» Ghani Alani : « La calligraphie est le lien entre l’être et la lettre »
11.02.2010 -

Ghani Alani : « La calligraphie est le lien entre l’être et la lettre »

© UNESCO/Michel RavassardThe 2009 Sharjah Prize for Arab Culture has been awarded to the Iraqi poet and calligrapher Ghani Alani.

Lauréat du prix Unesco-Sharjah pour la culture arabe 2009, Ghani Alani voit dans cette récompense une reconnaissance de l’art de la calligraphie

 

Propos recueillis par Bassam Mansour

« A l’origine, il y avait Bagdad », c’est en ces termes que Ghani Alani évoque le rôle de sa ville dans l’histoire de la calligraphie arabe et musulmane. Elle est le lieu même d’où sont partis les autres courants, les diverses écoles. Il reconnaît cependant que l’art de la calligraphie s’est développé dans d’autres grandes capitales de la civilisation arabo-musulmane, de l’Andalousie à Boukhara.

« Je suis né la plume à la main », raconte-t-il. « Je ne me rappelle pas le moment précis où je me suis essayé à la calligraphie pour la première fois », ajoute-t-il. « Dans le quartier où je suis né, il y avait beaucoup de roseaux, dont on fait des plumes. » Ghani Alani a commencé à travailler tôt. « J’ai d’abord été embauché par la compagnie des chemins de fer à Bagdad. Le jour, je nettoyais les wagons, le soir je rentrais étudier », raconte-t-il. « Le vendredi, jour de repos hebdomadaire, je me consacrais à l’étude et à la pratique de la calligraphie ».

 « Mon maître s’appelait Hachem Mohamed, plus connu sous le nom de Baghdadi. Il est l’hériter des plus grands maîtres de la calligraphie dont la lignée remonte à l’école abbasside, veille de douze siècles. J’avais treize ans lorsque j’ai fait sa connaissance. Durant trois ans, je me suis plongé dans l’étude de l’écriture. Une fois la première phase de l’enseignement terminée, la seconde m’est apparue plus aisée. Car une lettre conduit à dessiner deux lettres, puis ces deux lettres à former un mot et enfin une phrase. »

 
Ce maître de calligraphie ne s’est pas contenté de lui apprendre comment tracer les lettres à la plume, il l’a aussi incité à prendre conscience du lien entre l’être et la lettre. « Il y a dans la calligraphie quelque chose qui a à voir avec l’âme », estime-t-il. La plume du calligraphe, n’est que le prolongement même de son bras, de tout son être. « Mon maître ne me disait jamais comment tracer mes lettres, il attirait plutôt mon attention sur le lien entre le corps et la lettre : « les mains » disait-il, « sont différentes, et leur taille joue sur les lettres, la lettre est ainsi le reflet de l’homme ».

« J’ai appris cet art de Hachem al Baghdadi, tel qu’il l’avait hérité des fondateurs de l’école de Bagdad. Un jour, il m’a décerné un diplôme qu’il n’avait remis à aucun de ces élèves. Lorsqu’un professeur de calligraphie délivre un tel certificat, il autorise son élève à signer ses œuvres de son nom. Le diplôme prend la forme d’un papier « officiel » reconnaissant que l’élève a véritablement atteint le niveau d’expertise». Dans ce document on peut lire : « Lorsqu’il est apparu que le destinataire de ce beau certificat a assimilé les règles de la calligraphie arabe, a exploré toutes les formes de cet art et y a excellé, je lui ai octroyé le droit d’apposer sa signature au bas de ses belles écritures… »

Ghani Alani a quitté Bagdad pour Paris en 1967. « A Paris, j’ai poursuivi des études supérieures en droit et obtenu un doctorat », explique-t-il. « Je souhaitais que la calligraphie reste un loisirs mais la passion a pris le dessus. L’homme de loi a délaissé sa toge pour faire du roseau affuté son instrument de travail. En nous remettant nos diplômes, le doyen de l’université de droit nous a dit : « aujourd’hui vous êtes prêts pour l’étude du droit ». Par là, il voulait dire que notre enseignement nous avait donné les moyens de penser. Au fond, c’est exactement ce que le professeur Hachem al Baghdadi, nous disait à propos de la calligraphie ».

