» Vers un consensus en Australie en matière de politique scientifique ?
27.09.2017 -

Vers un consensus en Australie en matière de politique scientifique ?

© Paintings / Shutterstock.com, Manifestation à Brisbane en faveur d’une taxe sur le carbone en 2011 lors de la Journée mondiale de l'environnement.

Quelle direction stratégique doit prendre la science ? Cette question a suscité un vif débat en Australie, notamment en ce qui concerne le climat et l’énergie, témoigne Tim Turpin, Professeur Adjoint à la Western Sydney University en Australie, et auteur principal du chapitre sur l’Asie du Sud-Est et l’Océanie de la dernière édition du Rapport de l’UNESCO sur la Science.

C’est dans ce contexte que le gouvernement de coalition, dirigé par le Premier Ministre Malcolm Turnbull depuis septembre 2015, a cherché à consolider certains changements introduits par son prédécesseur, le Conservateur Tony Abbott, et à créer une approche mieux structurée et coordonnée de la politique scientifique.

Publié fin 2015, le Rapport de l’UNESCO sur la science a constaté une baisse importante des dépenses intérieures en matière de recherche et développement (R&D) de 2,40% à 2,25% du PIB entre 2008 et 2011.

Depuis, le niveau d’investissement dans la recherche en Australie est encore descendu à 2,20% du PIB (2013), et c’est l’industrie qui est la plus touchée : sa contribution a dégringolé de 1,47% à 1,30% du PIB entre 2008 et 2011, puis à 1,24% du PIB en 2013.

La baisse des dépenses du gouvernement affectées à la recherche sur cette même période de cinq ans est moins importante (de 0,29% à 0,25% du PIB) mais des chiffres provisoires indiquent une nouvelle baisse à 0,21% du PIB en 2014. Le secteur de l’enseignement supérieur a vu ses propres dépenses de recherche augmenter sur ces cinq années, jusqu’à 2013 (0,58% à 0,64% du PIB), tandis que le secteur à but non lucratif est resté stable, mais faible, à 0,06% du PIB.

Le secteur scientifique australien est à la traîne depuis la fin du boom des matières premières en 2013. « Dans un contexte de baisses des recettes budgétaires…, le budget 2014-2015 a opéré des coupes drastiques dans le financement des grands organismes scientifiques australiens », constate le Rapport de l’UNESCO sur la science. « L’Organisation du Commonwealth pour la recherche scientifique et industrielle (CSIRO) doit faire face à une réduction budgétaire de 111 millions de dollars australiens ([3,6 %) sur quatre ans et à la suppression de 400 postes (9 % des effectifs). Le programme des centres de recherche coopérative est maintenu mais son financement a été gelé au niveau actuel et subira une baisse supplémentaire en 2017-2018. »

Alors qu’un cinquième (22%) des dépenses de R&D des entreprises ont concerné le secteur minier en 2011, en particulier celui du minerai de fer et du charbon, la baisse du prix mondial de la tonne de minerai de fer de 177 dollars des Etats-Unis à moins de 45 dollars en juillet 2015 « a eu un impact important sur la recherche industrielle en Australie » d’après le Rapport de l’UNESCO sur la science. « [Le secteur minier] a été à l’origine de 59% des exportations australiennes, dont près de 40% de minerai de fer. »

Le budget présenté par le gouvernement en mai cette année rogne encore davantage le budget du CSIRO, bien que les coupes soient moins importantes que celles des années précédentes. Si le budget comprend une dépense de 74 millions de dollars australiens destinée à stimuler l’innovation dans le secteur industriel, il prévoit également de supprimer 810 millions de dollars australiens d’avantages fiscaux pour la recherche industrielle sur les trois prochaines années. Le gouvernement propose également des coupes dans le budget de l’enseignement supérieur(1).

D’après le Rapport de l’UNESCO sur la science, « ce sont les points forts de l’Australie dans le domaine scientifique et la solidité de ses institutions qui lui ont permis de devenir un pôle de connaissances majeur à l’échelle régionale ». L’Australie est la quatrième destination préférée des doctorants en science et en ingénierie, derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France.

Une nouvelle approche pangouvernementale

Durant 15 mois, l’Australie s’est trouvée dépourvue de ministre des Sciences, le portefeuille des sciences ayant été réparti entre les ministères de l’Industrie et de l’Enseignement. Depuis décembre 2014, le portefeuille des sciences a retrouvé un ministère dédié, mais ce dernier est loin de bénéficier d’une grande stabilité, alors que quatre ministres des sciences se sont succédé au cours des trente derniers mois.

D’importantes structures politiques ont néanmoins été conservées et consolidées. L’Agenda national de l’innovation et des sciences, publié en décembre 2015, présente une approche « pangouvernementale » des sciences et de l’innovation, impliquant l’ensemble des ministères et des services concernés, de près ou de loin, par les sciences en Australie.

