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23.05.2017 - Natural Sciences Sector

La dynamique des fonds sectoriels brésiliens face au défi de l’innovation

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En Amérique latine, c’est le secteur académique qui sert de moteur à la recherche-développement. Par conséquent, l’innovation en provenance des entreprises n’a joué qu’un rôle mineur dans le développement économique de la région, jusqu’ici tiré plutôt par l’exportation de matières premières. Le sous-continent ne compte que pour 1,5% des dépenses mondiales en recherche(1) par les entreprises, bien en-dessous de son poids démographique (8% de la population mondiale).

Pourtant, ces dernières années, les dépenses en recherche-développement des entreprises ont progressé, surtout au Brésil, tirées par une forte croissance économique et les mesures incitatives mises en place par le gouvernement. Le niveau d’investissement commercial dans la recherche au Brésil est passé de 0,49% du PIB en 2006 à 0,57% quatre ans plus tard, avant de retomber à 0,52% en 2012. Comment s’explique cette inversion de la tendance ? Le Rapport de l’UNESCO sur la science apporte quelques éléments de réponse.

Des fonds sectoriels pour stimuler l’innovation

Depuis près de vingt ans, le gouvernement brésilien s’efforce de donner une impulsion à l’innovation, en créant des fonds ciblant des secteurs socioéconomiques spécifiques. Le fonds Inova-Agro, par exemple, finance le secteur agroalimentaire depuis 2013.

Inova-Agro est un fonds sectoriel. C’est le Brésil qui a introduit ce concept en Amérique latine en 1999. Depuis, le gouvernement a établi près de 20 fonds sectoriels ; ceux-ci sont devenus une des principales sources de financement public de la recherche. Il existe des fonds sectoriels pour l’aéronautique, la biotechnologie, l’espace, les hydroresources, l’informatique, l’exploitation minière, le pétrole et le gaz naturel, la santé, etc.. Il n’y a pas un mais deux fonds qui ciblent l’agroalimentaire, ce qui n’est pas surprenant quand l’on sait que le Brésil est le deuxième producteur de denrées alimentaires au monde derrière les États-Unis.

Chaque fonds sectoriel est alimenté par des taxes prélevées dans des secteurs précis de l’industrie ou des services, par exemple auprès des entreprises de services énergétiques. Ainsi, le fonds sectoriel ciblant l’énergie fonctionne de la façon suivante : la loi fait obligation aux compagnies d’électricité brésiliennes d’investir une partie de leur chiffre d’affaires dans des programmes d’efficacité énergétique et de contribuer au Fonds national pour le développement scientifique et technologique (FNDCT). Le FNDCT finance la recherche-développement réalisée dans les universités, les instituts de recherche et les centres de recherche industriels. La loi s’applique aux entreprises aussi bien publiques que privées. Les sociétés de distribution sont légalement tenues d’investir 0,20 % de leurs recettes nettes d’exploitation (RNE) dans la recherche-développement et 0,50 % dans des programmes d’efficacité énergétique ; le FNDCT reçoit 0,20 % supplémentaire. Les sociétés de production et de transmission, quant à elles, doivent investir 0,40 % de leurs RNE dans la recherche et contribuer au FNDCT à hauteur de 0,40 %. L’investissement dans les programmes d’efficacité énergétique est considéré comme une dépense privée de recherche, tandis que les fonds destinés au FNDCT sont considérés comme un financement du gouvernement.

Un modèle de financement qui a fait des émules

L’Argentine, le Mexique et l’Uruguay ont tous les trois emboîté le pas au Brésil. L’Uruguay a lancé son propre fonds pour l’agroalimentaire en 2008, Innovagro. Le Mexique a créé une douzaine de fonds sectoriels depuis 2003. Le fonds CONACYT-SENER est un des plus récents. Il soutient l’innovation dans les domaines de l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et les technologies « propres et vertes ». En 2013, le Mexique a lancé une Stratégie nationale du changement climatique axée sur l’augmentation de 5 % de l’objectif en matière d’efficacité énergétique de la compagnie pétrolière nationale, PEMEX, sur l’amélioration de 2 % de l’efficacité des lignes de transmission et de distribution et sur la hausse de 2 % de l’efficacité thermique des centrales thermoélectriques alimentées au mazout. Le but est d’utiliser le nouveau fonds sectoriel CONACYT-SENER pour atteindre ces objectifs.

