12.02.2010 -

Anna Parzymies : un antidote au «choc de civilisations »

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Fondatrice de la première maison d’édition polonaise spécialisée dans le domaine de la civilisation arabo-musulmane, Anna Parzymies fait partie de ces personnes pour qui la notion de rapprochement des cultures n’a rien d’abstrait : la maison d’édition académique « Dialogue » qu’elle dirige a publié plus de 200 livres qui révèlent au public polonais les différents aspects du monde arabo-musulman. Fondatrice également du Département de l’islam en Europe à l’Université de Varsovie, elle partage avec le calligraphe iraquien Ghani Alani, le Prix Sharjah 2009 pour la culture arabe. Une belle reconnaissance de sa contribution au développement, à la diffusion et à la promotion de la culture arabe dans le monde.

 

Anna Parzymies répond aux questions de Jasmina Šopova.

Vous êtes polonaise, née en Bulgarie. D’où vient votre intérêt pour la culture arabe ?  

Dans les années 1960, les pays de l’Europe de l’Est ont intensifié leurs relations avec les États arabes qui venaient d’accéder à l’indépendance, contribuant ainsi à éveiller un réel intérêt pour la culture arabe au sein de leurs populations. Très souvent, les experts, médecins et universitaires qui s’étaient engagées dans la coopération avec les pays arabes publiaient, à leur retour au pays, des livres qui nous faisaient découvrir ces régions éloignées. Les traductions des œuvres de Naguib Mahfouz, Yousouf Idris, Al Ghitani ou Ghadad as-Simman ont passionné les lecteurs. L’intérêt pour la religion musulmane grandissait également. La première édition du Coran en polonais, traduit par le professeur Jozef Bielawski, fondateur du Département des Études arabes et islamiques à l’Université de Varsovie, était devenu un événement culturel : les gens faisaient la queue devant les librairies pour l’acheter !   Le terrain était donc favorable à la curiosité de la jeune fille que j’étais. Je me suis lancée dans l’étude de la philologie orientale à Sofia (Bulgarie), entre 1958 et 1962, puis je suis partie en Tunisie où j’ai séjourné de 1962 à 1968. C’est alors que la langue et la culture arabes sont devenues une véritable passion pour moi. Après avoir fait un Master sur le dialecte arabe de Tunis et publié un livre sur la Tunisie, je suis allée en Algérie. J’y ai préparé ma thèse de doctorat sur l’anthroponymie algérienne et plus spécialement les noms de famille moderne d’origine turque, que j’ai soutenue à mon retour en Pologne, avant d’entamer ma carrière universitaire à l’Institut des Études orientales à l’Université de Varsovie.  

Vous avez fondé, en 1992, la maison d’édition Dialogue (Wydawnictwo Academickie Dialog). Quelles étaient vos motivations ?

À la suite du changement de régime en Pologne, les maisons d’édition d’État ont été rachetées par des éditeurs privés qui, souvent, ne disposaient pas de moyens pour maintenir les activités précédentes et avaient changé de politique éditoriale afin de mieux répondre aux nouvelles attentes du lectorat, avide de connaître tout ce que pouvait lui apporter le monde occidental. Par conséquent, mes collègues et moi-même avons commencé à rencontrer de plus en plus de difficultés à publier nos travaux de recherche et de vulgarisation ou nos traductions. Après avoir multiplié les démarches pour attirer l’attention des éditeurs, de guerre lasse, j’ai décidé de fonder une maison d’édition qui nous permettrait de poursuivre nos activités. Je suis partie de rien ou presque mais j’ai bénéficié de l’aide de mes collègues et, surtout, du soutien de l’UNESCO qui avait financé l’équipement électronique.   À ce jour, nous avons publié plus de 150 livres du domaine de la civilisation arabo-musulmane et du monde musulman en général, notamment grâce aux subventions du Ministère de l’Éducation nationale et de l’Université de Varsovie.  

