» Récits gravés dans les roches : apprendre des séismes anciens
31.01.2012 - Natural Sciences Sector

Récits gravés dans les roches : apprendre des séismes anciens

©UNESCO / NHK

Plus de 300 projets réalisés dans 150 pays avec la participation de milliers de spécialistes en sciences de la terre témoignent du niveau de qualité scientifique et pratique du Programme international des géosciences (PICG) depuis sa création en 1972. Le PICG a choisi de fêter son anniversaire avec une publication des Récits gravés dans les roches glanés au fil de 40 ans de projets. Ceux-ci ciblent des problèmes géologiques d’importance capitale pour les générations actuelles et sont répartis en cinq thèmes : changement climatique, géorisques, hydrogéologie, ressources de la Terre, et Terre profonde. Dans les semaines qui précédent la celebration officielle, nous allons partager avec vous une sélection d’histoires sur chacun de ces thèmes.

L’une de ces histoires est celle du projet 567 sur les séismes anciens, ce qu’ils peuvent nous apprendre sur notre passé, et comment ils peuvent nous aider à préparer l’avenir.

Des séismes dévastateurs se produisent régulièrement le long de failles, à des intervalles de récurrence allant de plusieurs siècles à plusieurs millénaires. Or, cela ne fait qu’une centaine d’années que l’on dispose d’instruments permettant de les enregistrer. Pour réduire les risques liés aux séismes, des relevés bien antérieurs à ceux fournis par ces instruments sont nécessaires. Les traces archéologiques sont capables de révéler l’activité sismique à l’échelle de plusieurs millénaires, en particulier si elles sont combinées à des documents historiques et des traces géologiques. Le projet 567 du Programme international des géosciences relatif à l’archéologie sismique vise à démontrer que les traces archéologiques peuvent être d’une grande utilité pour l’évaluation du risque sismique à long terme dans des régions prédisposées aux séismes et qui ont hérité d’un patrimoine culturel long et durable.

L’origine de l’archéosismologie (étude des séismes anciens grâce aux indicateurs laissés dans des vestiges archéologiques) remonte aux premières fouilles de Schliemann à Troie, d’Evans à Cnossos et de Schaeffer à Ougarit à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, mais c’est essentiellement une discipline jeune et émergente qui a été accueillie avec bien des réserves par certains sismologues. Nombre d’entre eux doutent que des vestiges tels que des niveaux de destruction, des ouvrages réalisés par l’homme (comme des viaducs par exemple) et déplacés à cause d’une rupture de surface, des dommages structuraux sur des bâtiments, des traces de réparations, des récits historiques et des mythes, puissent être des indicateurs fiables des séismes passés.

Mais le problème majeur, auquel sont confrontés les spécialistes qui étudient l’aléa sismique, est que les données instrumentales des séismes couvrent une période trop récente et que les relevés historiques sont souvent incomplets. Une faible proportion seulement des secousses d’amplitude suffisante ayant frappé une région au fil des siècles et des millénaires est consignée dans les catalogues de sismicité historique ; ces évènements manquants dans les relevés sismologiques limitent les évaluations fiables de l’aléa sismique. Les relevés archéologiques sont donc essentiels pour confirmer et compléter ces archives historiques. Qui plus est, en étendant les relevés sismiques au-delà des sources écrites, l’archéosismologie fait le lien entre la sismicité instrumentale et la sismicité historique d’une part, et la paléosismologie et la géologie sismique de l’autre. Combiner l’ensemble des archives potentielles des séismes passés est le seul moyen d’améliorer notre compréhension de l’histoire sismique complexe d’une région.

L’archéosismologie peut constituer une source légitime et complémentaire d’informations sur l’aléa et les risques sismiques.

Ce qui manque à l’archéosismologie pour accéder au rang de discipline scientifique fiable, est une méthodologie rigoureuse et transparente. Jusqu’à présent, de nombreux scientifiques ont proposé diverses méthodes de recherche en archéosismologie, mais, dans la plupart des cas, ces procédés sont dérivés d’une discipline unique, alors que l’archéosismologie entend couvrir un large spectre interdisciplinaire via des indices variés. L’archéosismologie fait appel au savoir-faire d’historiens, d’anthropologues, d’archéologues, de géologues, de sismologues, de géophysiciens, d’architectes et d’ingénieurs en construction. Intégrer les principes et les pratiques d’un éventail aussi étendu de disciplines est le défi majeur de l’archéosismologie, mais aussi son principal intérêt.

