» Les États insulaires du Pacifique s’appuient sur le régionalisme pour accompagner des mutations rapides
24.03.2017 - Natural Sciences Sector

Les États insulaires du Pacifique s’appuient sur le régionalisme pour accompagner des mutations rapides

© Kanefusa Masuda /ICOMOS, Le toit en chaume de cette fale (maison) samoane traditionnelle a resisté aux vents violents du Cyclone Evan en décembre 2012, contrairement à des maisons modernes au toit d’aluminium.

Du 26 mars au 11 avril 2017, la Sous Directrice générale pour les sciences exactes et naturelles de l’UNESCO, Flavia Schlegel, se rend à Samoa, aux Îles Cook, en Nouvelle Zélande et, pour terminer, aux Fidji. Un point fort du voyage sera la réunion ministérielle qui se tiendra les 29 et 30 mars à Apia, Samoa, avec des représentants de 13 États insulaires du Pacifique en développement.

Lors de cette réunion, Mme Schlegel présidera le Dialogue entre l’UNESCO et le Réseau international pour le conseil scientifique aux gouvernements (INGSA) sur le thème de Sciences et politiques scientifiques. L’INGSA est présidé par Sir Peter Gluckman, Principal conseiller scientifique scientifique auprès du premier ministre néozélandais. Lors de cette manifestation, elle présentera également les conclusions principales du Rapport de l’UNESCO sur la science, le 29 mars.

Lors de sa parution en 2010, la précédente édition du Rapport de l’UNESCO sur la science avait constaté que l’absence de cadres politiques nationaux et régionaux constituait un obstacle majeur à l’élaboration de programmes nationaux de science, technologie et innovation intégrés. Depuis, les États insulaires du Pacifique ont réalisé des progrès. Le Rapport de l’UNESCO sur la science (2015) constate qu’ils ont mis en place plusieurs organismes régionaux chargés de traiter des questions liées à l’utilisation de la technologie pour le développement sectoriel. Malheureusement, aucun de ces organes n’a de mandat spécifique pour la politique de science et technologie.

Citons par exemple :

  • Le Secrétariat de la Communauté du Pacifique pour la lutte contre le changement climatique, la pêche et l’agriculture ;
  • Le Secrétariat du Forum des îles du Pacifique pour le transport et les télécommunications ;
  • Le Secrétariat du programme environnemental de la région Pacifique.

Un réseau Pacifique–Europe pour renforcer les politiques et la recherche

Le nouveau Réseau pour la coopération Pacifique-Europe en matière de science, de technologie et d’innovation (PACE-Net Plus) comble partiellement cette lacune en matière de politique scientifique, du moins temporairement. Financé par la Commission européenne au titre du septième programme-cadre de l’Union européenne pour la recherche et l’innovation (2007-2013), ce projet couvre la période 2013-2016 et vient s’ajouter au programme Horizon 2020 de l’Union européenne (UE).

Il a pour objectifs de renforcer le dialogue entre la région Pacifique et l’Europe dans le domaine de la science, de la technologie et de l’innovation, de soutenir la recherche et l’innovation dans les deux régions par le biais d’appels à propositions de recherche et de promouvoir l’excellence scientifique et la compétitivité industrielle et économique.

Sur les 16 organismes membres, dix sont issus de la région Pacifique. Il s’agit de : l’Université nationale australienne, Montroix Pty Ltd (Australie), l’Université du Pacifique Sud, l’Institut Louis Malardé (Polynésie française), le Centre national de recherche technologique sur le nickel et son environnement (Nouvelle- Calédonie), la Communauté du Pacifique Sud, Landcare Research Ltd (Nouvelle- Zélande), l’Université de Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Université nationale des Samoa et le Centre culturel de Vanuatu.

Les six autres partenaires sont l’Association des universités du Commonwealth, l’Institut français de recherche pour le développement, le Centre technique pour la coopération agricole et rurale, qui regroupe aussi bien les États africains, pacifiques et des Caraïbes que l’Union européenne, puis la the Sociedade Portuguesa de Inovação, l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel et, enfin, le Centre de Leibniz pour l’écologie marine tropicale, basé en Allemagne.

PACE-Net Plus met l’accent sur trois enjeux de société :

  • Santé, évolution démographique et bien-être ;
  • Sécurité alimentaire, agriculture durable, recherche marine et maritime et bioéconomie ;
  • Lutte contre le changement climatique, utilisation efficace des ressources, et matières premières.

