30.09.2004 - Newsletter 06

Entretien avec Joan Clos, maire de Barcelone

dans SHS Newsletter 06

Cette année, Barcelone est la capitale des cultures. Du 9 mai au 26 septembre 2004, la ville organise le Forum universel des cultures, dont l’UNESCO est le principal partenaire. Le maire de Barcelone, Joan Clos, nous parle du Forum et de l’importance croissante du rôle des villes dans la promotion de la démocratie et des droits humains.

Comment est née l’idée du Forum universel des cultures ?

C’est vers 1995 que nous avons décidé d’organiser le Forum, après les Jeux olympiques de 1992 à Barcelone. En effet, de nombreux Barcelonais avaient exprimé le vœu que leur ville accueille un nouvel événement international qui la fédère derrière un grand projet. C’est ainsi que nous avons décidé d’organiser le Forum. Mais, plutôt que de choisir une manifestation parmi celles que propose le calendrier international, nous avons décidé d’en créer une afin d’innover et d’ouvrir un espace plus large au débat et aux rassemblements publics.

Quel est l’objectif poursuivi par le Forum ?

Il s’agit de réunir différentes cultures du monde afin d’entamer une discussion axée sur trois thèmes principaux : la diversité culturelle, le développement durable et l’instauration des conditions pour la paix. Ces trois thèmes nous touchent directement à Barcelone car, en termes de diversité culturelle, nous formons une société biculturelle et bilingue, à quoi s’ajoute une gigantesque vague d’immigration en provenance de différentes régions du monde. Quant à mettre en place des conditions plus favorables à la paix, c’était un « must » ; en effet, nous vivons dans un monde assez souvent fragilisé par les nouveaux dangers que représentent les conflits et le terrorisme. Les villes elles-mêmes ne sont pas immunes face à l’agitation sociale et aux soulèvements. Nous avons donc décidé qu’il fallait inclure parmi les thèmes du Forum la paix, et non pas seulement la paix en tant que telle mais la difficulté de produire et de créer les conditions propices à la paix. Le thème du développement durable nous concerne de près, lui aussi, car nous avons le projet d’aménager des infrastructures telles que des installations de traitement des eaux usées ainsi qu’une usine capable de produire de l’énergie de façon durable dans l’enceinte même de la ville.

Y a-t-il un lien entre ces trois thèmes ?

Bien entendu. Si nous rejetons la diversité culturelle, si nous rejetons la nécessité de protéger notre environnement, les conditions de la paix ne seront pas réunies. Les deux premiers thèmes, donc, fixent les conditions du troisième.

Vous avez évoqué certains des conflits sociaux avec lesquels l’humanité est aujourd’hui aux prises. Pourriez-vous nous donner des exemples concrets en nous indiquant comment ils rejoignent les difficultés que vous rencontrez en tant que maire ?

Tout récemment, nous avons dû relever le défi du terrorisme, et pas seulement au niveau de l’État mais aussi jusque dans les villes, comme à Madrid, où nous avons été témoins d’un attentat terroriste dévastateur. Et puis il y a le conflit irakien et les problèmes sociaux engendrés par l’immigration que connaissent également de nombreux autres pays européens. Ces exemples montrent de façon très claire que nos sociétés ont atteint leurs limites en termes de maintien de la paix. C’est pourquoi nous avons voulu proposer un dialogue sur ces trois sujets, que nous avons à cœur d’approfondir, afin de voir comment adapter nos cultures urbaines aux nouveaux défis de la diversité culturelle.

Ces problèmes sont-ils liés à la mondialisation ?

La mondialisation est une question plus large. C’est la société mondiale tout entière qui est en pleine mutation. En Europe, le vieux modèle de l’État-providence est en train de se craqueler ; son rôle et ses ressources économiques ont diminué, ce qui entraîne évidemment des conséquences pour les villes. Dans de nombreux secteurs de la société, les nouvelles difficultés qui se font sentir étaient inconnues dans la société des années soixante, et même des années soixante-dix, où la vie était plus facile. Dans les années soixante-dix, le choc pétrolier et, par la suite, la libéralisation de la société ont donné un coup d’envoi au processus de transformation qui a fait passer nos sociétés du XXe au XXIe siècles. Le terme de « mondialisation » recouvre une partie de cette transformation mais il est devenu très connoté, c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas souhaité axer le Forum sur la seule mondialisation. En fait, diverses régions du monde voient leur économie progresser tandis que s’améliorent les conditions de vie de millions de personnes. À l’inverse, pour une grande partie de la population mondiale, les choses vont de mal en pis. C’est la réalité d’aujourd’hui, et c’est peut-être dans cette réalité que germeront les conflits de demain ou bien une solution pour l’avenir.