Le projet 567 a relevé ce défi, non seulement en réunissant les meilleurs archéosismologues dans le monde, mais aussi en étoffant ce noyau de professionnels pour y associer de jeunes scientifiques et en regroupant ses activités avec celles de paléosismologues et chercheurs en sismicité historique et instrumentale. En partenariat avec nos collègues du groupe de réflexion INQUA (Union internationale pour l’étude du Quaternaire) sur la paléosismologie et la tectonique active, le projet 567 a inauguré un nouveau cycle d’ateliers conjoints sur le terrain. Le premier atelier a eu lieu en 2009, sur le site archéologique de Baelo Claudia dans le sud de l’Espagne ; le deuxième s’est déroulé en 2011, à Corinthe (Grèce) ; un troisième est prévu en 2012, à Morelia (Mexique) ; et un quatrième se tiendra en 2013, à Aachen (Allemagne).

Ces ateliers, propices à la confrontation d’idées, ont permis des avancées très sensibles dans cette discipline, au point que les indices archéosismologiques sont désormais considérés comme une source complémentaire de données sismiques parmi les diverses approches sismologiques existantes. Tout au long du projet 567, les principes et les pratiques archéosismologiques ont continué à évoluer, en gardant un lien étroit avec d’autres disciplines liées à la sismologie. Ces efforts d’intégration transparaissent clairement dans les publications et donnent un aperçu de la complexité de la tâche à laquelle se heurtent les archéosismologues. Un nouvel ouvrage sur l’archéosismologie est prévu en 2012, signe de la contribution durable fournie par le projet 567. La vitalité de cette nouvelle communauté scientifique (active dans les médias sociaux sur le site www.paleoseismicity.org) a également renforcé la visibilité de ces travaux dans les milieux scientifiques, mais aussi auprès du grand public. Le projet 567 a agi comme stimulant, engageant la communauté archéosismologique à prendre une part active aux activités de communication et d’information sur les géosciences, que ce soit auprès des communautés locales lors de chaque atelier de terrain ou auprès des différents médias internationaux.

Plus largement, l’archéosismologie présente un mandat plus vaste dont les bénéfices sociétaux sont importants. L’exemple de l’effondrement récent de la magnifique citadelle antique de Bam, site inscrit au patrimoine mondial car représentant le plus grand édifice en briques séchées au soleil (pisé) du monde, suite au terrible séisme qui a frappé cette ville iranienne construite à l’Antiquité a montré que les sites du patrimoine culturel eux-mêmes sont menacés de destruction à cause des séismes. De toute évidence, il devient de plus en plus nécessaire de comprendre comment les structures et les monuments anciens réagissent aux ruptures des failles et aux vibrations du sol. Nos recherches aident aussi à comprendre l’histoire de l’Antiquité, à expliquer pourquoi des villes ont été abandonnées ou pourquoi des sociétés à l’apogée de leur développement ont ensuite connu un déclin, et à analyser d’où vient le fait que les lignes de failles suscitent autant d’attrait et amènent les peuples, anciens et modernes, à s’établir le long de zones de danger persistant. En mettant en lumière la façon dont les ancêtres ont réagi face à des séismes, l’archéosismologie devrait jouer un rôle capital pour que les communautés modernes menacées soient mieux préparées en cas de séismes.

À cet égard, l’apport majeur du projet 567 est la mise en place d’une communauté de praticiens active, ouverte à la démarche archéosismologique et prônant une approche holistique pour créer progressivement une culture du risque sismique essentielle dans la région alpine-himalayenne, exposée au risque d’une catastrophe sismique inévitable.

L’un des membres de ce projet, Iain Stewart, fera une présentation lors du 40e anniversaire du PICG, le 22 février 2012 au siège de l’UNESCO.

  • Présentation des projets de mitigation des géorisques (.pdf, en anglais)

De: Manuel Sintubin, Department of Earth & Environmental Sciences, Katholieke Universiteit Leuven, Belgium; Iain Stewart, School of Geography, Earth and Environmental Sciences, Plymouth University, UK; Tina M. Niemi, Department of Geosciences, University of Missouri-Kansas City, US; Erhan Altunel, Department of Geological Engineering, Eskişehir Osmangazi Üniversitesi, Turkey.

La publication de l’UNESCO intitulée Récits gravés dans les roches - 40 ans du Programme international des géosciences (PICG) sera disponible à partir du 22 février 2012.




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