» Entretien avec Fanie du Toit : « La justice sociale, ce sont des décisions concrètes. »
29.01.2009 - SHSregards 22

Entretien avec Fanie du Toit : « La justice sociale, ce sont des décisions concrètes. »

dans SHSregards 22

Lauréat du Prix UNESCO d’éducation pour la paix 2008, l’Institut pour la Justice et la Réconciliation d’Afrique du Sud compte parmi ces think tank qui cherchent à éclairer les décisions politiques à la lumière des sciences sociales et humaines. Fanie du Toit, directeur exécutif de l’Institut, répond aux questions de SHSregards.

En quoi la justice sociale est-elle un facteur essentiel pour l’établissement de la paix ?

Notre institut considère que la justice est un élément essentiel pour la reconstruction dans les pays en situation de post-conflit. Promouvoir la justice aide à stabiliser la société et à offrir aux citoyens des moyens pour participer au processus de prise de décisions et au développement. C’est également la seule façon de déconstruire les lignes de démarcation du passé et de faire en sorte que les pauvres aient le sentiment d’avoir une chance raisonnable de vivre une vie meilleure.

Ce point de vue se confirme lorsque l’on étudie l’histoire de l’Afrique du Sud. La justice sociale fait en effet partie intégrante de l’accord qui a permis à l’Afrique du Sud de devenir une démocratie. Cette idée est reflétée dans notre constitution qui représente notre version d’un « accord de paix ». Tant la constitution intérimaire de 1993 que celle de 1996 étaient fondées sur une vision très progressiste de la justice sociale. Sans cette acceptation de la justice sociale comme élément essentiel pour une stabilité future, il n’y aurait eu ni paix ni accord de paix en Afrique du Sud. Notre histoire montre que la justice sociale ne concerne pas seulement les droits humains, juridiques et politiques mais également les droits économiques et sociaux. Nos tribunaux ont d’ailleurs été assez créatifs en commençant à légiférer sur ces questions. Dans certains cas, l’État s’est vu obligé de fournir des logements « dans la mesure du raisonnable », c’est-à-dire que les tribunaux ont considéré qu’il était responsable des droits sociaux dans la mesure du possible et dans la mesure de sa capacité à étendre ces droits à l’ensemble des citoyens sud-africains.

C’est la preuve que la justice sociale, ce n’est pas seulement un idéal, mais aussi des prises de décisions concrètes et difficiles dans le domaine politique et en matière de jurisprudence.

Comment analysez-vous les évènements survenus en mai 2008 entre des Sud-Africains et des travailleurs migrants ?

C’est un vrai problème. L’Institut est d’ailleurs impliqué dans la recherche de solutions. Notre Prix annuel de la réconciliation va ainsi être décerné à une communauté de Cape Town qui s’est excusée auprès des travailleurs migrants et a beaucoup travaillé pour les réintégrer dans la communauté.

Il y a deux façons d’analyser ces évènements. La première porte sur la dimension matérielle. En Afrique du Sud, il y a une anxiété face aux biens matériels et cette anxiété est accentuée lorsqu’il y a une distribution de services. Plus les pouvoirs publics sont obsédés par cette distribution, plus il y a de risques qu’il y ait des tensions sociales, parce que les réfugiés économiques et autres migrants sont alors perçus comme des concurrents.

L’autre manière d’expliquer ces événements est de considérer que l’Apartheid a laissé une marque indélébile en Afrique du Sud dans la façon dont les individus pensent. La logique de l’Apartheid est en effet une logique de l’exclusion, qui consiste à percevoir les individus non pas comme semblables mais différents, et à les catégoriser. La construction d’une société inclusive est, de fait, l’antithèse de la logique de l’Apartheid. Pour comprendre ce qu’il s’est passé, il faut sans doute combiner ces deux grilles d’analyse, les facteurs matériels et idéologiques.

Comment les sciences sociales et humaines peuvent-elles aider à résoudre les conflits ?

Les sciences sociales et humaines peuvent non seulement aider à résoudre les conflits mais elles sont essentielles car elles se concentrent sur le renforcement de la compréhension entre les individus et il ne peut y avoir ni paix durable ni réconciliation si celle-ci n’est pas renforcée. Il ne s’agit pas seulement de comprendre les autres mais également d’offrir un mode d’engagement, un mode de dialogue avec les autres.

