» La Malaisie peut-elle éviter le piège du revenu intermédiaire ?
28.12.2016 - Natural Sciences Sector

La Malaisie peut-elle éviter le piège du revenu intermédiaire ?

© Bazuki Muhammad/Reuters, Dr Kastoori Karupanan montre l'utilisation de l'autopsie digitale à l'Hopital de Kuala Lumpur.

La Malaisie est considérée comme étant un pays à revenu intermédiaire (tranche supérieure). Le gouvernement de coalition de Najib Razak estime qu’il faudrait une croissance annuelle de 6 % pour atteindre le statut de pays à revenu élevé d’ici 2020, ce qui est légèrement supérieur à la moyenne de ces 10 dernières années et aux projections de la Banque mondiale pour 2016 et 2017 d’une croissance d’environ 4,2% par an. Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science, l’objectif du gouvernement « nécessite de mettre davantage l’accent sur l’innovation ».

L’innovation pour le développement inclusif est arrivée sur le devant de la scène politique publique et fait actuellement l’objet d’un vaste débat en Malaisie, dans un contexte de faible productivité agricole, de multiplication des problèmes liés a la sante, de catastrophes naturelles, de problèmes environnementaux et même d’inflation monétaire. En 2014, le gouvernement a mis en place des bourses de recherche transdisciplinaire dans l’objectif d’inclure les avantages sociétaux parmi les critères de performance des universités de recherche du pays et de proposer des mesures d’incitation soutenant la science en faveur de la lutte contre la pauvreté et du développement durable.

Le 16 novembre 2016, la Malaisie a ratifié l’Accord de Paris. Selon le World Resources Institute, la Malaisie a contribué environ 0,9% des gaz à effet de serre en 2012, si on tient compte du changement d’affectation des terres et de la sylviculture. Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science, « bien que la Malaisie reste déterminée à reduire d’ici 2020 ses émissions de carbone de 40 % par rapport aux niveaux de 2012, comme s’y est engagé le Premier Ministre malaisien lors de la Conférence de Varsovie sur le changement climatique en 2013, le pays rencontre des difficultés croissantes en termes de développement durable.

Le Selangor, qui est le plus développé des États fédérés du pays, a connu des pénuries d’eau en janvier 2014. Celles-ci n’étaient pas dues au manque de précipitations (la Malaisie est située au niveau des tropiques), mais aux niveaux de pollution élevés et à l’assèchement des réservoirs du fait d’une utilisation excessive. Le défrichement et la déforestation restent des problèmes majeurs, causant des glissements de terrain et des déplacements de population. La Malaisie est le deuxième producteur d’huile de palme au monde, derrière l’Indonésie. Selon le tableau de bord des acheteurs d’huile de palme du Fonds mondial pour la nature, les deux pays produisaient environ 86 % de l’huile de palme en 2013.

Depuis les années 1990, l’huile de palme est la troisième catégorie de produits la plus exportée par la Malaisie, derrière les combustibles fossiles (pétrole et gaz) et l’électronique. Environ 58 % du pays restait boisé en 2010. Le gouvernement s’étant engagé à préserver au moins la moitié de la superficie du pays sous forme de forêt primaire, la Malaisie n’a qu’une faible marge de manoeuvre pour élargir l’étendue des terres déjà cultivées. Le pays devrait plutôt s’attacher à améliorer la productivité.

Du fait de l’augmentation rapide des exportations de produits électroniques à partir des années 1970, la Malaisie est devenue une plateforme incontournable en matière de production de produits de haute technologie. Aujourd’hui, la Malaisie est fortement intégrée dans le commerce mondial et l’industrie manufacturière représente plus de 60 % de ses exportations. La moitié de ces exportations (49 %) étaient destinées à l’Asie de l’Est en 2010, contre seulement 29 % en 1980. Ces 15 dernières années, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB a progressivement diminué, conséquence logique de la croissance concomitante des services et corollaire d’un développement accru. Il existe un lien étroit entre l’industrie manufacturière moderne et les services, car les industries de haute technologie sont souvent associées à une importante composante de services. Le développement du secteur des services n’est donc pas préoccupant en soi.

Ce qui est inquiétant en revanche, c’est que la transition vers le secteur tertiaire ne suscite pas le développement de services de haute technologie. En outre, bien que le volume de la production manufacturière n’ait pas diminué, la valeur ajoutée apportée aux produits manufacturés est moins importante qu’auparavant. L’excédent commercial de laMalaisie a donc diminué, passant de 144 529 ringgits (MYR) en 2009 à 91 539 ringgits en 2013. La Malaisie a également perdu du terrain en termes d’exportations de haute technologie.

La production manufacturière de haute technologie a stagné en valeur absolue ces dernières années et sa part dans la valeur ajoutée globale a diminué, passant de 0,8 % en 2007 a 0,6 % en 2013. Au cours de la même période, la part mondiale de la Malaisie dans les exportations de haute technologie (biens et services) a diminué, passant de 4,6 % a 3,5 %, selon l’Organisation mondiale du commerce. La contribution des industries de haute technologie au PIB national a également baissé.

