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31.07.2003 - SHS Newsletter 02

Entretien avec Émile Shoufani : « L’être humain doit être l’élément essentiel dans tous les conflits. C’est lui qui doit définir notre position. »

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Arabe israélien, Archimandrite de l’Église grecque-catholique et curé de Nazareth, Émile Shoufani est directeur depuis 1976 du Collège Saint Joseph à Nazareth où il œuvre pour inclure les valeurs démocratiques et le dialogue au sein de l’enseignement. Son initiative « Mémoire pour la paix » lui a récemment valu le prix UNESCO de l’éducation pour la paix 2003.

En 2002, vous avez lancé le projet « Mémoire pour la Paix ». Comment en avez-vous eu l’idée ?

L'idée de ce projet est née de contacts que nous avons eus avec l'École Secondaire à côté de l'Université à Jérusalem, LYADA, depuis 15 ans. Après l'Intifada nous nous sommes rendus compte qu'il y avait des questions beaucoup plus profondes à traiter que la simple discussion autour du conflit. Ce que nous voulions, c’était mieux comprendre l'autre. La Shoah s'est passée en Occident, mais elle a des répercussions sur notre vie quotidienne dans le Moyen-Orient. L’histoire juive n'est pas simplement une question du passé, elle est présente aujourd’hui à l'intérieur de tout le mouvement et de la réflexion du monde juif. Ce n'est pas suffisant d'apprendre dans les livres ou d’essayer de comprendre intellectuellement l'histoire juive et la Shoah. Il faut écouter les juifs dire quelle est cette histoire et quelle est son influence sur la société d’aujourd'hui et sur le vécu commun qui est le nôtre.

Ce voyage était avant tout un geste symbolique. À quoi a-t-il servi concrètement ?

L’élément constructif dans ce projet n’était pas simplement la visite à Auschwitz, qui était importante et symbolique en soi. C’était aussi toute la préparation et l'écoute qui ont précédé et qui nous ont permis d’apprendre l’histoire par la bouche des rescapés et des conférenciers juifs et surtout d’apprendre ensemble entre juifs et arabes. À travers ce processus il y a eu une très grande transformation dans la manière d'écouter et d'être présent les uns avec les autres. Et puis, on n’est pas la même personne quand on rentre d’Auschwitz. Le sentiment d'unité, de communion et de solidarité qui s'est manifesté lors de la visite, cette émotion et ces expressions d’humanité qu'on a pu sentir dans ce lieu d'inhumanité, a transformé les gens. Ils ont réalisé qu’il s’agit de mettre l'humain au centre de tout conflit. Toute cette éducation qui consiste à apprendre à connaître l'autre et à être à l'écoute, à prendre sur soi la responsabilité de l'autre, était pour moi très importante.

Pour les participants juifs qu'est-ce que ce voyage avait de particulier ?

La réaction que j’entends le plus souvent, c’est que le fait de s’être rendu à Auschwitz avec des arabes musulmans ou chrétiens c’était autre chose. Il y avait un sentiment de solidarité nouveau. Et puis, le fait de découvrir que l’ennemi potentiel est une construction de l’imaginaire était une libération pour nous tous.

Vous pensez que le voyage va avoir un impact ?

Oui, cela a déjà commencé. Les réactions dans la population ou dans les médias sont très positives sur le plan israélien et international. Il y a une volonté de continuer cette expérience et de transformer les mentalités pour arriver à un nouveau regard sur toute la société, au lieu de continuer simplement à chercher des solutions politiques au conflit.

L’année dernière, vous avez lancé un Appel dans lequel vous dites qu’il faut un dialogue « dégagé de toutes les suspicions accumulées » au cours des dernières générations entre juifs et arabes. Qu’entendez-vous par cela ?

Aujourd’hui, nous vivons dans l’ignorance totale les uns des autres. Ce qui est mis en avant, c'est le conflit avec ses souffrances et ses leurres. Il y a coupure de relations et de langage : on ne se comprend plus. L’idée que l’autre va me tuer si je ne le tue pas, c’est-à-dire que pour continuer d’exister je dois tuer l'autre, est la plus grande suspicion qui existe aujourd’hui. C’est parce qu’on s’ignore et que le dialogue n’a jamais existé en dehors des armes que cette idée continue à nourrir le conflit.

À votre avis, peut-on mettre sur le même plan la Shoah et les souffrances du peuple palestinien ?

Je ne sais pas d'où vient cette idée de vouloir toujours comparer la souffrance. La souffrance est un lieu commun de l'humanité entière. L’idée de vouloir se comparer pour dire « je suis beaucoup plus victime que toi », cette lutte à l'intérieur des cercles de la mort et de la violence qui montre que même dans la souffrance nous voulons être les premiers, n’a pas de sens. La Shoah est une chose différente dans la mesure où elle est fondée sur une idéologie et une méthode d'extermination de tout un peuple quel que soit l’endroit où il se trouve. C’est l’idéologie derrière l’extermination du peuple juif – et non pas simplement les méthodes utilisées – qui rend la Shoah inhumaine.