Certains fonds sectoriels ciblent plusieurs secteurs économiques. C’est le cas, notamment, du Fonds sectoriel argentin FONARSEC (créé en 2009), dont la mission est d’établir des partenariats public-privé afin d’améliorer la compétitivité des secteurs suivants : biotechnologie, nanotechnologie, technologies de l’information et de la communication, énergie, santé, agroalimentaire, développement social, environnement et changement climatique.

Parmi les fonds sectoriels brésiliens, deux ne ciblent aucune industrie. Le premier est le Fonds en faveur des infrastructures de recherche-développement. Il reçoit une contribution de 20% de la part de chacun des autres fonds sectoriels pour développer les infrastructures universitaires. Le deuxième s’appelle le Fonds vert-jaune, en référence au drapeau national. Il reçoit 33% de son financement de la part des grandes entreprises qui investissent à l’étranger pour fournir de l’assistance technique, des redevances et des services techniques, plus 43% par le biais d’une exonération fiscale dont bénéficie l’industrie des technologies de l’information pour aider à son développement, exonération qui sera progressivement réduite.

Donner une impulsion à l’industrie des logiciels

Aussi bien l’Argentine (FONSOFT) que le Brésil (CT-Info) et le Mexique (PROSOFT) ont conçu des fonds sectoriels à l’intention du secteur des logiciels dans le but d’accroître la productivité et la capacité d’innovation des petites et moyennes entreprises. Ils favorisent également la collaboration entre université et industrie.

D’après une étude de la Banque interaméricaine de développement publiée en 2014, les cinq principaux pôles de développement du secteur des logiciels du sous-continent, en 2025, seront Buenos Aires, Montevideo, San José, Cordoba et Santiago. On estime que l’externalisation des processus d’affaires emploiera alors 1,2 million de personnes et générera un chiffre d’affaires de 18,5 milliards de dollars des États-Unis dans la région. Actuellement, c’est le Costa Rica qui a le pourcentage d’exportations de haute technologie (45% de ses produits manufacturiers) le plus élevé de la région, grâce notamment à l’implantation d’Intel, de Hewlett Packard et d’IBM depuis la fin des années 1990.

Ce qui frappe dans la liste des pôles de développement du secteur des logiciels, c’est l’absence de toute ville brésilienne. Le Rapport de l’UNESCO sur la science constate qu « il n’existe aucune société brésilienne à la pointe en matière de technologies de l’information et de la communication, d’électronique ou de biotechnologies ».

Cela a de quoi surprendre, puisque le Brésil est le seul pays d’Amérique latine à investir plus d’1% du PIB dans la recherche. C’est également le pays où les entreprises contribuent le plus aux dépenses en matière de recherche (43% de l’ensemble).

L’Innovation tarde à impulser de développement économique

La plupart des fonds sectoriels brésiliens existent depuis près de 20 ans. Et pourtant, les transferts de technologie des établissements de recherche publics vers le secteur privé restent un important facteur d’innovation au Brésil. Pourquoi l’innovation d’entreprise tarde-t-il donc à impulser le développement économique du pays ? Un rapport publié en 2014 par la Société brésilienne de recherche sur les matériaux apporte un élément de réponse. Il cite le chercheur Ruben Sinisterra de l’Université fédérale du Minas Gerais, qui conçoit des médicaments contre l’hypertension. Selon lui, « les universités brésiliennes ont aujourd’hui la capacité de produire des nanomatériaux pour une administration ciblée des médicaments, mais, dans la mesure où les entreprises pharmaceutiques nationales sont dépourvues de capacités internes de recherche-développement, les universités doivent travailler avec elles pour lancer des produits et procédés ».

Pourquoi ce manque de capacités internes de recherche-développement ? Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science, « il s’agit d’un phénomène ancré dans l’indifférence profonde des entreprises et des industries pour le développement de nouvelles technologies ». Il existe bien sur des domaines où l’innovation technologique suscite de l’intérêt, comme Embraer, le constructeur aéronautique brésilien, ou Vale, le grand conglomérat minier, ou encore Petrobrás, la société pétrolière d’État. Petrobrás représente à elle seule environ 10 % de l’investissement annuel en capital fixe du pays. Pourtant, même ces sociétés novatrices ont une caractéristique en commun : leurs produits de base sont soit des matières premières, soit utilisées par l’industrie des services, comme dans le cas des avions commerciaux.