La Malaisie a en outre besoin de réduire sa dépendance vis-a-vis de l’extraction pétrolière et gazière. En 2014, le pétrole et le gaz représentaient près de 32 % des recettes publiques. Même si le gaz naturel représentait environ 40 % de la consommation énergétique de la Malaisie en 2008, le pays a connu des pénuries de gaz depuis 2009, sous l’effet combiné de la diminution de l’approvisionnement national en gaz et de l’augmentation de la demande. De surcroît, la baisse marquée des cours mondiaux du pétrole entre juillet et décembre 2014 a conduit le gouvernement à réduire les dépenses en janvier 2015 afin de maintenir son déficit budgétaire a 3 %. Un récent examen du budget indique que la Malaisie ne pourra pas s’appuyer sur ses ressources naturelles pour accéder au statut de pays à revenu élevé d’ici 2020.

La hausse des inégalités constitue une préoccupation croissante en Malaisie, où l’écart entre les 20 % de travailleurs les plus aisés et les 40 % de travailleurs les plus pauvres se creuse. Initialement déployé en 2010 (sans grands résultats), le Programme de rationalisation des subventions du gouvernement a pris son envol en 2014 avec trois augmentations successives des prix du gaz naturel en une seule année. Le coût de la vie devrait augmenter du fait de la suppression des subventions à l’énergie et de la mise en place d’une taxe générale sur les ventes de biens de consommation en avril 2015.

Les 40 % de Malaisiens qui se trouvent dans la tranche de revenu la plus basse sont également de plus en plus exposés aux risques sociaux et environnementaux. À titre d’exemple, l’incidence de la dengue a augmenté de 90 % en 2013 par rapport à l’année précédente, avec 39 222 cas répertoriés. Cette tendance pourrait être liée à la déforestation et/ou au changement climatique. La hausse du taux de criminalité est une autre cause de préoccupation.

Sans le monde des affaires, le pays ne pourra éviter le piège du revenue intermédiaire

Il ne fait aucun doute que la recherche contribue bien plus au développement du pays qu’il y a encore 10 ans. Entre 2008 et 2012, les dépenses intérieures brutes de recherche et développement (R&D) ont augmenté, passant de 0,79 % à 1,13 % du PIB. Ce phénomène est d’autant plus remarquable que le PIB a augmenté régulièrement au cours de la même période. La Malaisie vise désormais un ratio de 2,0 % du PIB à l’horizon 2020. Le dynamisme du secteur des entreprises conditionnera grandement la réalisation de cet objectif.

La R&D est principalement menée par de grandes entreprises dans les secteurs de l’électronique, de l’automobile et de la chimie, et concerne essentiellement l’amélioration des procédés et des produits. Bien qu’elles représentent  97 % des entreprises privées, les petites et moyennes entreprises participent peu à la R&D.

A l’heure actuelle, la plupart des petites et moyennes entreprises qui travaillent en tant que sous-traitants pour des entreprises multinationales restent cantonnées au rôle de fabricants d’équipements d’origine, ce qui les empêche de participer à la conception originale et à la fabrication sous marque d’origine. Les petites et moyennes entreprises ont donc besoin d’un soutien accru pour accéder aux connaissances, aux capacités et aux financements nécessaires.

L’une des principales stratégies consiste à mettre les petites et moyennes entreprises en relation avec les incubateurs d’entreprises des nombreux parcs scientifiques et technologiques du pays. Ces parcs bénéficient de mesures d’incitation gouvernementales conçues pour favoriser la commercialisation, comme le Fonds technologique et le Fonds pour la cyberscience. Il est pourtant nécessaire de s’assurer que ces organismes publics ciblent efficacement la commercialisation des connaissances, en convertissant le plus possible les subventions en produits et services dignes d’être commercialisés. Après tout, pour atteindre son objectif de devenir un pays à revenu élevé d’ici 2020, la Malaisie devra réussir à stimuler la commercialisation de la technologie et de l’innovation.

Les multinationales étrangères mènent généralement des activités de R&D plus élaborées que les entreprises nationales. Cependant, même la R&D menée par les entreprises étrangères a tendance à se cantonner à la prolifération de produits et à la résolution de problèmes, plutôt qu’à repousser les limites de la technologie internationale. Par ailleurs, les multinationales étrangères sont fortement tributaires de leurs entreprises mères et de leurs filiales situées en dehors du pays en termes de ressources humaines, du fait du manque de personnel qualifié et d’universités de recherche en Malaisie.

Dix entreprises multinationales ont décidé d’agir. Avec leurs six partenaires, Agilent Technologies, Intel, Motorola Solutions et Silterra ont créé, en 2012, leur propre plateforme de recherche participative en partenariat avec l’université et l’État, afin de répondre aux besoins en matière de recherche des secteurs électrique et électronique, qui emploient près de 5 000 chercheurs et ingénieurs. Ces multinationales génèrent un revenu annuel de près de 25 milliards de ringgits (environ 6,9 milliards de dollars US) et investissent près de 1,4 milliard de ringgits dans la R&D. Elles bénéficient, par ailleurs des bourses de recherche que le Ministère de la science, de la technologie et de l’innovation a décidé d’élargir aux multinationales en 2005, alors qu’il les proposait jusqu’alors uniquement aux entreprises nationales. Outre la R&D, la plateforme participative soutient le développement des talents, l’objectif ultime étant d’aider l’industrie à accroître la valeur ajoutée de ses produits.