En quoi la participation de personnes d’autres pays peut-elle contribuer à la paix dans cette région ?

La question du conflit en Israël et Palestine concerne le monde entier car c'est un lieu géographique et historique qui touche l'émotion spirituelle de tous les peuples. Nous voulons qu'il y ait un départ de dialogue entre les différentes communautés religieuses, ethniques et culturelles de par le monde. Les participants d'autres nationalités ont un rôle important à jouer dans la relation entre les différentes communautés dans leur pays. Ils doivent faire comprendre qu’on ne peut pas être pour ou contre, on doit être pour tous. Il s’agit de garantir la dignité de tous les peuples, leur droit à la vie et à la sécurité. L'être humain doit être l'élément essentiel dans tous les conflits et c'est lui qui doit définir notre position. Dans les conflits, on essaye toujours d'amener les gens à prendre position. Or, la prise de position par rapport au conflit israélo-palestinien n'a jamais rien apporté.

Vous dites aussi que ce conflit n'est pas un conflit religieux...

Ce n'est pas un conflit religieux entre l'islam et le judaïsme. C'est un conflit qui prend des références religieuses, et c'est là où il y a danger. En réalité, nous sommes devant une question de droit. Droit du peuple palestinien, droit du peuple juif, droit à la dignité et à vivre ensemble.

Votre philosophie repose sur l'idée que la diversité religieuse et culturelle est une source de dialogue plutôt que de conflit ?

Cette diversité est une source de richesse qui va faire évoluer l'humanité, si on la considère non pas en termes de nationalisme, mais plutôt en termes d'appartenance. Nous appartenons à plusieurs mondes et il peut donc exister un lieu de partage. Les identités forment un lieu d'appartenance. Pour moi, c'est le lieu de mon être, mais aussi de mon devenir, puisque j'appartiens à tout ce monde. D'où l’Appel que j'ai lancé pour inciter les gens à mettre l'actualité à part. Éviter de parler de politique pendant un ou deux mois ne veut pas dire qu'on nie la situation. Cela signifie seulement que nous appartenons aussi à d'autres mondes. Par cette démarche, je ne néglige pas ma souffrance, ni celle de l'autre, j'essaye simplement de saisir, de l'intérieur, la réalité profonde de l’autre ou de l’être. Le dialogue inter-culturel et inter-religieux est l'avenir de l'humanité. La démarche d’aller vers l’autre et d’accepter de partager sa souffrance est un moyen de mieux se connaître. Connaître l’autre, c'est se connaître.

Depuis dix ans on parle beaucoup de la notion de choc de civilisations. Qu’en pensez-vous ?

Je refuse ce terme. Je crois plutôt dans la joie des rencontres des civilisations. C’est une joie de pouvoir rencontrer l’autre, de voir qu’il est différent dans sa pensée, sa cuisine, sa manière de s’habiller ou dans sa religion, et de pouvoir partager sa culture. Pendant le voyage à Auschwitz, musulmans, chrétiens et juifs ont partagé leurs prières. Il y a une parcelle divine en l’homme qui peut être partagée à travers les différentes religions et qui rend la communion possible. Au lieu d’être prisonniers d’une même idée, de cette monotonie, la rencontre nous apporte une richesse. Aujourd’hui, le défi de l’humanité est le suivant: acceptons-nous la différence, la diversité des existences ou voulons-nous être tous les mêmes ? Et être les mêmes, c’est l’enfer.

Quels sont les faits importants de votre vie personnelle qui ont inspiré votre philosophie ?

En tant que Palestinien, j’ai vécu le drame d’être expulsé avec ma famille en 1948 et de perdre mon grand-père et mon oncle tués par l’armée israélienne. J’ai vécu cet épisode, ce drame, à travers l’esprit de pardon extraordinaire de ma grand-mère. C’était une femme très forte, guidée par sa foi et par l’idée de ne pas introduire la haine à l’intérieur de la famille. Contrairement aux idées reçues, le pardon n’est pas un service qu’on rend à l’autre : il permet de ne pas vivre dans la vengeance, mais en paix avec soi-même. C’est dans cet esprit que ma grand-mère m’a élevé. Quand je suis arrivé en France à 17 ans pour étudier la philosophie et la théologie, j’ai découvert la rencontre entre l’Orient et l’Occident, et j’avais l’impression de découvrir une grande richesse à laquelle j’appartenais. Cela m’a appris à mieux connaître mes propres racines orientales.

Lors de vos études, vous avez été introduit à la méthode non-directive. Comment a-t-elle influencé votre travail ?