Pensez-vous que les tendances que vous venez de décrire ont des répercussions sur le tissu social des villes ?

Evidemment. La situation dans les villes est chaque jour un peu plus révélatrice de ce que vit la population car la majeure partie de la population mondiale est aujourd’hui citadine. L’exode des zones rurales vers la vie urbaine représente sans doute l’une des tendances les plus marquantes de l’histoire moderne de l’humanité. Partout dans le monde, et particulièrement dans les pays pauvres, ce changement s’effectue dans des conditions déplorables qui engendrent une nouvelle forme de pauvreté urbaine et portent en elles les nouveaux conflits urbains, notamment dans les mégapoles du tiers-monde. Le thème de la nouvelle urbanisation du XXIe siècle revêt donc une importance cruciale pour les questions du développement et de la paix.

Vous parlez de nouvelle urbanisation, pourriez-vous préciser ?

Pendant la majeure partie du XXe siècle, la migration était principalement due à l’industrialisation et, plus particulièrement, à un aspect de l’industrialisation, la fabrication. Aujourd’hui, l’arrivée massive de ruraux dans les zones urbaines ne s’accompagne plus de la création de nouveaux emplois. On s’installe en ville en espérant un avenir meilleur, or les villes n’ont pas nécessairement les moyens de répondre à cet espoir. C’est ce qu’on voit dans les favelas ou les bidonvilles de la plupart des grandes villes du monde entier.

Barcelone a été choisie pour accueillir le siège d’une nouvelle organisation, Cités et gouvernements locaux unis, qui vient tout juste d’être créée. Parlez-nous un peu de cette initiative...

Cette initiative vient de la décision des principales associations de villes de fusionner pour créer une association des villes du monde unifiée, et ce afin de peser plus lourd dans le dialogue avec les institutions internationales telles que le système onusien et la Banque mondiale. Nous sommes heureux que Barcelone ait été choisie et nous soutenons cette organisation car, ici, à Barcelone, nous croyons que l’avenir du monde est intrinsèquement lié à celui des villes, et que les villes devraient jouer un rôle plus important dans l’élaboration des politiques qui gouvernent le monde. Tout ce qui peut aider les villes à faire entendre leur voix est une bonne chose.

Cette nouvelle organisation a également été surnommée « les Nations Unies des villes ». Qu’y a-t-il que les villes puissent faire qui ne soit pas à la portée des gouvernements ?

Les responsables municipaux, les responsables locaux, sont très proches des citoyens, ils s’occupent des problèmes que rencontrent quotidiennement nos citoyens. Ils ont le pouvoir de créer une nouvelle forme de politique au sens où, afin d’améliorer la démocratie – je ne parle pas des grandes questions que seul l’État est à même de régler, telles que la protection des frontières et l’indépendance de la nation – les citoyens demandent au système politique de fournir des services et d’être plus performant. Aujourd’hui, et c’est vrai dans le monde entier, on ne demande pas seulement aux gouvernements de guider et de donner un sens et une identité, on leur demande d’être performants. Le niveau local du gouvernement est donc très intéressant car il est proche des citoyens. Les citoyens savent très bien qui est le maire, qui sont ceux qu’ils ont élus au conseil municipal. Ils peuvent les rencontrer et discuter avec eux tous les jours. C’est la meilleure façon de redorer le blason de la politique, en associant le sens de la communauté à la nécessité de fournir des services et d’être performant. Compte tenu du contexte politique actuel, cette alliance, pour moi, est très authentique, et elle gagne en pertinence de jour en jour. En ce sens, les responsables politiques doivent être au service de la communauté, pas seulement en faisant de beaux discours mais en agissant dans la pratique. Les responsables politiques locaux sont donc, à mon avis, très bien placés pour jouer un rôle important dans la vie politique. Renforcer la coopération entre les responsables politiques locaux, c’est renforcer la démocratie.

Votre ville semble donner une grande importance aux droits humains. Quel est selon vous le rôle des villes à l’égard de la protection des droits humains ?

En association avec de nombreuses villes d’Europe et du monde, nous avons rédigé une Charte des droits urbains car, nonobstant les autres instruments en matière de droits de l’homme, il nous a paru nécessaire de réfléchir à un nouvel ensemble de droits et de devoirs afin de satisfaire les attentes d’une société moderne et démocratique. Les citoyens ont le droit d’attendre des responsables politiques qu’ils leur fournissent certains services et que ces services correspondent réellement aux promesses électorales. Il est nécessaire, en ce sens, de renforcer la démocratie locale et, pour y parvenir, je pense qu’il faut se doter d’un nouvel ensemble de droits et de devoirs.

Faites-vous allusion au concept de « droit à la ville » ?

