18.12.2013

Angkor: la rançon d'un succès

©UNESCO/Eric Esquivel
Angkor

Les temples millénaires d’Angkor, avec leur architecture monumentale, leurs bas-reliefs d’une extrême finesse, leur signification spirituelle inaltérable et leur système d’irrigation complexe, constituent l’une des réussites les plus impressionnantes de la Convention du patrimoine mondial.

Symbole de toute une nation, ce site de 400 km2 n’était pourtant plus qu’une friche au début des années 1990. Si les moines continuaient à prier dans nombre de ses temples, certains villageois démunis arrachaient aux murs des morceaux de sculptures, qu’ils vendaient pour un maigre profit. Quelques temps plus tard, ces pièces atteignaient des sommes faramineuses sur le marché mondial de l’art.

Depuis, Angkor, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 1992, est devenu une force pour la croissance économique du Cambodge, illustrant le pouvoir de la culture comme catalyseur de développement. Le site est également aujourd’hui un pionnier mondial en matière de conservation innovante du patrimoine. Les bénéfices immatériels pour le peuple cambodgien, qui a vu son patrimoine restauré et apprécié du monde entier, ne doivent pas être sous-estimés, en particulier si l’on considère la souffrance endurée au cours de vingt-cinq ans de conflit.

Les menaces qui pesaient sur le site dans les premiers temps de sa protection ont conduit à son inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril, où il est demeuré pendant dix ans. Au cours de cette période, les autorités cambodgiennes, l’UNESCO et la communauté internationale ont établi le Comité international de coordination pour la sauvegarde et le développement du site historique d’Angkor (CIC-Angkor), lequel a créé à son tour l’Autorité nationale pour la protection du site et la gestion de la région d’Angkor, l’APSARA. Cette dernière a mis en place des mesures destinées à combattre le pillage du site, ainsi que des mesures d’urgence pour sa restauration et sa préservation.

Mené en coopération étroite avec l’UNESCO, ce travail a été couronné de succès, faisant d’Angkor un site incontournable du patrimoine mondial pour les voyageurs du monde entier. Avec une hausse de la fréquentation de 25 % par an en moyenne, le site devrait attirer 4 millions de touristes en 2014.

© UNESCO/F. Bandarin
Preah Ko Temple (Angkor)

Mais les hordes de visiteurs causent peu à peu l’érosion des hautes marches de grès d’Angkor Vat, son temple le plus grand et le plus célèbre, qui n’étaient jadis montées que par les prêtres durant les cérémonies. Les touristes se servent également des pierres tombées de temples non restaurés, tels que celui de Beng Melea – et souvent superbement sculptées par le temps –, pour effectuer des parcours d’escalade amusants mais potentiellement dangereux. Si gratifiantes que soient ces balades périlleuses, elles exposent la pierre à une érosion accélérée, plus destructrice encore que des siècles d’abandon.

La montée du tourisme s’est accompagnée d’une croissance de la population installée dans le parc archéologique d’Angkor, qui est passée de 22 000 personnes en 1992 à 120 000 en 2010. Les autorités cambodgiennes et l’UNESCO considèrent que cette population doit être impliquée dans le développement du site et obtenir une part équitable des revenus engendrés par le tourisme. À l’heure actuelle, les résidents gagnent leur vie en ramassant du bois de chauffe, en cultivant du riz, ou en tant qu’employés au sein de l’Autorité nationale APSARA.

© UNESCO/Jan Fritz
Angkor, in Cambodia’s northern province of Siem Reap, is one of the most important archaeological sites of Southeast Asia.

Les autorités du parc, avec l'assistance d'un grand nombre de pays, ont entrepris plusieurs projets destinés à améliorer le développement durable des villages situés à l'intérieur et aux alentours du parc. Déterminée à inclure la population locale dans toutes les phases de développement autour du site du Patrimoine mondial, l'APSARA a mis en place pour chaque projet un mécanisme de consultation, avec un comité directeur incluant des représentants du secteur privé, des résidents, ainsi que le clergé bouddhiste, très actif sur le site, et dont certains temples ont maintenu leur fonction religieuse à travers les siècles.

Mais la pression exercée sur le Patrimoine mondial ne provient pas uniquement de la population vivant à Angkor. L’argent du tourisme a également transformé Siem Reap, la  capitale autrefois paisible de la province, et qui jouxte le site, en une ville en plein essor où les hôtels, pensions, boutiques, cafés, restaurants et autres, émergent à toute vitesse.

Leur clientèle utilise de l’eau, en particulier les touristes qui apprécient de plonger dans les piscines des hôtels. Pour aggraver les choses, le pic de la saison touristique se produit durant la saison sèche. L’eau est alors pompée dans les eaux souterraines et alors que les aquifères se vident, le terrain sableux sur lequel les temples sont bâtis s’assèche et devient instable. Ces temples antiques ayant été érigés sans fondations souterraines, leurs murs et certaines parties des célèbres édifices, qui attirent tant de visiteurs et d’habitants sur le site, commencent à s’effondrer.

Des travaux d’entretien architectural et de restauration sont donc toujours à l’ordre du jour, et il reste à identifier des techniques satisfaisantes pour prévenir les dégâts causés aux innombrables frises, reliefs et autres ornements qui contribuent à la beauté délicate des édifices. Ceux-ci se voient érodés et décolorés aussi bien par la pollution et les déjections de chauves-souris que par des vandales, dans les rangs desquels on compte non seulement ceux qui arrachent les ornements pour en tirer profit, mais aussi des visiteurs indélicats qui laissent leurs sacs à dos racler la surface des murs.

Gérer les flux de touristes est une priorité majeure du CIC-Angkor, qui a fêté son vingtième anniversaire en décembre 2013. Mais cet organisme exemplaire de préservation du patrimoine, qui rassemble des donateurs et des experts du monde entier sous la présidence de la France et du Japon, est également déterminé à encourager sans relâche la restauration et la recherche archéologique sur le site, à former des professionnels locaux de la préservation du patrimoine, et à inclure le développement durable dans la stratégie adoptée pour la prochaine décennie.

Malgré les nombreuses difficultés rencontrées par Angkor, sa vitalité en fait un modèle de gestion d’un site gigantesque qui attire des millions de visiteurs chaque année et fait vivre une importante population locale. Le fait qu’un projet d’une telle ampleur ait pu être mené à bien dans un pays pauvre tout juste sorti de vingt-cinq ans de guerre et de carnage atteste du potentiel remarquable de la Convention du patrimoine mondial et de la solidarité internationale.



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