» Entretien avec Pr. Lambert N’galadjo Bamba : « Le développement, c’est le changement de mentalités. »
28.05.2009 - SHSregards 24

Entretien avec Pr. Lambert N’galadjo Bamba : « Le développement, c’est le changement de mentalités. »

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Pour espérer emprunter les chemins du développement, l’Afrique devra mettre en place une stratégie de création et de rétention de la richesse et profiter de la crise financière mondiale pour inventer et imposer son propre modèle de développement : telles sont les convictions du Pr. Lambert N’galadjo Bamba, Commissaire chargé des politiques macro-économiques de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), interrogé à l’occasion de la réunion du comité de pilotage du futur Institut de l’Afrique de l’Ouest, qui s’est tenue, en mars 2009, à Abidjan.

Pourquoi la CEDEAO a-t-elle fortement soutenu le projet de création d’un Institut de l’Afrique de l’Ouest, dont l’objectif est de rapprocher les résultats de la recherche en sciences sociales, des décideurs économiques et politiques ?

Nous avons décidé d’accompagner le projet de création de l’Institut de l’Afrique de l’Ouest (IAO) pour combler un vide qui existe à notre niveau. La CEDEAO possède en effet une direction chargée de la recherche et des statistiques, dont le personnel, très réduit, ne peut que jouer un rôle de gestionnaire de la recherche.

Pourtant, nous ressentons de plus en plus le besoin d’éclairer nos décisions par les études des chercheurs. À nos yeux, il va sans dire que la réalisation effective de l'IAO ne pourra que nous aider à répondre à ce besoin, d’autant plus que cet institut s’occupera aussi bien de la recherche scientifique sur les questions d’intégration régionale que de la formation d’experts sur les divers volets de cette intégration.

Tout cela devrait faire de la CEDEAO l’un des principaux bénéficiaires du travail de l’IAO. Étant en phase avec ce projet, nous avons donc tout fait pour faire approuver le principe de sa création et de son installation à Praia, par le Sommet des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO qui s’est tenu, le 18 janvier 2008, à Ouagadougou (Burkina Faso).

Quelle signification accordez-vous au fait que l’IAO soit basé au Cap Vert ?

Cela nous a beaucoup réjoui parce que le Cap Vert est un État insulaire, et parfois à juste titre, la CEDEAO donne l’impression de ne pas suffisamment prendre en compte ces pays au même titre que les autres États continentaux. Ce choix, comme celui opéré par la Conférence des chefs d’État d’installer l’Institut sur les énergies renouvelables au Cap Vert, permettra de corriger une bonne partie de cette impression.

Ce projet d’institut s’est imposé à l’issue d’une série de séminaires organisés par l’UNESCO dans les 15 pays de l’Afrique de l’Ouest, et au cours desquels des critiques se sont exprimées sur les possibilités de développement offertes par la CEDEAO à ses États membres. Quels enseignements tirez-vous de tous ces débats ?

Je constate que les citoyens de cette région ont envie d’aller très vite à l’intégration. Et pourtant, il faut parfois prendre du recul. Notre région a été balkanisée. Des habitudes ont été prises, avec notamment la mise en place d’États-nations. L’effacement des frontières ne peut par conséquent se faire par décret. L’intégration ne peut être qu’un processus.

En réalité, que vous preniez l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) ou la CEDEAO, ce sont des espaces de coopération économique qui ont été créés. Par nature, ce sont en effet ces préoccupations qui ont dominé. Lorsqu’on regarde du côté culturel, on a cependant l’impression que les populations sont en avance sur les politiques. Ce qui les amène à être très critiques vis-à-vis de la CEDEAO. Mais il ne faut pas sous-estimer les efforts accomplis par la CEDEAO ou les décideurs politiques de la région.

Je pense qu’en trois décennies de grands pas ont été effectués et on a beaucoup avancé.

À quel niveau la création de la CEDEAO a-t-elle permis des avancées pour les populations de la région ?

Tout d’abord en termes de gestion de conflits. De mon point de vue, on est en effet la seule région qui applique le droit d’ingérence. Que ce soit en Côte d’Ivoire ou en République de Guinée-Bissau, la CEDEAO est intervenue immédiatement. Quand j’observe ce qui se passe dans le monde, je ne vois nulle part ailleurs où sont appliquées ces pratiques.

