08.12.2011 - Le Courrier de l'UNESCO

Khaled Abu Awwad : « Chacun doit penser à l’autre »

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Khaled Abu Awwad a perdu deux de ses frères, un de ses enfants est aujourd’hui handicapé et un autre croupit en prison. Malgré cela, il demeure convaincu que la voie de la paix et de la réconciliation est la seule voie à suivre. Le lauréat du Prix UNESCO-Madanjeet Singh 2011 pour la promotion de la tolérance et de la non-violence nous a dit : « Je ne crois pas qu’il existe d’autre voie qui permette de répondre à nos aspirations et d’instaurer la justice dans notre région, afin que chacun puisse vivre en paix, indépendamment de son appartenance communautaire ou de sa nationalité ».

Entretien réalisé par Khaled Abu Hijleh, Le Courrier de l’UNESCO

Pouvez-vous nous parler de l’organisation non gouvernementale Al-Tariq (La voie) ? Quel est le rôle de cette organisation et quel est celui de l’association Cercle des parents – Forum des familles ?

Au départ, lorsque j’ai commencé mes activités du côté palestinien au sein de l’association Cercle des parents – Forum des Familles (en anglais Parents Circle Families Forum) en 2001-2002, nous n’étions qu’un groupe d’arabes qui entretenaient des relations avec un groupe israélien œuvrant pour la paix et la réconciliation. Durant ces années, notamment de 2001 à 2005, j’ai pris conscience que chaque camp devait, parallèlement à ces efforts conjoints, mener une action au sein de sa propre société. La nécessité de créer, avec un groupe d’amis, une institution palestinienne capable de dialoguer avec le public palestinien a alors commencé à s’imposer à moi. C’est ainsi qu’est née l’idée de fonder l’organisation Al-Tariq.

La relation avec l’association Cercle des parents – Forum des Familles réside dans le fait que l’organisation Al-Tariq a élargi ce cercle, puisque nous représentions au départ les parents des victimes qui croyaient dans le message de paix et de réconciliation dans le camp palestinien, et qu’à travers l’organisation Al-Tariq, notre action s’est étendue à diverses catégories de la société palestinienne.

Malgré les événements dramatiques qui ont jalonné votre vie, comme l’assassinat de vos deux frères en 2000 et en 2002, et l’emprisonnement de votre fils aîné depuis près de deux ans, vous n’avez pas envisagé de recourir à des solutions radicales. Au contraire, vous avez entrepris de militer pour la réconciliation et la paix. Comment expliquez-vous cela ?

Quand j’ai décidé d’emprunter la voie qui prône l’instauration du respect mutuel entre les deux peuples et la reconnaissance mutuelle du droit, j’ai pensé que chaque camp devait commencer à penser à l’autre camp, non pas en termes de profit maximal, mais en partant du principe que lorsque l’on a une revendication, on doit se demander si cette revendication ne menace pas l’existence de l’autre camp. Tel est le fondement de ma démarche qui exprime mon profond attachement à ce principe. J’ai vu des personnes qui, lors de rencontres communes (avec la partie israélienne), parlaient de paix, de réconciliation et de reconnaissance de l’autre, mais qui, loin de leurs interlocuteurs, soutenaient ensuite des positions différentes, voire opposées. C’est ce que j’appelle mettre une chose sur la table et en dissimuler une autre en dessous. Cette façon de faire me chagrine et ne m’incite pas à respecter ce genre de personnes. Dès le départ, j’avais la conviction que je devais être clair avec chaque membre de mon peuple. Lorsque j’expose une thèse et la défends, je dois d’abord y croire honnêtement moi-même, avant d’en faire part à qui que ce soit d’autre. Je suis profondément convaincu que telle est la lumière qui peut nous guider vers une solution juste.

La mort de mon frère Youssef, tombé en martyr en 2000, a marqué un tournant. Mon frère Thaeb est également mort en martyr environ deux ans plus tard, dix jours après avoir été blessé. Mon fils Moayed a subi en 2004 une grave blessure, qui l’a laissé handicapé. Tout cela a constitué une terrible épreuve pour moi, ébranlant mes certitudes quant à la voie que je m’étais tracée. Au moment où mon fils a été touché, je me trouvais dans une réunion avec des jeunes israéliens, et je parlais de non-violence, de réconciliation et de respect mutuel. Lorsque l’on est venu m’informer que mon fils était blessé, mon associé israélien a dit à ces jeunes : « Nous sommes venus vous donner l’espoir, mais on essaye de tuer cet espoir ». Pour ma part, je leur ai dit que cet événement ne devait pas être une raison pour perdre espoir dans la voie où nous étions engagés.