Une conférence qui s’est tenue à Suva (Fidji) sous l’égide de PACE-Net Plus a abouti à une série de recommandations en vue d’élaborer un plan stratégique portant sur la recherche. Elle a recensé les besoins en recherche-développement de la région Pacifique dans sept domaines : santé, agriculture et foresterie, pêche et aquaculture, biodiversité et gestion des écosystèmes, eau douce, catastrophes naturelles et énergie.

La conférence a également mis en place le Réseau de recherche des universités des îles du Pacifique, pour encourager la production et le partage de connaissances dans et entre les régions et pour préparer des recommandations succinctes en vue de l’élaboration d’un cadre stratégique régional pour la science, la technologie et l’innovation. Ce réseau formel de recherche viendra compléter le travail de l’Université du Pacifique Sud, implantée aux Fidji, qui possède des campus dans d’autres États insulaires de la région.

L’importance des données pour informer les politiques

Le Réseau de recherche des universités des îles du Pacifique aurait dû se baser sur des données factuelles recueillies au moyen d’évaluations des capacités de science, technologie et innovation, mais l’absence de telles données constitue un obstacle de taille. En 2015, seules les Fidji avaient publié des données récentes sur les dépenses en recherche-développement, qui s’élevaient à 0,15% du PIB (2012). Aucun des pays insulaires n’avait publié des données récentes sur les chercheurs et les techniciens.

Sans données pertinentes, les États insulaires en développement du Pacifique peineront à mesurer leurs progrès vers la cible 9,5 des Objectifs du développement durable, à savoir : Renforcer la recherche scientifique, perfectionner les capacités technologiques des secteurs industriels de tous les pays, en particulier des pays en développement, notamment en encourageant l’innovation et en augmentant considérablement le nombre de personnes travaillant dans le secteur de la recherche et du développement pour 1 million d’habitants et en accroissant les dépenses publiques et privées consacrées à la recherche et au développement d’ici à 2030.

Des secteurs industriels à développer

Le Rapport de l’UNESCO sur la science constate que « les économies des États insulaires du Pacifique reposent en grande partie sur les ressources naturelles, et se caractérisent par un secteur manufacturier très peu développé et l’absence d’industries lourdes ». Par ailleurs, « leur balance commerciale est en général déficitaire, à l’exception de la Papouasie-Nouvelle-Guinee qui possède une industrie minière».

Aux Fidji et en Papaousie-Nouvelle-Guinée, par exemple, les forêts sont une importante ressource économique, mais la sylviculture y a recourt à des intrants technologiques faiblement ou moyennement intensifs. Les exportations ne concernent qu’un petit nombre de produits finis. Le manque de machines automatisées et la formation inadaptée du personnel technique local, notamment, freinent la transition vers une production plus automatisée et des exportations à valeur ajoutée.

Comme la sylviculture, la pêche et l’agriculture sont des secteurs économiques clé aux Fidji. La volonté de garantir la pérennité des ressources halieutiques a conduit le pays à chercher à diversifier la pêche et à faire appel à la science et la technologie pour produire plus de valeur ajoutée. À l’heure actuelle, le secteur des pêches des Fidji est essentiellement tourné vers la capture du thon pour le marché japonais. Afin de diversifier la pêche, le gouvernement fidjien propose un grand nombre d’incitations et d’avantages pour encourager le secteur privé à investir dans l’aquaculture, la pêche côtière et en encourageant la capture d’autres espèces de poissons de haute mer (poisson-lune, vivaneau, par exemple).

Dans le secteur agricole, les Fidji ont également fait le choix de passer d’une agriculture de subsistance à un modèle reposant sur l’agriculture commerciale et l’industrie agro-alimentaire (légumes, dont légumes racines, fruits tropicaux, épices, horticulture et élevage).

Autre chantier, les technologies de l’information et de la communication (TIC). En comparaison avec de nombreuses autres îles du Pacifique Sud, les Fidji disposent d’un système de télécommunications relativement fiable et ont accès au câble sous-marin de la Croix du Sud, qui relie la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Amérique du Nord. La décision récente de créer le parc des TIC de Statham sur le campus de l’Université du Pacifique Sud, la zone de développement économique des TIC de Kalabo et le technoparc ATH aux Fidji devrait doper le secteur des services d’appui des TIC dans la région Pacifique.