La CEDEAO est aussi un espace dans lequel, depuis son origine, les citoyens peuvent circuler librement, munis de leur seule carte d’identité, sans avoir besoin de passeport et encore moins de visas.

En termes de soutien au développement, on peut aussi noter la réalisation d’une interconnexion électrique entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina.

N’est-ce pas illusoire de penser le développement à l’échelle d’une sous-région, pourquoi ne pas l’envisager au niveau continental ?

Je ne crois pas à une Afrique, mais en des Afriques. Nous vivons sur le même continent, mais nous n’avons ni les mêmes cultures, ni les mêmes caractéristiques. Parfois je me demande si je ne suis pas plus proche d’un Européen que d’un Africain du Nord voire même du Centre. Je me pose ces questions en tant qu’individu. Il nous faut procéder pas à pas, et la démarche sous-régionale semble beaucoup plus en phase avec nos réalités actuelles.

Quelles initiatives la CEDEAO compte-t-elle prendre pour faire face aux retombées négatives de la crise financière mondiale ?

Tout d’abord, nous tentons d’avoir une très bonne compréhension de cette crise financière mondiale qui nous oblige à nous interroger à la fois sur les hypothèses, les modèles de développement que nous avons adoptés jusqu’à présent, et sur les finalités du développement ainsi recherché.

Cette crise est finalement une occasion de mettre en cause notre vision du développement économique. Elle nous montre clairement que les grands prescripteurs de modèles de développement économique, tels que la Banque mondiale ou le Fonds Monétaire International (FMI), n’ont pas toujours été dans le vrai. C’est pourquoi, au niveau de la CEDAO, nous avons programmé, cette année, une série de grands forums avec nos intellectuels, pour chercher à créer notre propre modèle de développement.

Le constat est que jusque là nous avons été engagés dans une stratégie de création de richesses au niveau mondial, mais sans pouvoir retenir une part substantielle de cette richesse. Il s’agit pour nous, d’avoir une stratégie de création de richesses, mais surtout de rétention de ces richesses. C’est ce que les autres ont fait. Cette crise est en train de nous permettre de le comprendre.

Comment définissez-vous cette stratégie ?

Cette stratégie est une véritable stratégie africaine de création et de rétention de la richesse. Nous voulons que notre région soit la première en Afrique à la développer et à la mettre en œuvre. C’est pour cela que nous allons inviter tous les intellectuels de toutes les disciplines scientifiques à théoriser et à opérationnaliser cette stratégie.

Nous avons déjà organisé un forum des hommes d’affaires de la CEDEAO, qui s’est tenu, du 11 au 14 février dernier, à Ouagadougou (Burkina Faso). On a discuté de cette stratégie avec eux, et ils ont même décidé de chercher à la mettre en œuvre dans le cadre de la production alimentaire. Mais, à nos yeux, le développement, c’est avant tout le changement de mentalités. C’est pour cela que nous avons besoin de tous nos intellectuels pour nous approprier cette idée de rétention de la richesse.

Prenez 1 kg de cacao et regardez au final de sa transformation en chocolat qui arrive sur la table du consommateur comme dessert : alors que toute la richesse créée est partie du travail de chez moi, ce qui reste au pays représente à peine 10 %. La question aujourd’hui est bel et bien de savoir comment valoriser la participation de l’Afrique à la création mondiale de richesses.

Propos recueillis par Nfaly « Vieux » Savané


Pr Lambert N’galadjo Bamba

De nationalité ivoirienne, le Pr Lambert N’galadjo Bamba aura 50 ans à la fin de l’année 2009. Docteur en sciences économiques, il a été chercheur au Centre ivoirien de recherches économiques et sociales (CIRES), maître de conférences à l’Université de Cocody. Auteur de plusieurs travaux universitaires, il bénéficie d’une grande expérience dans l’administration ivoirienne où il a occupé le poste de conseiller technique dans divers cabinets ministériels. Il a dirigé de nombreuses études pour le compte de l’État ivoirien, de diverses agences des Nations Unies et d’institutions comme la Banque mondiale. En fonction à Abuja (Nigéria), le Pr Bamba est présentement Commissaire de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), en charge des politiques macro-économiques.




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