Le Conseil scientifique du Commonwealth, institué sous le gouvernement Abbott, a tenu sa toute première réunion en septembre 2014, et se réunit régulièrement depuis. Le Conseil avise le gouvernement sur la manière de mettre en place une approche pangouvernementale et stratégique de la science. Cela recouvre tous les aspects de nature scientifique, notamment la technologie, l’ingénierie, les mathématiques et l’innovation, l’identification des domaines scientifiques clés du pays, la recherche et l’innovation, les opportunités actuelles et futures, tout en émettant des recommandations sur les priorités nationales pour la science et la recherche, et en renforçant les liens qui unissent le gouvernement, les organismes de recherche, les universités et le secteur privé.

Priorité donnée à la coordination de la science et de la recherche

En 2015, le gouvernement a établi une liste de neuf priorités tournées vers la science et la recherche. Ces priorités ont été élaborées par le Conseil scientifique du Commonwealth dans le cadre d’une initiative tripartite impliquant les représentants de l’industrie, du gouvernement et des organismes de recherche. L’objectif consistait à diriger le financement de la recherche compétitive financée par le Commonwealth vers les défis majeurs auxquels est confrontée la nation. La santé et les industries de pointe, ainsi que le sol et l’eau sont les trois priorités principales, et représentent à elles trois un peu plus de 50% des priorités de financement. Classées selon le niveau d’investissement qu’elles représentent, les autres priorités sont l’alimentation, les changements environnementaux, les ressources, l’énergie, les transports et la cyber-sécurité.

En 2016, le gouvernement a renforcé son soutien aux sciences, à la technologie, à l’ingénierie et aux mathématiques à tous les niveaux d’enseignement. Il a également institué un conseil statutaire indépendant, dénommé Innovation and Science Australia (ISA), afin de bénéficier de ses recommandations sur la mise en œuvre d’une approche pangouvernementale dans tous les domaines en rapport avec la science, la recherche et l’innovation, complétant ainsi l’action du Conseil scientifique du Commonwealth.

L’une des premières tâches de l’ISA en 2016 a consisté à analyser la performance du système australien de science et de recherche. Le rapport publié à la suite de cette étude, l’Innovation, Science and Research System Review, a constaté que l’Australie avait pris beaucoup de retard par rapport à ses concurrents internationaux dans certains domaines, et qu’il restait encore beaucoup de chemin à parcourir pour intégrer le peloton de tête des nations innovantes. Par conséquent, l’ISA s’est vu confier la mission d’élaborer un plan stratégique pour le système d’innovation australien d’ici 2030. Le Plan stratégique 2030, dont la livraison est prévue pour le dernier trimestre de cette année, permettra d’identifier les priorités en termes d’investissement et d’infrastructure qui devront être envisagées par le gouvernement.

Le climat et l’énergie au cœur de la controverse

S’il est un domaine qui éclipse tous les autres dans le débat politique, c’est bien celui du climat et de l’énergie. Dans ce domaine, on constate un décalage grandissant entre les politiques des états fédérés et les politiques fédérales. En l’occurrence, le gouvernement travailliste de l’Etat de l’Australie-Méridionale a choisi de développer les énergies renouvelables. Cette année, il a donc chargé l’entreprise Tesla de concevoir la batterie au lithium-ion la plus puissante du monde, afin de stocker l’énergie renouvelable. La batterie sera combinée avec un parc éolien(2). Cette décision a placé l’Australie-Méridionale en porte-à-faux par rapport au ministre fédéral de l’Energie, qui cherche à convaincre les Etats de renoncer à leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables, pour se rallier à un unique objectif national. Toutefois, il est très probable que les Etats campent sur leurs positions, dans la mesure où de nombreuses voix s’élèvent pour critiquer le manque d’ambition des objectifs du gouvernement fédéral.

Il en résulte que la politique énergétique, particulièrement intégrée à la politique scientifique, fait l’objet de très vives controverses. Comme a pu l’exprimer un commentateur politique à la mi-juillet : « la politique énergétique de ces pays a atteint le point de non-retour. En dépit des prix exorbitants de l’électricité et d’un réseau peu fiable, aucun accord n’a encore été trouvé sur la direction politique à suivre à l’avenir(3)».

Une parfaite illustration de la compétition qui règne entre les gouvernements des états fédérés et le gouvernement fédéral sur le sujet de l’énergie serait l’annonce faite par le Premier Ministre au mois de mars, au sujet d’une augmentation de 50% de la production du réseau hydro-électrique des Snowy Mountains. Le Premier Ministre affirmait alors qu’ « en une heure, le réseau pourra produire 20 fois la capacité promise par la batterie proposée par le gouvernement d’Australie Méridionale, soit 100 MWh, à la différence qu’il la produira de manière continue pendant presque une semaine, soit près de 350.000 MWh sur sept jours(4). »

L’étude de Finkel pourra-t-elle ouvrir la voie vers un consensus ?