Natura Cosméticos est l’exception qui confirme la règle. Cette multinationale brésilienne emploie une équipe de 260 personnes travaillant directement dans le domaine de l’innovation. Elle réinvestit environ 3% de son chiffre d’affaires dans la recherche. Par conséquent, les deux tiers de ses revenus tirés des ventes en 2013 étaient liés à des produits d’innovation sortis au cours des deux années précédentes. Numéro un du marché brésilien des produits d’hygiène, personnelle, des cosmétiques et des parfums, Natura a déclaré un chiffre d’affaires net de R$ 7 billion (environ US$ 2.2 milliards de dollars des États-Unis) en 2013.

Des entreprises encore au stade de l’acquisition de technologie

Selon une enquête menée par l’Institut de statistiques de l’UNESCO en 2014 auprès de firmes manufacturières dans 65 pays (dont les conclusions sont synthétisées dans le Rapport de l’UNESCO sur la science), 85% des firmes brésiliens sont toujours au stade de l’acquisition des machines, équipements et logiciels qui leur permettraient d’innover. Parmi les autres BRICS (Fédération de Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), le pourcentage varie entre 64% et 71%.

Seules 17% des firmes manufacturières innovantes au Brésil font de la recherche-développement en interne, selon l’enquête, contre 19% en Fédération de Russie, 35% en Inde, 54% en Afrique du Sud et 63% en Chine. Le Brésil est également le pays qui a le moins souvent recours à la recherche-développement externe (7% des entreprises innovantes), contre une entreprise innovante sur dix en Inde et une sur cinq dans les autres BRICS. Même à l’intérieur de la région, les firmes brésiliennes ont moins souvent recours à la recherche interne que leurs voisins : Costa Rica (76% des entreprises innovantes), Argentine (72%), Mexique (43%), El Salvador (42%), Equateur (35%) et Colombie (22%).

Seules 6% des firmes manufacturières brésiliennes collaborent avec le secteur universitaire pour développer des produits et procédés innovants, un taux inférieur à celui du Mexique (7%), de la Colombie (11%), de l’Argentine et de Cuba (15%) et, surtout, du Costa Rica (35%). Ceci étant dit, les firmes brésiliennes sont loin d’être un cas isolé. Dans la plupart des 65 pays couverts par l’enquête, la majorité des entreprises disaient n’interagir absolument pas avec des institutions publiques de recherche.

L’activité innovatrice des entreprises en berne

L’innovation en provenance des entreprises reste donc modeste. Pis, elle semble être en net recul. Lors de l’enquête sur l’innovation réalisée par l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE) en 2013, toutes les entreprises consultées ont déclaré se consacrer beaucoup moins à leurs activités d’innovation depuis 2008. L’enquête concernait toutes les entreprises publiques et privées des secteurs de l’extraction et de la transformation, ainsi que celles du secteur des services ayant trait à la technologie. Ainsi, la part d’entreprises réalisant des activités d’innovation a reculé de 38,1 % en 2008 à 35,6 % en 2011. Cette baisse est particulièrement notable dans le secteur des télécommunications, tant en ce qui concerne la production de biens (-18,2 %) que la prestation de services (-16,9 %).

Les grandes entreprises enregistrent la réduction relative la plus importante entre 2008 et 2011. Ainsi, parmi celles employant au moins 500 salaries, la proportion d’entreprises s’intéressant à la création de nouveaux produits est passée de 54,9 % à 43,0 % dans cet intervalle. Une étude comparée des enquêtes sur l’innovation menées par l’IBGE durant les périodes 2004-2008 et 2009-2011 « révèle que la crise de 2008 a eu des répercussions néfastes sur les activités d’innovation de la plupart des entreprises brésiliennes », selon le rapport. « La situation économique s’est détériorée au Brésil depuis 2011, surtout dans le secteur industriel », constate le rapport, qui en conclue qu’il « faut donc s’attendre à ce que la prochaine enquête [en 2018] dévoile des chiffres encore plus bas ».

