des langues maternelles se fait dans les contextes culturels de ces langues.   Parfois l'éducation bilingue est considérée comme partie intégrante de l'éducation inclusive - une catégorie qui englobe également les personnes avec des besoins spécifiques. Mais parler sa langue maternelle n'est pas un handicap ! Nous devons dépasser cette vision étroite de l’inclusion quand nous parlons des langues maternelles.

Comment rendre l'inclusion plus « inclusive » ?

Le vrai défi d’une éducation bilingue qui se respecte, c’est d’éduquer à la fois les locuteurs de la langue dominante et  ceux des langues autochtones/indigènes sur leurs cultures respectives. C’est cela en quoi consiste l’interculturel.   Ce que l’on peut retenir après 50 ans d'expérience  est que le problème de l'éducation bilingue ne réside pas dans les langues elles-mêmes mais dans la discrimination ou le respect des autres cultures.

Même  les enseignants qui parlent des langues indigènes/autochtones doivent se convaincre eux-mêmes que leurs langues sont bien. Je considère, en tant que linguiste, qu’une partie de mon travail consiste à leur montrer à eux et aux autres,   « votre langue est OK ». De même, il faut penser à inviter des locuteurs natifs dans les salles de  classes ; certes ils n’ont pas été à l’école mais ils connaissent leurs langues et leurs cultures et ils peuvent nous aider à les enseigner aux enfants.  

Quelle est la place de l'alphabétisation dans l'enseignement des langues maternelles?

L'idée que l'alphabétisation peut résoudre tous les problèmes est désuète. Elle date des années 1950. On ne doit pas considérer les analphabètes comme des idiots et les langues indigènes/autochtones comme des langues primitives. L'éducation et la transmission des savoirs ne se fait pas uniquement dans le cadre de l'éducation formelle.

Nous devons sérieusement repenser le rôle et  l'importance de l'écriture. Il est généralement admis que la « vraie forme » de la langue est la forme écrite. Or,  l'état naturel des langues est oral. Dans la vie, nous parlons et nous écoutons. Et aujourd'hui, les nouvelles technologies peuvent faciliter la communication sans passer par l'écrit.

Comment les nouvelles technologies peuvent aider les langues minoritaires ?

Le boom des nouvelles technologies a changé rapidement la situation des langues minoritaires. Avant toute chose,  elles permettent la transmission orale des langues maternelles d’un continent à l’autre   Dans un village au Guatemala où j’ai travaillé, j’ai vu comment les nouvelles technologies ont permis aux émigrés d’établir de meilleurs contacts avec leurs familles restées dans le pays à partir des Etats-Unis.  Dans les années 70, il y avait très peu de contact- seulement quelques lettres de temps en temps, écrites par « des écrivains publics »  et qui étaient lues à haute voix une fois que la famille était de retour à la maison.  Je me souviens du miracle des cassettes audio et des messages en langues locales enregistrées par la famille ; ces messages  voyageaient d’un pays à l’autre par cassettes. Il m’est arrivé même de payer des personnes en cassette pour soutenir ce type de communication  Aujourd'hui, il y a internet en ville et on peut téléphoner ou communiquer par Skype bien qu’actuellement, on utilise de moins en moins la langue locale. A côté de l’utilisation privée des technologies qui peuvent aider à maintenir les langues, davantage de communautés dans le monde entier les utilisent pour des programmes d’enseignement. Du Canada à la Colombie, de la Norvège à la Nouvelle Zélande, les langues maternelles sont documentées et enseignées de façons plus attrayantes et plus efficaces. En fait, l’UNESCO est maintenant dans la course.  A la dernière réunion sur les langues en danger, qui a eu lieu à Paris en mars 2011, on a discuté du grand potentiel d’influence de l’Internet sur la durabilité des langues ; on a aussi réfléchi  aux moyens d’encourager et de soutenir l’utilisation des nouvelles technologies en général en faveur des langues maternelles.      

Vous avez beaucoup travaillé sur les langues minoritaires en Amérique latine. Quel est le statut légal de ces langues aujourd'hui ?

Ces vingt dernières années, il y a eu des changements extraordinaires en ce qui concerne le statut des langues minoritaires. Aujourd’hui quasiment tous les pays latino-américains se déclarent multilingues et multiethniques ; ils ont octroyé un statut légal y compris à l’éducation bilingue, à toutes leurs langues. La difficulté réside maintenant dans leur mise en œuvre. Maintenant, la plupart des pays se sont transformés en de grands laboratoires travaillant sur les langues indigènes/autochtones.  Voir par exemple, le cas de la Colombie et les travaux du linguiste Jon Landaburu sur la reconnaissance et la promotion des langues de ce pays ; à ce titre, il vient juste de gagner le prix Linguapax 2012. A l’heure actuelle, dans des pays tels que le Mexique,  le Guatemala ou l’Equateur, de plus en plus de linguistes et d’éducateurs sont des locuteurs natifs ; ils s’activent pour donner un nouveau souffle et du prestige à leurs langues à travers de nouvelles approches de l’éducation.

 

 




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