« Mon droit terminé, j’ai intégré l’institut des beaux-arts de Bagdad, selon le souhait de mon enseignant Hachem al Baghdadi », explique-t-il. « L’année de mon entrée à l’Institut, un grand maître turc de l’enluminure islamique, Hamad al Amidi, a été invité. Son enseignement a été très important pour moi. De fait, je pratique à la fois la calligraphie et l’enluminure, ce qui n’est pas courant. »

« Depuis le début, j’ai tenté de saisir l’essence de l’écriture dans la civilisation arabe. A partir de mon expérience, j’ai travaillé sur les idées d’unité et de continuité que la calligraphie permet d’exprimer. Elle apparaît ainsi comme un fleuve que les autres arts, tels des affluents, viennent enrichir.»

Pour Ghani Alani, le développement de la calligraphie dans la civilisation arabe n’est pas lié –comme on le pense souvent- à l’interdiction de la représentation picturale. « C’est une hypothèse erronée », assure-t-il. « Il existe des dessins dans la civilisation islamique, notamment en Turquie ou en Iran. La calligraphie peut, en outre, comporter des images figuratives. L’apogée de la calligraphie dans la civilisation arabe vient plutôt de ce qu’il s’agit d’une civilisation du verbe, et ce depuis l’ère préislamique, lorsque la poésie était l’unique art et le poète la fierté de son clan. Et là, où il y a le verbe, il y a l’écrit… »

Il explique ainsi les origines formelles de la calligraphie : « le tracé droit et le tracé courbé. On les retrouve dans toutes les formes d’écritures du monde et depuis toujours, des pictogrammes aux idéogrammes en passant par l’écriture « phonétique » qui donna au cunéiforme la structure syllabique. Depuis l’invention du cunéiforme, les écritures ont pris ces deux formes, de tracé droit et tracé courbé. On en trouve de nombreuses illustrations dans les écrits de Mésopotamie, comme l’inscription du code d’Hammourabi dont les lettres se caractérisent par leur rectitude, contrairement à l’usage de l’époque. »

Ghani Alani nous livre également son opinion quant à l’écriture coufique. « Je n’ai jamais qualifié de coufique l’écriture droite. Ceux qui l’ont dénommé ainsi ont commis une erreur de taille en établissant que toute écriture droite et angulaire pouvait être dite coufique. La vérité est toute autre. Cette écriture remonte bien avant la naissance de la ville du Kufa, d’où le nom coufique ou Kufique, à l’époque des Mouaalakat (les sept plus beaux poèmes de l’ère préislamique qui auraient été inscrits à l’entrée de la Kaaba, à la Mecque). Pour ma part, je préfère qualifier cette écriture-là d’angulaire. Il est vrai que le courant coufique y a apporté des améliorations et en a élargi l’usage, tant dans les manuscrits que dans l’architecture. L’école de Bagdad a ensuite créé l’écriture cursive qui comporte plusieurs types, le thuluth, le diwani et le naskhi qui a été retenu pour l’imprimerie. »

Ghani Alani prend pour exemple les Mouallakats, alors qu’il existe des doutes sur l’existence même de ces célèbres poésies. « Il se trouvera toujours des personnes pour douter de la véracité de ces Mouallakats », explique-t-il, « il est cependant indiscutable qu’il existait, depuis l’époque préislamique, des textes écrits avec l’alphabet arabe. On a retrouvé des documents, des traités, des accords, gravés sur des tablettes de pierre qui remontent bien avant la période islamique. On a  également trouvé sur certains sites archéologiques des textes gravés dans la pierre dont le plus célèbre se trouve à Madaïn Saleh » * (en Arabie Saoudite).

Ghani Alani vit à Paris depuis plus de 40 ans. Sur son rapport à l’Occident, il confie : « Je vis en Europe, et l’échange que j’ai eu avec la société occidentale a été très fructueux, dans un sens comme dans l’autre. Et ce malgré la différence qui distingue la pensée arabe de la pensée occidentale car la pensée arabe se fonde sur le verbe, alors que celle de l’Occident repose sur l’image. Or, le verbe comprend l’image. Le meilleur exemple en est la poésie, «le registre des arabes » selon les anciens. »

Recevoir le prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe signifie beaucoup pour lui. « C’est en premier lieu la pleine reconnaissance de la calligraphie en tant qu’art, un art qui fait partie de l’âme de la civilisation arabe, et représente l’ossature de cette culture. Mais ce qui est plus important encore, c’est que ce prix me soit attribué en tant qu’artiste iraquien. Cela permet de montrer un autre visage de l’Iraq, différent des images de guerre et de violence qui ont envahi les écrans ».

 

 

 * Ce site figure sur la Liste du patrimoine mondial.




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