» Entretien avec Jean-Marc Ayrault : « Le Forum de Nantes n’est pas une conférence de plus. »
30.09.2006 - SHSregards 13

Entretien avec Jean-Marc Ayrault : « Le Forum de Nantes n’est pas une conférence de plus. »

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À l’occasion du 2e Forum mondial des droits de l’homme, Jean-Marc Ayrault, le député-maire de Nantes, président de « Nantes Métropole » (communauté urbaine de Nantes), répond à nos questions.

Après avoir accueilli, en 2004, le 1er Forum mondial des droits de l’homme, Nantes organise la deuxième édition de cette rencontre qui se tiendra du 10 au 13 juillet prochains. Quel est le sens de l’engagement de votre cité dans cette initiative ?

Tout d’abord, une précision : Nantes n’a pas seulement accueilli la première édition du Forum mondial des droits de l’homme en 2004 : elle l’a organisée, avec le soutien de l’UNESCO. Mais il faut rendre à Pierre Sané ce qui est à Pierre Sané. Le Forum de Nantes a été, à l’origine, une initiative du sous-directeur général de l’UNESCO pour les sciences humaines et sociales. Pourquoi avons-nous répondu à la proposition de l’UNESCO ? Tout simplement parce que ce projet nous paraissait cohérent avec la philosophie politique qui a été la nôtre, dans cette ville, depuis 1989, tant en terme d’action locale qu’en ce qui concerne le positionnement international que nous avons souhaité.

Quelle est la différence entre ce Forum et les diverses conférences internationales sur les droits de l’homme qui sont régulièrement organisées à travers le monde ?

Ce qui m’importe c’est justement que le Forum de Nantes ne soit pas qu’une conférence de plus. Avant d’être un lieu de débat, c’est un lieu de rencontre. Rencontre de toutes les catégories d’acteurs des droits de l’homme sur un pied d’égalité. Cette dernière condition est pour moi essentielle. Il ne s’agit pas de venir à Nantes pour écouter la bonne parole descendant de la bouche de quelques experts, mais c’est un lieu où chacun – quelque soit le niveau auquel il intervient – peut participer, apporter sa pierre à l’édifice qu’il faut construire sans relâche. Le Forum de Nantes n’est pas non plus un lieu de confrontation politique. C’est un espace de dialogue où la réflexion et l’action se conjuguent pour faire avancer la cause des droits de l’homme, un lieu où tous les acteurs, des responsables politiques à la société civile, peuvent se retrouver, se confronter au besoin et, si possible, avancer ensemble.

La création d’un espace de dialogue international vous paraît-elle une manière d’œuvrer efficacement pour un plus grand respect des droits humains à travers le monde ? Ce dialogue débouchera-t-il sur des actions concrètes ?

Au-delà, de cette rencontre et de ce dialogue, il s’agit de conforter ou de créer des réseaux internationaux qui permettront une action plus efficace des défenseurs des droits de l’homme, sur le terrain. Et c’est sur le terrain, notamment au niveau des « gouvernements locaux », des collectivités locales, que je situe l’un des enjeux majeurs du Forum de Nantes. Dans la relation entre ces collectivités et la société civile, les associations, les ONG… Tous ces acteurs partagent une réalité : ils ont « les mains dans le cambouis », au plus près du terrain, là où se posent au quotidien les problèmes d’atteintes aux droits de l’homme. Là aussi, où il nous faut trouver des solutions malgré des contextes nationaux ou internationaux qui, parfois, n’y incitent pas. C’est pourquoi, nous avons insisté, pour cette deuxième édition du Forum mondial des droits de l’homme, sur l’échelon local en choisissant le sous-titre « Des principes universels à l’action locale ». Nous tenterons notamment d’y analyser le rôle des collectivités locales et d’énoncer des plans d’actions concrètes, à leur niveau : dans la lutte contre les discriminations, la lutte contre le racisme avec, par exemple, la Coalition internationale des villes contre le racisme qui se met en place à l’initiative de l’UNESCO, mais aussi le droit aux besoins élémentaires : droit à l’eau, droit à l’alimentation…

Quel bilan avez-vous tiré de la première édition du Forum ?

J’ai acquis la certitude que le Forum de Nantes répond à une attente des différents acteurs du domaine des droits de l’homme mais j’ai aussi pleinement conscience que nous avons l’obligation d’améliorer les conditions d’un dialogue réel, « égalitaire » entre tous les acteurs, de même que la représentation géographique ou fonctionnelle des différents intervenants ou simples participants.