Quant à mon deuxième fils, Mohannad, il a été arrêté en 2010, et se trouve encore en prison. Cet événement m’a lui aussi marqué, car mon fils a été arrêté de manière arbitraire, au mépris de toute règle de justice. Tous ces événements ont été une épreuve pour moi. Je ne cessais de me demander si je cheminais véritablement dans la bonne voie. Cette épreuve s’ajoutait à celles que subit tout Palestinien, car quiconque vit en Palestine ou s’est rendu dans ce pays sait que chaque Palestinien subit des tracasseries, des pressions morales et des frustrations du matin au soir, même durant son sommeil, à cause des menées israéliennes à son encontre. C’est pourquoi, qui croit en notre voie doit chaque jour faire un retour sur lui-même, se remémorer les événements positifs, regarder vers l’avenir, et puiser en lui l’énergie qui lui permettra de poursuivre dans cette voie. En effet, je ne crois pas qu’il existe une autre voie pour faire valoir nos revendications et instaurer la justice dans notre région, de manière à ce que chacun puisse vivre en paix, indépendamment de son appartenance communautaire ou de sa nationalité.

Votre activité est principalement pacifique et sociale. Comment pensez-vous qu’il soit possible de résoudre le conflit israélo-palestinien ? Êtes-vous optimiste ?

Je crois qu’une vision optimiste est préférable à une vision pessimiste. Le pessimisme n’est qu’abattement et épuisement des forces, or si on veut mener à bien une action, que ce soit au niveau individuel ou collectif, il faut de l’énergie et de la force, j’entends par là la force intérieure que nous avons chacun en nous. L’homme est toujours plus fort quand il est optimiste.

Nous savons que le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit traditionnel, et il est certes loin d’être simple du fait de ses ramifications d’ordre national, religieux et linguistique. Tous ces problèmes creusent encore les fossés, compliquent les choses, et amoindrissent les chances de compréhension, de dialogue et d’échange entre les deux parties. Mais il ne peut en être ainsi éternellement. Tant qu’il y aura un peuple, et que ce peuple sera habité par un rêve, le moment de réaliser ce rêve viendra inéluctablement. Peut-être la question principale qui se pose est-elle la suivante : quel prix les peuples de la région vont-ils payer d’ici à ce que l’on parvienne à une solution ? C’est sur ce point qu’il faudrait surtout se concentrer. Quiconque prétend que c’est seulement par la guerre, l’usage de la force et la destruction de l’autre que l’on peut faire valoir ses droits ou réaliser ses rêves, se trompe. Aucun camp ne peut éliminer l’autre. Nous ne pouvons pas détruire leurs rêves et ils ne peuvent pas détruire les nôtres. Il nous faut donc tous partager ce lieu, sans quoi nous nous condamnons les uns les autres à vivre en enfer.

Vous avez été désigné l’an dernier par le Centre royal d’études stratégiques islamiques comme l’une des 500 personnalités musulmanes les plus influentes. Ce centre est une organisation non gouvernementale indépendante, qui a son siège à Amman, en Jordanie. Quel commentaire avez-vous à faire à ce sujet ?

Des statistiques de ce centre font de moi une des 500 personnalités musulmanes les plus influentes dans le monde. Je n’ai pas de lien direct avec ce centre. Je pense que ces statistiques proviennent en grande partie d’études et de recherches menées par cet établissement. Au cours des dix dernières années, je me suis beaucoup impliqué dans des activités et des colloques en Palestine, en Israël et à travers le monde. C’est peut-être ce qui explique le résultat auquel ils sont parvenus. Tout ce qui contribue à stimuler la force qui me pousse à poursuivre mon activité et à œuvrer au rapprochement des points de vue me fait assurément plaisir.

« Une brèche dans le mur » est un projet conjoint de l’organisation Al-Tariq et de l’association Cercle des parents – Forum des Familles, qui utilise les réseaux sociaux et les nouvelles technologies de l’information. Comment qualifiez-vous le rôle des réseaux sociaux dans la construction de la paix et la résolution des conflits ? Peut-on généraliser cette expérience ?