Une approche sous-régionale pour améliorer la résilience au changement climatique

Au cours de son périple dans le Pacifique Sud, la Sous Directrice générale pour les sciences exactes et naturelles doit également rencontrer, le 11 avril, le premier ministre des Fidji, M. Voreqe Bainimarama. Les Fidji présideront la 23ème conférence des parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 23) en novembre de cette année. Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (2015), « le changement climatique apparaît comme le problème environnemental le plus grave auquel sont confrontés les États insulaires du Pacifique puisqu’il a déjà des conséquences sur presque tous les secteurs socio-économiques. Celles-ci sont visibles dans l’agriculture, la sylviculture, au niveau de la sécurité alimentaire et même dans la diffusion des maladies transmissibles ». La montée du niveau de la mer augmente la salinité des sols et des eaux souterraines, par exemple, ce qui menace l’agriculture et la fourniture en eau douce, alors que, dans beaucoup d’îles, la population croît et s’urbanise.

Le Secretariat de la Communauté du Pacifique a lancé plusieurs activités afin de s’attaquer aux problèmes associés au changement climatique. Celles-ci couvrent des domaines très différents : pêche, eau douce, agriculture, gestion du littoral, gestion des catastrophes, énergie, savoir traditionnel, éducation, sylviculture, communication, tourisme, culture, santé, météorologie, égalité des sexes et biodiversité. Les États insulaires du Pacifique sont presque tous impliqués dans une ou plusieurs de ces activités.

Le premier projet d’envergure dans ce domaine remonte à 2009. Le projet Adaptation au changement climatique dans le Pacifique, qui implique 13 Etats insulaires du Pacifique, est financé par le Fonds pour l’environnement mondial et par les gouvernements américain et australien.

Plusieurs projets visant à augmenter la résilience au changement climatique sont également coordonnés par le Programme des Nations Unies pour l’environnement, en partenariat avec le Secrétariat du programme environnemental de la région Pacifique.

En février 2014, l’Union européenne et le Secretariat du Forum des Îles du Pacifique ont signé un accord portant sur la création du Programme d’adaptation au changement climatique et de développement des énergies renouvelables. Ce programme, dote d’un budget de 37,3 millions d’euros, bénéficiera a 15 Etats insulaires du Pacifique, à savoir : Îles Cook, Îles Fidji, Îles Marshall, Îles Salomon, Kiribati, Micronésie (États fédérés de), Nauru, Nioué, Palaos, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Samoa, Timor-Leste, Tonga, Tuvalu et Vanuatu.

Les pays insulaires du Pacifique étaient parmi les premiers à ratifier l’Accord de Paris sur le changement climatique. Les Îles Fidji, les Îles Marshall, Palau, Samoa et Tuvalu ont tous ratifié l’accord dès avril 2016, suivi de leurs voisins en septembre et octobre de la même année : Kiribati, Micronésie, Nauru, Nioué, Papouasie Nouvelle Guinée, Îles Solomon et Vanuatu.

Les énergies renouvelables offrent des perspectives d’avenir

Le développement des énergies durables offre de nombreux avantages aux territoires vastes et fragmentés des États insulaires du Pacifique. Ceux-ci consacrent en moyenne 10 % de leur PIB a l’importation de produits pétroliers, mais ce chiffre dépasse la barre des 30 % dans certains cas. Outre les coûts élevés associés au transport du carburant, cette dépendance à l’égard des combustibles fossiles rend les économies du Pacifique vulnérables à la volatilité des cours mondiaux et au risque de marée noire.

Par conséquent, de nombreux États insulaires du Pacifique investissent dans les énergies renouvelables. Aux Fidji, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à Samoa et au Vanuatu, les sources d’énergie renouvelables représentent d’ores et déjà une part importante de la production totale d’électricité : 60 %, 66 %, 37 % et 15 % respectivement. L’archipel des Tokelau est même devenu le premier territoire au monde à générer 100 % de son électricité à partir de sources d’énergie renouvelables.

Selon le Secrétariat de la Communauté du Pacifique, les énergies renouvelables représentaient pourtant moins de 10% de l’énergie consommée dans les 22 pays et territoires insulaires du Pacifique en 2015. L’organe régional observait que, « alors que les Fidji, la Papouasie Nouvelle Guinée et le Samoa montrent le chemin à suivre en matière de projets hydroélectriques d’envergure, il y a un potentiel énorme de développement d’autres sources d’énergie renouvelable, tel que l’énergie, solaire, les éoliennes, le géothermal et les sources d’énergie en milieu marin ».

Des partenaires internationaux de développement participent à plusieurs projets dans ce domaine dans des États insulaires du Pacifique. Ainsi, en avril 2014, des ministres chargés de l’énergie et des transports se sont mis d’accord sur la création d’un Centre du Pacifique pour les Energies renouvelables et l’efficacité énergétique, « une première pour le Pacifique ». Le centre fera partie du réseau de centres d’excellence régionaux du programme Énergie durable pour tous de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel(1).

