» L’Inde, ce pionnier de l’innovation au service des plus pauvres
17.05.2017 - Natural Sciences Sector

L’Inde, ce pionnier de l’innovation au service des plus pauvres

© B. Balaji, La voiture Nano de Tata, à l’époque de son lancement en 2009

En Inde, « faire de son mieux avec moins est depuis longtemps une réalité assumée et inévitable dans les secteurs des services et de la fabrication de biens », fait remarquer le Rapport de l’UNESCO sur la science (2015). « Si le taux de pauvreté a diminué, un habitant sur cinq (270 millions) vivait encore sous le seuil de pauvreté en 2012. Les biens et les services de qualité doivent donc être abordables pour être utilisés par la masse des consommateurs qui se trouvent au bas de la pyramide ». Cette réalité a favorisé l’essor de ce qu’on appelle l’innovation frugale, ou l’ingénierie frugale.

« Les Indiens ont toujours eu recours à l’improvisation, mieux connue sous le nom hindi de jugaad, pour trouver des solutions efficaces aux problèmes », constate le rapport. Aujourd’hui, l’innovation frugale alimente des marchés qui avaient été délaissés par l’innovation traditionnelle. L’Inde est devenue un pôle d’innovation frugale qui codifie également ses créations et les exporte aux pays occcidentaux.

L’attrait grandissant de l’innovation frugale et ses bienfaits pour les démunis et l’environnement en font un sujet pertinent pour le Forum politique de haut niveau, qui se réunit du 10 au 19 mai à New York pour évaluer les progrès vers plusieurs Objectifs du développement durable à l’horizon 2030, dont celui qui vise à bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable et encourager l'innovation. Le thème de cette année est l’Eradication de la pauvreté et la promotion de la prospérité dans un monde en mutation.

De nombreuses créations frugales fonctionnent indépendamment du réseau électrique. Ainsi, le réfrigérateur portable Chotukool fonctionne avec des batteries et coûte environ 70 dollars E.-U. D’une capacité de 35 litres, il permet de conserver des fruits, des légumes et du lait dans les petites localités rurales. La société indienne qui l’a conçu et fabriqué, Godrej, a noué un partenariat avec la poste indienne pour diffuser le produit. Des données non confirmées font état de 100 000 exemplaires vendus pendant les deux premières années de production, constate le rapport.

VNL Limited, quant à elle, a développé une antenne-relais qui permet aux habitants des zones rurales d’utiliser la téléphonie mobile. WorldGSM™ est le premier système mondial de communications mobiles indépendant du réseau électrique à être commercialisé avec succès. Il fonctionne exclusivement à l’énergie solaire et ne nécessite aucun groupe électrogène diesel. Son système de livraison et de déploiement est simple et peut être pris en charge par des travailleurs locaux sans formation.

La société indienne First Energy comptait environ 5 000 clients pour ses fourneaux et son combustible à cuisson alternatifs en 2014, selon ses estimations. Commercialisé sous le nom d’Oorja, ce produit comprend un dispositif (fourneau) de micro-gazéification et un combustible à base de biomasse.

Autre exemple : Gramateller est un distributeur de billets à très faible consommation d’énergie, peut-être la plus faible sur le marché. Fonctionnant à l’énergie solaire, Gramateller a été conçu par la société indienne Vortex et l'Institut indien de technologie de Madras. Des banques de premier ordre, dont la State Bank of India, HDFC et Axis Bank, mettent les distributeurs fabriqués par Vortex au service de leurs clients en zone rurale.

A partir de quand un produit est-il être trop frugal?

Tous les produits de l'innovation frugale n'ont pas connu le même succès en termes de marketing. Ainsi, la Nano, la micro-voiture de Tata, malgré sa célèbrité en tant que produit phare de l'innovation frugale, a connu un taux d’acceptation très faible, reflété par la chute des ventes. La Nano est arrivée sur le marché indien en 2009 à un prix défiant toute concurrence : 2 000 dollars E. U. Les ventes ont atteint leur point culminant en 2011-2012 (74 521 exemplaires vendus), avant de descendre l’année suivante jusqu’à 53 847 puis jusqu’à seulement 21 130 en 2013-2014.

Le Rapport de l’UNESCO sur la science se demande si le fiasco de la première Nano ne s’expliquerait pas par la suppression des fonctionnalités clés. Ainsi, « le dernier modèle, la Nano Twist, possède plusieurs fonctionnalités propres aux voitures plus chères, comme le système électrique de direction assistée ».

