» Entretien avec Bernard Loing : « Les ONG sont la pièce maîtresse de la société civile. »
15.12.2008 - SHSregards 21

Entretien avec Bernard Loing : « Les ONG sont la pièce maîtresse de la société civile. »

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Véritable forum mondial permettant de recueillir les avis et suggestions des ONG sur les priorités d’action des Nations Unies, la Conférence annuelle des ONG se réunira du 3 au 5 septembre 2008, au siège de l'UNESCO, à Paris. À la veille de cette importante réunion, le Président de la Conférence internationale des 310 ONG accréditées auprès de l’UNESCO invite à revisiter les droits humains sous l’angle de l’universalité et de la mondialisation. Considérant les ONG comme « la pièce maîtresse de la société civile », Bernard Loing affirme qu’elles doivent davantage prendre leur part dans la gouvernance mondiale.

L’UNESCO accueillera, en septembre 2008, la 61e Conférence annuelle des ONG partenaires des Nations Unies. Quelles seront les questions à l’ordre du jour ?

Tout d’abord, il faut souligner que c’est la première fois, depuis 60 ans que cette importante Conférence annuelle regroupant quelque 1 700 organisations non gouvernementales accréditées auprès des Nations Unies se tiendra ailleurs qu’au siège de l’ONU, à New York.

En cette année de commémoration du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le choix du Siège de l’UNESCO, à Paris, n’est évidemment pas anodin, compte tenu du rôle joué par l’Organisation dans l’élaboration de cette Déclaration et dans la défense des droits humains.

À l’initiative du Département de l’information des Nations Unies, l’ensemble de la conférence sera ainsi placé sous le thème de cette commémoration. Environ 2 000 participants en provenance de quelque 70 pays y débattront, durant 3 jours, des conventions d’application des droits de l’homme, des atteintes aux droits humains dans des situations d’insécurité, de violence et de conflits, de l’éducation aux droits de l’homme, de la liberté d’expression, etc.

La problématique des droits humains sera aussi revisitée sous l’angle de l’universalité et de la mondialisation. Le monde a en effet beaucoup changé depuis 1948, date de la promulgation, à Paris, de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Alors qu’ils étaient, à cette époque, 48 pays (sur 56) à y avoir apposé leur signature, ils sont aujourd’hui 192 pays à siéger à l’ONU, dans un monde qui compte 6,5 milliards d’habitants.

Face à cette évolution, une des questions qui nous interpelle tous est de savoir s’il faut ou non compléter la Déclaration universelle des droits de l’homme à la lumière des nouveaux enjeux qui se posent aujourd’hui, tels que l’éducation pour tous, la protection de l’environnement, l’accès aux ressources essentielles ou encore le développement durable. Tous ces défis seront abordés dans les différents ateliers de réflexion et les tables rondes qui se tiendront durant la conférence.

Quels sont les domaines d’intervention des ONG ? Peut-on dire qu’elles constituent un monde homogène ?

En général lorsque l’on parle d’ONG, le grand public a tendance à penser seulement à des organisations à vocation humanitaire, or c’est beaucoup plus complexe. Par exemple, les 310 organisations non gouvernementales accréditées auprès de l’UNESCO représentent un monde extrêmement divers et interviennent dans des domaines tout aussi variés. Regroupées au sein de la Conférence internationale des ONG-UNESCO, elles ont souvent une assise professionnelle, exerçant dans les grands domaines de l’éducation, de la science, de la culture, de l’art, de la communication, et dans tous les secteurs de la société.

En tant que président de cette Conférence internationale, mon rôle consiste à créer une synergie, une dynamique d’ensemble susceptible de favoriser le travail en commun. C’est un exercice difficile, car ces organisations internationales ont leurs sièges dans de nombreux pays différents, et seule une minorité d’entre elles a des représentants à Paris. Heureusement la plupart de ceux-ci, ou de celles-ci, sont des personnes actives et dévouées, de véritables militants de la société civile.

L’axe majeur de notre action repose sur la conviction que les ONG sont la pièce maîtresse de la société civile, elle-même « instrument d’une démocratie mondiale en cours de constitution » comme le souligne la résolution adoptée lors de la dernière Conférence internationale des ONG-UNESCO, en décembre 2007. C’est dans cette perspective que nous organisons notre travail, et notre relation avec l'UNESCO et ses États membres.

Revendiquant d’être les représentants directs de la société civile et d’agir au plus près du terrain, les ONG ne courent-elles pas le risque d’être accusées de vouloir se substituer aux États ?

Absolument pas. Il n’est évidemment pas question de nous substituer aux États, mais de travailler avec eux en faisant entendre haut et fort la voix des « citoyens du monde ».