Oui, je pense qu’on peut généraliser cette expérience. Elle repose sur une idée innovante par rapport à notre action dans cette région du monde, malgré toutes les difficultés auxquelles nous avons été confrontés, et auxquelles nous continuons de faire face.

Vous remarquerez que le projet s’appelle « Une brèche dans le mur » pour signifier qu’à côté des murs de béton et des murs physiques, il y a aussi les murs moraux et psychologiques. Tout conflit entre deux parties élève des murs de haine et de ressentiment, des murs de non-respect et de non-reconnaissance de l’autre, et c’est de là qu’est née l’idée du projet. Nous pensons que la force réside dans la rue palestinienne, où beaucoup de personnes sont silencieuses, bien que leurs idées et leurs avis ne diffèrent guère des nôtres. Pour ouvrir une porte, ou au moins une fenêtre, à ces personnes afin qu’elles agissent et que leurs avis aient un retentissement sur le conflit, nous avons pensé à utiliser les nouvelles technologies de communication pour ouvrir une brèche dans le mur et permettre aux Palestiniens et aux Israéliens qui le souhaitent de dialoguer avec l’autre camp, en écoutant l’avis de l’autre ou en lui faisant entendre sa voix.

Nous pensons que les chefs peuvent parvenir à un accord et le signer, mais pour que cet accord réussisse sur le terrain, il faut qu’il bénéficie du soutien d’une grande partie de la population.

Avec l’Afghane Anarkali Honaryar, vous êtes lauréat du Prix UNESCO-Madanjeet Singh 2011 pour la promotion de la tolérance et de la non-violence. En quoi cette récompense peut-elle influer sur vos projets à venir ?

Le fait d’avoir obtenu ce prix a accru ma confiance en moi-même, et a renforcé ma foi dans la voie que je poursuis. Ce prix va également augmenter l’influence que nous exerçons dans notre société dans le sens d’une mise en œuvre du processus de réconciliation et d’un rejet de la violence entre les parties au conflit dans notre région.

Pensez-vous que le « Printemps arabe » pourrait influer sur le conflit israélo-palestinien ? Comment chacune des deux parties réagit-elle face au changement pacifique que connaît la région arabe?

Concernant le Printemps arabe, je crois, comme beaucoup d’Israéliens, que l’on ne peut vivre en paix si le peuple israélien ne prend pas conscience qu’il doit faire partie intégrante des sociétés de cette région. Il faut pour cela qu’il cohabite avec ces sociétés et qu’il y ait un processus de réconciliation entre le peuple israélien et les peuples de la région. Les événements en cours dans la région arabe confortent l’idée selon laquelle nul ne peut imposer son existence ni obtenir le respect par la force. C’est par la compréhension et le consentement que nous imposerons notre existence et obtiendrons le respect d’autrui. J’appelle tout Israélien, le gouvernement et le peuple, à comprendre cela, à comprendre que le peuple palestinien est la passerelle qui mène au cœur de la nation arabe, et que le processus de conciliation entre le peuple israélien et le peuple palestinien est la voie qui permettra de dessiner une nouvelle carte du Moyen-Orient, une carte dont Israël constituera un élément en harmonie avec l’ensemble, et non un élément imposé par la force.

Ma dernière question a trait à la contribution de l’UNESCO au processus de construction de la paix dans le monde, et à la récente admission de la Palestine comme membre à part entière de l’Organisation. Beaucoup considèrent cet événement comme historique. Qu’en pensez-vous?

Dès lors que l’Autorité palestinienne s’est adressée aux Nations Unies pour obtenir la reconnaissance de l’État palestinien, la chose était inéluctable. Les différentes couches du peuple palestinien n’auraient pas toutes fait preuve du même degré de patience si la demande n’avait pas abouti. L’UNESCO est l’organisation internationale qui, par sa décision d’admission, a le mieux compris combien il importait de respecter le rêve palestinien. Grâce à ce résultat, le rêve et l’espoir ont été rendus aux Palestiniens. Vingt ans de vaines négociations avaient tué tout espoir chez nombre d’entre eux.

Nous espérons que les autres organisations reconnaîtront la Palestine, à l’instar de l’UNESCO, car même sans existence effective de cet État sur le terrain, une telle victoire morale aura un effet considérable en redonnant au moins l’espoir aux Palestiniens.




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