Ce n’est pas simple à réaliser car cela suppose des moyens importants pour faciliter notamment le déplacement à Nantes des acteurs venus de pays parfois très pauvres. Il faudra que nous trouvions des solutions, des moyens supplémentaires pour faciliter l’accès de tous au Forum de Nantes. Mais ce qui est déjà très encourageant pour cette seconde édition, c’est le nombre de propositions de tables rondes que nous avons reçues, sachant que tout organisme participant au Forum – quelque soit son statut – peut proposer des thèmes de réflexion et d’action. Le Forum de Nantes doit poursuivre dans ce sens : vers toujours plus de participation des différents acteurs, y compris les plus humbles qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, les moins intéressants.

En tant que président d’un groupe d’élus à l’Assemblée nationale française, ne pensez-vous pas que sans la force de la loi, la mondialisation du respect des droits de l’homme risque de demeurer un vœu pieux ?

C’est une évidence. La loi est la condition première. Malheureusement, on voit bien, surtout en droit international, que ce n’est pas suffisant. Il faut aussi que le droit s’applique. Et là, sans mobilisation forte de la société civile, notamment contre les effets négatifs de la globalisation économique, rien ne sera possible. Il ne suffit pas de dire : « Retour du politique, retour du politique ! » comme une incantation, pour qu’effectivement le politique reprenne le pas sur l’économique. La démocratie, au niveau local, comme au niveau international, c’est d’abord le débat, mais pour qu’il y ait débat, il faut des forces en présence. La force économique, on la connaît. Du moins, on en voit ses effets. Il faut maintenant lui répondre par une force citoyenne, elle-même soutenue par un droit international qui ne soit pas seulement le résultat de petites concessions entre États.

Le respect de la diversité des cultures et celui des droits de l’homme vous paraissent-ils véritablement conciliables ?

Respecter la diversité des cultures, ce n’est pas tout accepter. La culture d’un peuple n’est pas immuable, elle n’est pas figée pour l’éternité. Si elle porte des valeurs qui sont contraires au respect des droits des femmes et des hommes du XXIe siècle, il faut alors qu’elle évolue.

Ce 2e Forum mondial entend mettre l’accent sur le rôle des villes dans la mise en œuvre des droits de l’homme. Comment les collectivités locales pourraient-elles aller à l’encontre des politiques nationales qui font reculer ces droits ?

Elles ont d’abord le devoir de faire appliquer ces droits quand ils existent dans les législations nationales. Mais quand ces droits restent à écrire, voire quand ils reculent sous l’effet de décisions gouvernementales contraires à la démocratie, les villes et, plus généralement, ce que les Anglo-saxons appellent les « gouvernements locaux » ont un pouvoir d’opposition comme la société civile (et si possible avec elle) et, même, dans certains cas, un devoir de désobéissance. J’en reviens à la notion de rapport de forces citoyen que j’évoquais en parlant de la mondialisation : pour moi, il est clair que les villes du monde doivent y participer ; elles sont aujourd’hui des acteurs à part entière du débat démocratique, et le grand mouvement de décentralisation qui semble se dessiner au niveau mondial va encore renforcer leur position. Il va falloir compter et décider avec elles. Et je crois fermement à l’alliance des pouvoirs locaux, quand ils sont inspirés par les principes universels du droit et par la démocratie, avec la société civile, les organisations non-gouvernementales et les acteurs économiques de bonne volonté…

Propos recueillis par Cathy Bruno-Capvert

 

Diplômé de la faculté de lettres de Nantes, Jean-Marc Ayrault a longtemps mené « double vie », cumulant ses mandats politiques et son métier de professeur d’allemand jusqu’à son entrée à l’Assemblée nationale. Né le 25 janvier 1950 à Maulévrier, dans l’ouest de la France, il enseigne en effet depuis à peine trois ans, dans les lycées de la banlieue nantaise, lorsqu’il est élu conseiller général à l’âge de 26 ans. Un an plus tard, il inscrit son nom dans l’histoire politique française en devenant le plus jeune maire de France d’une commune de plus de 30 000 habitants. Maire de Saint-Herbain jusqu'en 1989, où il conquiert, cette année là, la mairie de Nantes à partir de laquelle il construira progressivement le projet de la Communauté Urbaine de Nantes, rebaptisée « Nantes Métropole ». Parallèlement à son fauteuil de maire, il est élu député en 1986 et Président de la Fédération nationale des élus socialistes et républicains en 1992, avant de prendre la tête de l'Association des maires des grandes villes de France. Seul candidat socialiste a avoir été réélu au premier tour des élections législatives de 2002, il est Président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale française depuis 1997.




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