Ainsi, pour reprendre l’exemple que je connais le mieux, l’UNESCO et les ONG ont développé depuis longtemps, et plus précisément depuis 1995, des mécanismes de travail en commun qui ont permis d’établir un véritable partenariat. Pour ce qui nous concerne, nous avons mis en place 7 commissions programmatiques mixtes et 3 groupes de travail, composés d’ONG très diverses dont les représentants sont très actifs. Ces instances se réunissent toutes les 6 ou 8 semaines et, avec l’aide d’experts, mènent une réflexion sur divers domaines : droits humains, développement durable, science et éthique, pauvreté, jeunesse, communication, accès universel à l’éducation, etc.

Leurs programmes de travail sont établis sur la base des résolutions votées lors de la Conférence internationale des ONG-UNESCO qui se tient tous les deux ans en liaison avec les grands secteurs de programmes de l’UNESCO et bien entendu avec le Comité pour les ONG du Conseil exécutif qui est, avec le Secteur des relations extérieures, notre interlocuteur direct au sein de l’Organisation. On n’est donc pas confronté à tel ou tel État.

Quel type de partenariat entre les États et les ONG souhaitez-vous voir se développer ?

Un véritable partenariat est déjà engagé avec tous et se renforce progressivement. Depuis près d’un siècle, les États se sont organisés dans de grandes instances internationales. Aujourd’hui, la société civile commence à faire de même, pour prendre sa part dans la gouvernance mondiale, notamment par le canal des ONG. Nous sommes donc investis d’une responsabilité particulière dans l’organisation de la société civile, pour permettre son expression et développer son action, dans le cadre de la mondialisation en cours.

Il ne s’agit pas de constituer une organisation révolutionnaire pour contester le pouvoir des États, mais d’avoir une voix, d’exercer une influence, d’être une force de proposition. N’ayant ni pouvoir, ni argent, ni pétrole, ni armes, nous représentons les voix du monde. Il nous appartient de les coordonner, de leur donner l’expression la plus forte, de les faire entendre. On ne peut pas aller au-delà. Nous qui sommes accrédités auprès d’une agence du système des Nations Unies, nous savons que nous évoluons dans le cadre d’une organisation intergouvernementale, et que par conséquent la relation des ONG avec les États membres ne peut être qu’une relation de partenariat mutuellement profitable, même si cela n’exclut pas la possibilité d’une expression franche et critique.

Quel regard portez-vous sur le travail de l’UNESCO en direction des ONG ?

Durant les premières années qui ont suivi sa création en 1947, l’UNESCO s’est fortement appuyée sur de grandes ONG, elles-mêmes souvent animées par de grands intellectuels qui défendaient des causes majeures comme le maintien de la paix, la lutte contre le racisme, la préparation de la décolonisation. Si les relations ont peut-être parfois ensuite baissé en intensité, tout laisse à penser qu’aujourd’hui la communauté internationale a repris conscience du fait qu’elle ne peut se passer de ce dialogue avec les ONG.

Il est également important pour les ONG d’être accréditées auprès de l’UNESCO car cette reconnaissance renforce leur légitimité internationale et leur fournit un lieu privilégié de dialogue et d’échange avec les États. Nous nous réjouissons en effet que l’UNESCO soit l’une des premières grandes instances internationales à avoir su organiser ce dialogue, et qu’elle s’ouvre de plus en plus à l’écoute, à la prise de parole, à l’intervention de la société civile. Ce dialogue entre les ONG et les États membres de l’UNESCO se déroule notamment à l’occasion des réunions bisannuelles du Conseil exécutif. C’est d’ailleurs, dans ce cadre, qu’au lendemain du rendez-vous exceptionnel de septembre, nous espérons participer à un atelier-débat sur les droits humains et l’éducation, organisé en octobre prochain. Un mois plus tard, en novembre 2008, se tiendra la Journée internationale des ONG, qui traitera du rôle de la société civile et des ONG dans la défense des droits humains.

Propos recueillis par Nfaly « Vieux » Savané

 

Bernard Loing
Né en 1932 à Laval (France), Bernard Loing fut jusqu’en 1981, professeur en langue et littérature anglaise aux universités de Caen et de Tours. Directeur de cabinet du ministre français des Postes et Télécommunications de 1981 à 1986, recteur du Centre National d’Enseignement à Distance (CNED) de 1990 à 1993, il fonda et présida ensuite Canal EF, un canal éducatif de radio numérique par satellite pour le continent africain, au titre de consultant pour l’Agence de la Francophonie.




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