Au sein de cette université, vous avez fondé, en 1998, le Département de l’islam en Europe. Comment est venue cette idée ?  

En 1987 et 1988, j’ai effectué un stage de huit mois à Aix-en-Provence. Cela faisait plus de dix ans que je n’étais pas venue en France et j’ai découvert, avec étonnement, une immigration maghrébine qui ne correspondait plus à mes souvenirs des années 1970, quand elle était essentiellement constituée d’ouvriers faisant de leur mieux pour ne pas se faire remarquer. J’ai découvert l’existence d’une classe bien instruite, travaillant dans des entreprises, dans l’administration, dans les universités. J’ai vu de jeunes femmes émancipées, faisant des études, des carrières. J’ai été témoin d’une vie culturelle et religieuse bien organisées.   En même temps, j’ai constaté qu’il y avait un certain malaise qui venait d’une part de la méconnaissance de la culture arabo-musulmanne au sein de la population française, ainsi que de la méconnaissance ou de l’incompréhension de la culture française au sein de la population immigrée. J’ai eu le sentiment que, des deux côtés, les gens fondaient leur réflexion sur des clichés dépassés. Dès lors, j’ai voulu en savoir plus sur le statut des immigrés et leurs conditions de vie et de travail.   À cette époque, la Pologne n’était pas un pays d’accueil pour des travailleurs immigrés. À l’exception des étudiants arabes, les musulmans chez nous étaient dans leur très grande majorité des autochtones d’origine tartare qui vivent dans le pays depuis 600 ans. Ils parlent polonais et sont bien intégrés dans la société. Mais il n’était pas difficile d’imaginer qu’après l’accession de la Pologne à l’Union Européenne, elle pouvait devenir une destination pour les travailleurs immigrés d’origine arabe. Il m’a semblé que connaître l’histoire de l’islam en Europe et les politiques occidentales face à l’immigration musulmane pouvaient nous aider à préparer le terrain. Outre cet aspect pratique, j’ai pensé qu’étudier l’évolution de l’immigration arabo-musulmane dans le contexte du multiculturalisme qui caractérise aujourd’hui l’Europe ne pouvait qu’enrichir notre vision du monde. À mon retour à Varsovie, j’ai proposé de créer un département de recherche sur la question des musulmans en Europe. Le projet a aussitôt été accepté, aussi bien par le Recteur que par le Sénat de l’Université.  

Quel est l’intérêt des étudiants polonais pour ce genre d’études ?  

Il s’est révélé plus grand que je ne l’espérais. Il faut dire que les événements politiques comme les guerres du Golfe, le 11-Septembre, la guerre en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Iraq, au Proche-Orient, par exemple, ont beaucoup augmenté l’intérêt pour l’islam et pour les Arabes. Nos cours n’étant pas ouverts uniquement aux étudiants de la Faculté d’études orientales, nous faisons souvent salle comble. Des étudiants venant d’autres facultés, des journalistes et de jeunes cadres du Ministère des Affaires étrangères y participent activement.  

Quelle est la thèse principale que vous défendez dans le livre L’islam face au terrorisme publié en 2003 ?  

L’objectif de ce livre est de présenter les causes et l’histoire du terrorisme et, surtout, d’expliquer que ses sources ne sont pas liées à la religion musulmane, qu’il faut établir une distinction entre terrorisme et islam. Je l’ai écrit après le 11 septembre 2001, alors que la guerre contre le terrorisme déclarée par le Président Bush se transformait, dans l’esprit de certains, et par le biais des médias, en une guerre contre l’islam, contre les musulmans. J’y présente également les sources de l’anti-américanisme qui s’est développé dans les sociétés arabes.  

La notion de « rapprochement des cultures », qu’évoque-t-elle chez vous ?

Connaître et comprendre, avant tout. Mais aussi : accepter le fait de la diversité culturelle et, sur cette base, nouer le dialogue interculturel. En bref : antidote au « choc de civilisations » de Samuel Huntington, qui considère l’hostilité entre civilisations comme naturelle.




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