Cette méthode, qui m’a beaucoup inspirée, consiste à développer une réflexion personnelle chez l’élève à travers le dialogue. Il ne s’agit pas de le faire réfléchir, mais de l’aider à découvrir et à exprimer ce qu’il est et ce qu’il pense à travers une démarche personnelle qui le transforme. La relation classique entre professeur et élève n’existe pas dans notre école. Il s’agit d’aller vers l’autre, vers celui qui apprend pour devenir lui-même lieu d’un enseignement qui n’est plus extérieur mais intérieur. Au lieu d’avoir des connaissances, les connaissances deviennent personnelles. Nous essayons d’être et non pas simplement d’avoir quelque chose. C’est l’élément de réussite de notre école. Cette réussite ne se traduit pas simplement par les taux de réussite aux examens, mais par un dynamisme qui crée des êtres capables de produire des idées, des pensées et des initiatives nouvelles et qui peuvent être, autrement.

Comment réagissent vos élèves dans les moments d’intensification de la crise ?

Il faut toujours s’attendre à des réactions très vives, très violentes. Nous arrêtons les classes pour donner aux élèves la possibilité de dialoguer avec les professeurs. Il s’agit d’apprendre à exprimer le mal et la peur que nous vivons, d’essayer de faire en sorte que cette expression – au lieu de rester dans la violence – se transforme en réflexion et en responsabilité. L’éducation pour la paix porte sur la responsabilité. Il ne s’agit pas simplement de chanter la paix, mais de développer une réflexion et une responsabilité par rapport au conflit dont nous sommes des acteurs.

On utilise souvent le terme de la « paix impossible » en parlant du Moyen-Orient. Dans le contexte actuel, avez-vous l’espoir que cette paix dite « impossible » devienne réalité bientôt ?

Il y a eu des moments où nous avons tenu la colombe entre nos mains. Nous voulons la paix. Mais la paix est l’accord entre deux partis. Et dans ce conflit, les deux partis ne se connaissent pas. Il est impossible de faire la paix sans cette connaissance de l’autre qui, à elle seule, permet de comprendre les éléments nécessaires à l’établissement d’un dialogue et, à terme, d’arriver à une solution. Et des solutions, il n’y en a pas trente-six-mille : c’est la reconnaissance des deux peuples et des deux États, l’un à côté de l’autre dans un esprit de coopération, de paix et de droit à la sécurité et à la dignité. Sur cette parcelle de terre, il n’y a pas d’autres solutions possibles.

Vous dites en fait que la paix ne dépend pas tant de la volonté et des initiatives internationales, que de ce changement des mentalités ?

Tout à fait. D’ailleurs, c’est facile à constater. Aucune pression extérieure n’a jamais suffi à établir la paix. Il faut que les peuples se rencontrent. C’est là où il y a un travail immense à faire.

Vous avez reçu le Prix UNESCO de l’éducation pour la paix. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

C’est pour moi une reconnaissance de la part de la plus haute autorité en matière d’éducation, de culture, et de connaissance, qui me conforte dans l’idée qu’il faut poursuivre ce travail pour le dialogue. L’éducation doit être une priorité pour l’humanité. C’est elle qui enlève l’ignorance, source de la peur, source de la mort et du conflit.

Propos recueillis par Jeanette Blom

Le projet d’Émile Shoufani « Mémoire de la Paix »

Fin 2002, Émile Shoufani lance un Appel qui constitue le point de départ de son projet « Mémoire de la paix ». Cinq cents personnes de différentes nationalités et de toutes confessions confondues, dont environ 300 Israéliens arabes et Juifs, ont répondu à cet appel qui prépare un « pélerinage » commun à Auschwitz-Birkenau en mai 2003. Cette initiative sans précédent est également soutenue par de nombreux intellectuels en Israël et ailleurs.

« J’appelle mes frères arabes à se joindre à moi pour accomplir ensemble un geste fort, gratuit et absolument audacieux. Sur ce lieu qui incarne l’atroce du génocide, à Auschwitz-Birkenau, nous ferons acte de fraternité envers les millions de victimes…Cet acte de mémoire signifiera notre refus radical d’une telle humanité, il témoignera de notre capacité à comprendre la blessure de l’autre ».

« J’appelle mes frères juifs à comprendre que pour l’immense majorité du monde arabe et musulman, le conflit qui nous déchire n’est absolument pas d’ordre religieux, ni encore moins racial. Les Arabes ne sont pas les continuateurs de ceux qui voulurent jadis faire disparaître les Juifs en tant que Juifs. Héritiers comme eux de la foi d’Abraham, ils sont comme eux porteurs de valeurs lumineuses. »

« Ce détour par les abîmes les plus sombres de la mémoire de l’humanité ne peut relativiser en aucune façon les souffrances d’autres populations, en d’autres lieux et en d’autres temps. Il ne peut au contraire que nous renvoyer chacun à nos responsabilités du présent, et à notre vocation d’êtres humains en marche vers un “ Vivre ensemble ” ».




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