Depuis 2013, l’Union européenne finance le programme de développement des compétences et des capacités en matière d’énergies renouvelables dans les États insulaires du Pacifique (EPIC). EPIC a mis en oeuvre deux programmes de master dans le domaine de la gestion des énergies renouvelables et soutenu la création de deux centres des énergies renouvelables, l’un au sein de l’Université de Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’autre au sein de l’Université des Fidji. Tous deux ont ouvert en 2014 et visent à créer un pôle régional de connaissances pour le développement des énergies renouvelables.

Le fort taux de collaboration international est à double tranchant

Dans un souci de résoudre des problèmes locaux de manière efficace, les pays riverains du Pacifique cherchent des moyens d’associer leurs connaissances nationales aux progrès de la science réalisés sur le plan régional et mondial. Plus des trois-quarts des articles publiés par des scientifiques de la région entre 2008 et 2014 ont été cosignés par des collaborateurs internationaux, selon le Web of Science de Thomson Reuters (Science Citation Index Expanded).

Le taux de collaobration internationale était déjà élevé dans les plus grands États des Fidji (83%), Papouasie-Nouvelle-Guinée (90%) et du Vanuatu (95%), mais il a atteint les 100% dans plusieurs mini-États, tels les Îles Cook, les Kiribati, Tonga et Tuvalu.

Quasiment tous ces pays comptent des scientifiques nord-américains parmi leurs plus proches collaborateurs. Ils sont aussi nombreux à travailler étroitement avec leurs pairs australiens et européens. Certains États insulaires s’appuient également sur leurs plus proches voisins, comme dans le cas des Îles Solomon et du Vanuatu.

L’une des raisons pour laquelle la région cherche à renforcer ces échanges est sa vulnérabilité aux catastrophes naturelles d’origine géologique, telles que les tremblements de terre et les tsunamis. Ce n’est ainsi pas par hasard que l’on parle de « ceinture de feu » pour désigner le pourtour de l’océan Pacifique. En 2009, le Samoa et Tonga ont été frappés par un séisme sous-marin de 8,1 sur l’échelle de Richter, le plus puissant de l’année. Le tsunami qui en a résulté a causé des dégâts humains et matériels considérables dans les deux pays.

Entre 2002 et 2014, ce sont les Fidji, la Papouasie Nouvelle Guinée et le Vanuatu qui ont publié le plus grand nombre d’articles en géosciences: 126, 86 et 37 respectivement. Alors que la moitié de ceux-ci sont parus après 2007 en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux Fidji, les deux-tiers (67%) des articles sont parus après cette date et, au Vanuatu, les trois-quarts (76%), ce qui suppose un intérêt croissant pour cette discipline. Aux Samoa, en revanche, un seul article est paru en géosciences dans les cinq ans suivant le séisme de 2009, contre trois articles aux Tonga.

Ce taux élevé de collaboration internationale des États insulaires du Pacifique peut être à double tranchant. Selon le ministère fidjien de la Santé, la collaboration avec des chercheurs étrangers aboutit certes souvent à la publication d’un article dans un journal renommé, toutefois les retombées en termes d’amélioration de la santé aux Fidji sont très faibles. Un nouvel ensemble de directives est désormais en place aux Fidji afin d’aider au renforcement des capacités locales de recherche dans la santé, grâce à la formation et à l’accès à de nouvelles technologies. Les projets de recherche menés aux Fidji avec des organismes étrangers sont tenus de contribuer, preuve à l’appui, au renforcement des capacités locales de recherche médicale.

Des journaux locaux pour aider la recherche endogène à s’épanouir

Le ministère de la Santé lui-même s’attache à développer les capacités locales de recherche par le biais de la Revue de santé publique des Fidji, qu’il a lancée en 2012. Parallèlement, en 2013, le ministère de l’Agriculture a repris la publication de la Revue d’agriculture des Fidji, qui n’avait pas paru depuis 17 ans.

Deux autres revues régionales, consacrées à la recherche scientifique dans le Pacifique, ont également vu le jour en 2009 : la Revue médicale de Samoa et la Revue de la recherche, de la science et de la technologie de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

(1) Pacific-first centre of excellence for renewable energy and energy efficiency takes shape. Secretariat of Pacific Community press release. 18 June 2015.

Source: adapté du Rapport de l’UNESCO sur la science: vers 2030 (2015), pp. 724-729; source des données sur les publications : Web of Science de Thomson Reuters, Science Citation Index Expanded, traitement des données par Science-Metrix




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