Alors que les divisions politiques entre les grands partis, voire même en leur sein, au sujet de la politique énergétique et climatique ont entravé la mise en place d’une action nationale à long terme, un rapport publié en juillet par le Conseiller scientifique, le Dr Alan Finkel, a ouvert la voie vers un nouveau consensus. Le rapport définit une nouvelle orientation pour la future sécurité du marché national australien de l’électricité(5).

Le rapport de Finkel tourne autour de la recommandation selon laquelle un objectif national d’énergie propre doit être adopté, et qu’une « approche technologiquement neutre » doit être suivie pour atteindre cet objectif. Dans le cadre de ce dispositif, « des énergies nouvelles à basses émissions, telles que le vent, le gaz, ou la combinaison offerte par l’utilisation du charbon associée à la capture et au stockage du carbone, bénéficieront d’incitations financières pour pénétrer le marché…En plus de ces incitations visant à faire pénétrer une production énergétique plus sûre sur le marché, l’un des buts poursuivis par l’objectif de l’énergie propre est de réduire les émissions à long terme. Par exemple, une combinaison d’une production éolienne, solaire, et carbonique serait tout aussi acceptable qu’une combinaison de production éolienne, solaire et gazière, du moment que l’objectif de réduction des émissions est atteint. »

Plutôt que de prolonger l’objectif existant relatif à l’énergie renouvelable au-delà de 2020, le rapport Finkel préconise le développement d’une « stratégie de réduction des émissions basée sur l’économie à l’horizon 2050 », qui serait alors acceptée par les gouvernements australiens aussi bien au niveau étatique que fédéral.

Si le gouvernement devait adopter l’approche technologiquement neutre, il est probable qu’il intègrerait la science, la technologie et l’innovation dans le domaine des énergies renouvelables.

En 2016, le gouvernement australien avait annoncé son intention de créer un Fonds d’Innovation en matière d’énergie propre d’une valeur d’1 milliard de dollars australiens afin de soutenir les technologies émergentes du secteur. Le Fonds sera géré conjointement par l’Organisation financière de l’énergie propre, et par l’Agence australienne des énergies renouvelables, deux organisations qui, comme les lecteurs du Rapport de l’UNESCO sur la science s’en souviendront sans doute, avaient résisté aux menaces de fermeture qui pesaient sur elles en 2013. Le Fonds mettra à disposition 100 millions de dollars australiens par an pendant 10 ans. Les projets financés auront vraisemblablement pour objectif le développement de l’énergie solaire à grande échelle, comportant un volet de stockage, ainsi que la production d’énergie en mer, les biocarburants et les réseaux intelligents.

Des signes encourageants ces deux dernières années

Globalement, ces deux dernières années se sont révélées plutôt encourageantes pour la science australienne. Le Conseil scientifique du Commonwealth se réunit régulièrement et la science a retrouvé son ministère.

Des progrès ont été effectués en direction d’une science et des priorités de recherche pangouvernementales, ainsi que vers l’adoption d’un Agenda national de l’innovation et de la science coordonné. De plus, l’Innovation, Science and Research System Review a défini une série d’indicateurs en vue d’un suivi et évaluation du dispositif.

Par ailleurs, en dépit de la controverse entourant la politique énergétique, nous pouvons entrevoir une lueur au bout du tunnel, grâce au rapport Finkel.

Tout ceci nous porte à croire qu’une politique innovante et une approche plus cohérente et plus claire de la science et de la technologie sont en train d’émerger.


(1) Jones, Cheryl (2017) Australian astronomy one of few winners in new budget. Science, 10 May.
(2) Guardian staff (2017) Tesla to build world’s biggest lithium ion battery in South Australia. The Guardian, 7 July.
(3) Sloan, Judith (2017) Energy poverty and the threat of Frydenberg. The Australian, 15–16 July, p.15.
(4) Prime Minister Turnbull (2017) Securing Australia’s Energy Future with Snowy Mountains 2.0. Press Release, 16 March
(5) Alan Finkel (2017) Final Report of the Independent Review into the Future Security of the National Electricity Market. Commonwealth of Australia

Source : Tim Turpin, incluant des extraits du chapitre sur l’Asie du Sud-Est et l’Océanie dans le Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (2015) ; blog traduit de l’anglais par Elodie Veysseyre, volontaire des Nations Unies




<- retour vers Toutes les actualités
Retour en haut de la page