« J’ai caché les manuels avant qu’ils ne fassent un raid dans mon école, » raconte une enseignante de Gao (Mali)

02.04.2013 11:40 Il y a : 2 yrs

Maiga Hadizatou Hamzatou enseigne à l’école Ouleimatou, dans la ville de Gao, au nord du Mali. Dans l’entretien qu’elle a accordé à l’UNESCO, elle décrit les troubles causés à la scolarisation et à la vie quotidienne, lorsque la ville a été envahie, le 31 mars 2012.

UNESCO/Jean O'Sullivan - Maiga Hadizatou Hamzatou, Teacher in the northern Malian city of Gao, Mali

En quoi la scolarisation a-t-elle été perturbée ?

Les djihadistes ont commencé à saccager les écoles dès le lendemain de l’invasion. Il ne restait plus un seul livre. Ils ont pris les meubles ainsi que les ordinateurs, quand il y en avait. Les écoles étaient encore fermées à cause des vacances.

Un parent est venu m’avertir. Je suis partie aussitôt avec deux de mes enfants, j’ai ouvert l’école, et j’ai caché un maximum de livres avant leur arrivée.

Les filles et les garçons devaient être séparés, mais nous n’avions pas la capacité de doubler l’ensemble des classes. De nombreux enseignants ont fui vers le sud. Du coup, la plupart des classes ont fermé, mais celles qui devaient subir un examen sont restées ouvertes.
 

Quel examen les élèves préparaient-ils et comment avez-vous fait pour continuer ?

Notre directrice, Mme Ouleimatou, a demandé aux enseignants et à la société civile d’assurer les cours de préparation de l’examen du Diplôme de fin d’études fondamentales. Il y avait 160 élèves dans la classe, dont 90 % étaient des filles. 130 sont restés. Dix filles ont poursuivi leurs études dans le sud.

Pour une enseignante, quels étaient les principaux problèmes ?

Il était interdit aux femmes de circuler sans porter le voile. Toutes les femmes et les filles étaient obligées de le porter, même les nourrissons de un an. Les djihadistes les menaçaient de « corrections » si elles refusaient.

Par ailleurs, les transports scolaires ou autres étaient perturbés car tous les véhicules, y compris les motocyclettes, étaient réquisitionnés.
 

Est-ce que des filles et des femmes ont refusé de porter le voile ?

Dans un premier temps, il y a eu une manifestation spontanée qui a réuni une centaine de femmes et de filles de tous âges opposées au port du voile. Nombre de mes élèves y ont participé. Le porte-parole des djihadistes, Abdulhakib, a tenté de nous raisonner en déclarant que bientôt, l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest serait placé sous le même régime.

Cependant, compte tenu du climat d’intimidation, nous avons fini par encourager nos élèves à porter le voile à l’école afin de ne pas attirer l’attention.
 

Quelle forme a prise l’intimidation ?

Ils ont patrouillé dans les rues avec des kalachnikovs. Il y avait des drapeaux noirs un peu partout. Ils ont transformé la mairie en lieu où étaient infligées les « corrections ». À la radio, ils proféraient des menaces en permanence.

Si des femmes étaient vues avec un homme qui n’était ni leur frère, ni leur mari ou leur père, elles étaient punies. L’une de mes élèves, Ailguaïchatou (âgée de 15 ans) a été fouettée en public parce que l’un de ses voisins l’a déposée quelque part avec sa moto. Le garçon a également été fouetté.
 

Les parents avaient-ils peur d’envoyer leurs filles à l’école ?

Oui, les parents gardaient les filles à la maison de peur qu’elles ne soient agressées. Une autre de mes élèves, Bouchirza (âgée de 16 ans) a été violée par trois des extrémistes alors qu’elle se rendait à l’école. Depuis, elle n’y est jamais retournée.
 

Avez-vous été obligée de modifier le contenu de l’enseignement que vous dispensiez aux élèves préparant l’examen ?

Non, nous étions libres d’enseigner le programme tel qu’il était défini. Mis à part l’éducation physique, qu’ils ont déclarée hors-la-loi, les djihadistes ne se sont pas trop penchés sur le programme scolaire. Ils n’avaient pas les compétences intellectuelles. De ce fait, par exemple, nous avons pu continuer à informer les élèves sur les maladies sexuellement transmissibles.
 

Est-ce que les élèves ont pu achever leurs études de préparation à l’examen ?

Oui, en dépit de tous les obstacles, ils ont été en mesure de passer leurs examens, fin octobre, à Sevare, soit à 546 km de Gao. L’UNICEF nous a aidés pour les frais de transport et de logement (cinq jours en tout et trois jours d’examens).
 

Propos recueillis par Mme Jean O’Sullivan


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