La récession n’explique pas à elle seule la baisse de l’innovation

Qu’est-ce qui explique cette détérioration de l’environnement commercial en matière d’innovation ? Le ralentissement de l’économie a certainement affecté le niveau d’investissement dans la recherche publique et privée. Après avoir atteint un pic en termes de croissance de 7,5% en 2010, l’économie a ralenti, puis est entrée en récession en 2015 (-3,7%). La récession empêche les fonds sectoriels du gouvernement d’engranger des recettes, les bénéfices trimestriels des entreprises étant souvent bas. La production industrielle a reculé de 2,8 % entre novembre et décembre 2014, et de 3,2 % sur l’année entière. Le Rapport de l’UNESCO sur la science prédit que, « l’industrie pourrait connaître ses pires années en 2014 et 2015, en particulier dans le sous-secteur de la transformation de l’industrie manufacturière ».

Le ralentissement économique au Brésil a eu pour cause un affaiblissement des marchés internationaux des matières premières, combiné aux effets pervers de politiques économiques conçues pour stimuler la consommation. En raison de ces dernières, les dépenses publiques ont fini par dépasser largement les recettes publiques. Ainsi, sous l’influence de l’État, son principal actionnaire, Petrobrás a fait artificiellement baisser les prix du pétrole entre 2011 et 2014 pour maitriser l’inflation. Cela a eu pour effet de tirer vers le bas les prix de l’éthanol, retirant toute rentabilité à sa production. L’industrie de l’éthanol, autrefois dynamique, a dû fermer des usines et réduire ses propres investissements dans la recherche. Cette politique de prix bas a fini par nuire aux propres recettes de Petrobrás, l’obligeant à réduire ses investissements dans la prospection pétrolière et gazière.

L’anémie actuelle des activités de l’innovation puise pourtant ses origines dans un phénomène bien plus ancien que la récession. La politique industrielle brésilienne, qui protège depuis longtemps les marchés intérieurs de produits locaux, joue un rôle essentiel dans ce processus, selon le Rapport de l’UNESCO sur la science. « Pourquoi une entreprise locale investirait-elle des sommes importantes dans la recherche-développement si elle n’a pour concurrentes que des entreprises faisant aussi peu de cas de l’innovation et bénéficiant du même système protectionniste ? »

« Conséquence de cette politique, la part brésilienne des échanges mondiaux recule progressivement depuis plusieurs décennies, notamment sur le plan des exportations de produits industriels ». Une tendance qui va même en s’accélérant depuis quelques années. Entre 2004 et 2013, la part des exportations a reculé de 14,6% à 10,86% du PIB, malgré le boom des matières premières. « Et les taux de change défavorables ne suffisent pas à expliquer cette tendance », affirme le rapport.

Or, le Brésil n’a pas seulement un niveau relativement faible d’exportations. Une part grandissant de celles-ci ont trait aux matières premières : 50,8 % du volume total exporté au premier semestre 2014, contre 29,3 % en 2005. Un tiers seulement des marchandises (34,5 %) étaient manufacturées en 2014, en nette baisse par rapport à 2005 (55,1 %). Dans ce dernier segment, 6,8 % seulement des exportations pouvaient être considérées comme « high tech », et 41,0 % comme « low tech » (contre 36,8 % en 2012).

Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science, un autre facteur est déterminant dans la crise de l’innovation. Le développement industriel moderne du Brésil serait freiné par le manque d’infrastructures modernes, notamment en matière de logistique et de production d’électricité, auquel s’ajouterait une réglementation fastidieuse au sujet de l’immatriculation, de la fiscalité et de la faillite des entreprises, autant de démarches qui coûtent très cher. On appelle ce phénomène le coût brésilien (Custo Brasil). Il empêcherait les entreprises brésiliennes de rivaliser avec la concurrence internationale et freinerait l’innovation.

(1) Figure 2.1 : Tendances en matière de dépenses de R&D des entreprises, 2001-2011

Source : Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030, paru en novembre 2015; voir les chapitres sur l’Amérique latine et sur le Brésil, ainsi que sur les tendances en matière d’innovation et de mobilité; lire le résumé du rapport et le chapitre sur le Brésil en portugais.




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