Des services frugaux

Les services frugaux ne s’appuient généralement pas sur la recherche et le développement, du moins pas la recherche ou des technologies sophistiquées. Leur innovation peut tout simplement relever du mode d’organisation de la chaîne d’approvisionnement. Par ailleurs, ces services relèvent parfois d’un environnement spécifique et, en tant que tels, ne peuvent être reproduits ailleurs ; ainsi, les Dabbawalas (porteurs de gamelles) de Mumbai ne se sont jamais exportés vers d’autres villes indiennes, constate le rapport, bien qu’ils soient considérés comme un modèle efficace de gestion de la chaîne d’approvisionnement.

En Inde, les services frugaux ont souvent trait à la santé. Ainsi, l’Arvind Eye Care System propose une chirurgie ophtalmique à bas coût et à grande échelle. En 2012 et 2013, ses hôpitaux ont effectué pas moins de 371 893 actes chirurgicaux. Autre exemple : des maternités abordables gérées par Life Spring, qui proposent des soins de santé maternelle de qualité à des prix de 30 à 40 % inférieurs à ceux du marché. En 2015, Life Spring gérait 12 hôpitaux à Hyderabad et prévoyait d’étendre son réseau à d’autres villes.

Autre créneau : des services financiers frugaux. En plus de proposer ses services par l’intermédiaire des commerçants, la societe Eko s’appuie sur la connectivité en matière de télécommunications et l’infrastructure bancaire pour étendre ses services bancaires sans agence au citoyen lambda. Elle a aussi noué des partenariats avec des institutions pour proposer des services de paiement, d’encaissement et de décaissement de fonds. Grâce aux guichets d’Eko (points de vente chez les commerçants), les clients peuvent ouvrir des comptes d’épargne, déposer ou retirer des espèces de leur compte, envoyer des fonds dans tout le pays, recevoir des fonds de l’étranger, créditer leur forfait mobile ou payer de nombreux services. Un portable à bas coût permet de réaliser les transactions entre les détaillants et les clients.

An attrait qui dépasse les frontières

Bien que répandue dans un large éventail d’industries manufacturières et de services, l’ingénierie frugale qui a été transféré en Occident est surtout appliquée aux dispositifs médicaux. L’Inde et l’Université de Stanford ont mis en place une initiative de bioconception (Stanford–India Biodesign Project, SIBDP) en 2007 qui a donné lieu à la mise au point de dispositifs médicaux innovants à bas coût par des entrepreneurs.

Le SIBDP a facilité la création de quatre start-up indiennes qui ont inventé des dispositifs médicaux particulièrement utiles. Citons, entre autres, un dispositif intégré de réanimation néonatale, une méthode sure et non invasive de dépistage de déficiences auditives chez les nourrissons, un dispositif économique d’immobilisation des membres en cas d’accident de la route et une solution de substitution aux intraveineuses difficiles en cas d’urgence médicale.

Les multinationales étrangères ont vite compris la valeur marchande de l’innovation frugale. General Electric a développé un électrocardiographe portable (GE MAC 400) d’1,3 kg qu’elle vend au prix d’d’environ 1 500 dollars E.-U., contre 10 000 dollars et 6,8 kg pour un modèle courant. Fort du succès initial de son produit, General Electric a décidé d’exporter cette technologie vers sa maison mère aux États-Unis.

« En dépit de son immense popularité, l’innovation frugale n’est pas promue explicitement par les politiques publiques indiennes en matière d'innovation », regrette le Rapport de l'UNESCO sur la science, qui rajoute que « cette omission devrait être corrigée ».

Il est nécessaire de soutenir l’émergence des petites et moyennes entreprises à vocation technologique, par exemple, en leur donnant un meilleur accès au capital-risque. A cet égard, le Rapport de l'UNESCO sur la science se félicite du fait que « le budget national pour 2014-2015 prévoie la création d’un fonds de 100 milliards de roupies (environ 1,3 milliard de dollars E.-U.), afin de stimuler les apports de fonds propres et de quasi-fonds propres, les prêts concessionnels et d’autres types de capital-risque pour les start-up ».

A noter également, le lancement d’un Festival annuel de l’innovation par le Bureau du Président de l’Inde en 2015. Ce festival est devenu une célébration de la créativité et de l’innovation au service de la communauté. En mars 2017, 50 jeunes inventeurs ont été récompensés. Le festival favorise également un esprit de compétitivité entre universités par le biais du Prix des visiteurs. Après la remise des prix, chaque lauréat a l’opportunité d’exposer sa création auprès de scientifiques, de décideurs, d’entrepreneurs et du grand public. Ce festival annuel est organisé avec le soutien de la Fondation nationale pour l’innovation, le réseau Honey Bee, la Société pour la recherche et les initiatives en faveur de technologies durables, ainsi que le réseau Gujarat de l’innovation au service de la communauté. L’UNESCO, également, apporte son soutien au festival ; par ailleurs, elle révise actuellement sa propre stratégie en matière d’innovation inclusive.

Source: adapté de Mani, Sunil (2015). Inde. Dans le : Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (2015)




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