L’histoire, enseignée de manière responsable et inclusive, permet, par exemple, la compréhension par tous des développements d’un pays et aide ainsi les citoyens à se comprendre et à s’accepter les uns les autres. Selon nous, cette discipline doit être pensée comme une conversation entre différents points de vue produits par la mémoire collective et l’expérience quotidienne, plutôt que comme une série de monologues « d’experts ». Il s’agit de proposer un débat entre les différents points de vue historiques et de s’assurer qu’aucun ne devienne dominant. C’est très important pour nous de comprendre comment nous avons libéré l’Afrique du Sud de l’oppression politique, de saisir qu’il y a eu un effort concerté des Sud-Africains et de s’assurer que ces derniers continuent à s’engager pour une nouvelle nation.

Autre exemple : même si les mathématiques représentent la seule discipline directement liée à la croissance économique, nous avons toujours soutenu que cette discipline, comme toutes les autres disciplines qui offrent des compétences techniques et professionnelles, doit être enseignée dans un cadre de valeurs démocratiques qui encourage le développement des capacités personnelles et des compétences non-techniques. Il serait en effet dangereux de produire des individus qualifiés qui ne comprennent pas les valeurs démocratiques.

L’Institut de la Justice et de la Réconciliation a aidé d’autres pays africains à développer des approches similaires à celle qu’il développe en Afrique du Sud. Existerait-il un modèle ?

Non, surtout pas. Nous n’exportons pas le modèle sud-africain. Nous ne faisons que présenter une petite initiative de la société civile développée dans la ville, la région et le pays dans lequel nous sommes basés. Sur la base de ce travail, nous incitons d’autres pays à prendre part à un échange d’idées et de partenariats sur les voies à suivre pour avancer. Nous pensons, en fait, que l’histoire sud-africaine nous a appris un certain nombre de leçons qui valent la peine d’être partagées. Ainsi, nous avons entamé un dialogue au Rwanda sur les comparaisons entre leur système – leur Commission pour l’unité nationale et la réconciliation et leurs Cours de justice – et la Commission sud-africaine pour la vérité et la réconciliation. Nous sommes également très impliqués au Burundi sur les moyens de créer les conditions dans lesquelles les Burundais peuvent conceptualiser le processus de vérité, réconciliation et justice. Dans le même esprit, nous sommes engagés au Mozambique, en Ouganda, en République Démocratique du Congo, au Soudan et au Zimbabwe.

En droit international, la justice implique la réparation et donc la responsabilité de quelqu’un sur le plan financier. Est-il possible de réparer les injustices sociales ? Qui doit être considéré comme responsable ?

En droit international, l’État assume toujours la responsabilité de l’indemnisation, même lorsqu’il s’agit d’un nouveau régime qui ne peut être tenu directement responsable des atrocités commises dans le passé. Selon nous, la réponse apportée par l’État sud-africain est assez mitigée. Trois types de réparation étaient recommandés par la Commission pour la vérité et la réconciliation : symbolique, individuelle et communautaire.

Il y a eu des réparations symboliques qui concernaient, notamment, des monuments et mémoriaux. Il y a aussi eu des réparations individuelles payées à environ 16 000 victimes auditionnées par la Commission. Mais nous n’avons pas encore de politique pour les réparations communautaires. Certes, il existe un Fonds spécial - le Fonds du Président -, qui représente environ 1 milliard de Rands, mais, depuis 14 ans, cette somme n’a toujours pas été dépensée pour les communautés.

La question de la réparation doit pourtant être prise au sérieux car elle fait partie de l’accord passé avec les victimes de l’Apartheid, qui a permis de justifier l’amnistie accordée aux auteurs. Les victimes ont en effet cédé leurs droits à aller en procès à la condition de bénéficier d’une compensation. Nous attendons toujours que cela soit finalisé.

En même temps, l’État a pris certaines responsabilités pour ce qui est des réparations. Mais nous avons probablement manqué l’opportunité de faire en sorte que ceux qui ont tiré bénéfice de l’Apartheid s’engagent davantage dans ce processus. La Commission pour la vérité et la réconciliation avait suggéré que les compagnies répertoriées à la Bourse de Johannesburg payent un prélèvement exceptionnel sur la richesse de l’ordre de 1% de la capitalisation boursière. Cette recommandation n’a pas été suivie. Une autre idée a été défendue : l’idée que la création d’un environnement favorable à l’économie serait plus bénéfique pour le pays que de punir les entreprises qui avaient tiré des bénéfices pendant l’Apartheid et même grâce à elle.

Propos recueillis par Coraline Bardinat


Fanie du Toit

Né en 1966, à Somerset West, dans la province de Western Cape (Afrique du Sud), Fanie du Toit est titulaire d’un doctorat en philosophie de la religion de l’Université d’Oxford. Il s’est spécialisé dans les processus de réconciliation en situation de post-conflit et la justice de transition. Il a contribué à de nombreux projets de réconciliation post-apartheid et dirigé la publication de livres scolaires sur l’histoire, la réconciliation et l’orientation.




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