Développer la recherche endogène

Le gouvernement cherche à développer la recherche endogène, afin de réduire la dépendance nationale vis-à-vis la recherche industrielle entreprise par des multinationales étrangères. La hausse vertigineuse des publications scientifiques depuis 2009 est une conséquence directe de la décision prise par le gouvernement de promouvoir l’excellence dans les cinq nouvelles universités de recherche, à savoir : l’Université de Malaya, l’Université Sains Malaysia, l’Université nationale de Malaisie, l’Université Putra Malaysia et l’Université de technologie de Malaisie. La création de la Communauté économique de l’ANASE en 2015 devrait favoriser l’essor de la coopération scientifique avec d’autres pays membres.

La création des cinq universités de recherche était préconisée par la Stratégie pour l’éducation supérieure adoptée en 2006. L’augmentation de l’investissement public dans l’éducation supérieure en était une autre priorité. Le gouvernement a, par exemple, pris la décision de financer les études de troisième cycle, ce qui a permis de multiplier par deux le nombre d’inscriptions dans des programmes de doctorat entre 2007 et 2010. Le nombre de chercheurs en équivalent temps plein a même été multiplié par trois entre 2008 et 2012, passant de 16 345 à 52 052. La densité des chercheurs s’élevait donc à 1 780 par million d’habitants en 2012, un chiffre nettement supérieur à la moyenne mondiale (1 083).

Recul des exportations de haute technologie

Il est quelque peu préoccupant que la contribution des industries malaisiennes de haute technologie aux exportations de produits manufacturés ait considérablement diminué depuis 2000. Bien que les demandes auprès de l’Office malaisien des brevets aient régulièrement augmente au fil des ans, il semble que le retour sur investissement de la R&D reste faible. Les demandes nationales semblent en outre être de moindre qualité en Malaisie, avec un ratio cumule subventions/demandes de 18 % entre 1989 et 2014, contre 53 % pour les demandeurs internationaux au cours de la même période.

De plus, les organismes de recherche universitaires et publics de Malaisie semblent avoir une capacité limitée à convertir la recherche en droits de propriété intellectuelle. Privatise en 1992, l’Institut malaisien des systèmes micro-electroniques  est le principal institut public de R&D de Malaisie. Il était à l’origine de 45 % à 50 % des brevets déposés au niveau national en 2010, mais le faible nombre de citations résultant de ces brevets suggère que le taux de commercialisation est faible.

Un besoin d’augmenter le retour sur investissement de la R&D

Ce faible taux de commercialisation est largement imputable au manque de collaboration entre les universités et l’industrie, à la rigidité des organismes de recherche et aux difficultés liées à la coordination des politiques. Les universités semblent restreindre la commercialisation de leurs résultats de recherche à des domaines spécifiques comme la sante ou les TIC. En 2010, le gouvernement a créé l’Agence malaisienne pour l’innovation afin de favoriser la commercialisation de la recherche. À en juger par l’essor des publications dans ce domaine, la nanotechnologie pourrait représenter un axe de développement industriel à fort potentiel.

Cinq ans après sa création, l’Agence malaisienne pour l’innovation n’a eu qu’un impact limité sur la commercialisation, du fait de ses ressources limitées et du manque de clarté de son rôle par rapport au Ministère de la science, de la technologie et de l’innovation. Certains éléments laissent néanmoins penser qu’elle commence à jouer un rôle moteur en matière de commercialisation et de culture de l’innovation, en particulier au-delà des fabricants de matériel, auprès des entreprises qui proposent des services, par exemple de transport aerien.

Le Conseil malaisien de l’huile de palme est un exemple intéressant de financement de type public-privé. Cet organisme est issu de la fusion entre l’Institut malaisien de recherche sur l’huile de palme et l’Autorité d’enregistrement et de licence de l’huile de palme décidée par le Parlement en 2000. Par le biais d’une taxe prélevée pour chaque tonne d’huile de palme et d’huile de palmiste produite à travers le pays, l’industrie de l’huile de palme finance une grande partie des bourses de recherche octroyées par le Conseil malaisien de l’huile de palme.

Celui-ci soutient l’innovation dans des domaines tels que le biodiesel et les utilisations possibles de la biomasse de palmier et des déchets organiques. Ses recherches sur la biomasse ont permis le développement de produits en bois et en papier, d’engrais, de sources de bioénergie, de revêtements en polyéthylene pour le secteur automobile et d’autres produits issus de la biomasse de palmier.

Source: Rasiah, R. and Chandran V.G.R. (2015) Malaisie Dans : Rapport de l'UNESCO sur la science : vers 2030




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