Oui, au droit à la ville, et à ce que cela recouvre, une ville paisible, une ville qui dispense l’éducation, une ville saine…

Pourriez-vous nous donner des exemples plus concrets de la façon de mettre ce concept en pratique ?

Nous essayons par exemple en ce moment d’améliorer les droits des citoyens en plaçant un ombudsman – un médiateur – auprès des autorités locales ; nous sommes également en train de mettre en place un nouveau système judiciaire qui aurait la responsabilité de régler les conflits de voisinage sans passer par le système judiciaire classique.

Barcelone participe à la rédaction de la charte de la Coalition internationale des villes contre le racisme, créée sur une idée de l’UNESCO. Que pensez-vous d’une telle initiative ?

Je soutiens totalement ce genre d’initiative. La ville cosmopolite d’aujourd’hui présente un nouveau visage et une nouvelle structure dans le sens où, autrefois, une ville était le lieu où l’on affirmait l’identité nationale ; aujourd’hui, à l’inverse, les villes sont des lieux où l’on affirme l’international et le cosmopolite. Dans la région du monde où nous vivons, nous accueillons des personnes venues de partout à la recherche d’une vie meilleure. Au XXe siècle, le racisme rongeait nos âmes et nos consciences, nous devons donc régulièrement nous « vacciner » contre ce mal afin de nous immuniser. Renforcer la coopération internationale dans ce domaine, c’est une des façons d’y parvenir.

Vous êtes maire de Barcelone depuis 1997. Parmi toutes les actions que vous avez réalisées, quelles sont celles que vous considérez comme les plus importantes ?

Je suis très heureux que Barcelone réaffirme de plus en plus son rôle en tant que ville. Nous ne sommes pas la capitale de l’État mais nous grandissons, nous rêvons, nous changeons et nous nous métamorphosons par la force de notre propre dynamisme. En un sens, Barcelone est une ville à l’état pur, ce qui crée un « sentiment Barcelone » spécial, ce qui, je crois, confère à la ville ses aspects les plus intéressants et les plus remarquables, mélange de fierté et d’existencia, de critique et d’exigence. C’est ce qui, à mon avis, distingue Barcelone. Concrètement, aujourd’hui comme hier, mes priorités vont à la promotion des logements à loyers modérés, à l’amélioration de la qualité des services que la ville offre à ses citoyens et à l’investissement dans la création et l’entretien d’un espace public. Il est tout aussi important que Barcelone ait des projets qui contribuent à faire avancer la transformation de la ville, comme la restauration du littoral dans la zone de Besòs grâce à l’ouverture de nouveaux espaces publics, le renouvellement de l’activité économique, la création de nouveaux districts et de nouvelles infrastructures, d’hôpitaux, d’écoles, etc. Le Forum de Barcelone 2004 a également contribué à l’aménagement durable de la zone de Besòs – et de la ville en général. Je pense notamment à l’extension du système de transports publics, comme la mise en service d’une gare TGV à La Sagrera. Enfin, nous avons entrepris des efforts pour améliorer la politique de l’emploi et créer des entreprises dans le secteur économique fondé sur le savoir. Barcelone est une ville vivante en évolution constante grâce aux idées nouvelles ; c’est une ville fière et exigeante qui se bat pour instaurer un niveau de vie élevé et le conserver.

 

Organisation des Cités et gouvernements locaux unis

L’organisation des Cités et gouvernements locaux unis, plus grande association de pouvoirs locaux au niveau mondial, a été créée en mai 2004. Elle est issue de la fusion de trois organisations : la Fédération mondiale des cités unies (FMCU), l’Union internationale des autorités locales (IULA) et Métropolis, association internationale des grandes métropoles. Cette nouvelle organisation a pour objectif de promouvoir les valeurs, les buts et les intérêts des villes et des pouvoirs locaux à travers le monde. Elle promeut les politiques et les expériences des gouvernements locaux dans des domaines clefs tels que la pauvreté, le développement durable et l’intégration sociale. 

Coalition internationale des villes contre le racisme

La Coalition internationale des villes contre le racisme est une initiative lancée par l’UNESCO pour établir un réseau de villes intéressées à partager leurs expériences en vue d’améliorer leurs politiques de lutte contre le racisme, la discrimination, l’exclusion et l’intolérance. Les villes participant à cette coalition s’engageront sur deux principes : l’adhésion à une charte éthique ; et l’adoption et la mise en œuvre d’un Plan d’action de 10 points élaboré en commun par les villes participantes. Pour tenir compte des spécificités des différentes parties du monde, une approche régionale a été adoptée. La première région, sous la direction de l’UNESCO et de Nuremberg, nommée « ville chef de file » pour l’Europe, vient de finaliser un projet de Plan d’action pour l’Europe. Il sera discuté et approuvé en décembre de cette année.




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