» Nous reconstruirons les mausolées détruits de Tombouctou - Libération (France)
18.02.2013 - ODG

Nous reconstruirons les mausolées détruits de Tombouctou - Libération (France)

Article publié dans "Libération" (France) le 18 février 2013.

La renaissance du Mali passera par la reconstruction de son patrimoine culturel.

Par Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication de la France, et de Bruno Maïga, Ministre de la culture du Mali

La reprise des villes de Gao et de Tombouctou par l’armée malienne, avec le soutien des forces françaises, marque une nouvelle étape vers la reconstruction et la réunification du Mali. La situation humanitaire est critique, et les populations sont exsangues, marquées par les privations de la guerre et plusieurs mois d’un régime de terreur.

Comment reconstruire et par où commencer ?

La renaissance du Mali passera par la culture. L’UNESCO réhabilitera les mosquées endommagées et reconstruira les mausolées détruits. La France, qui apporte son aide à la défense de l’intégrité du territoire du Mali, apportera son plein appui à la reconstruction de ce patrimoine culturel.

Le patrimoine est la clé de l’identité et de l’unité de toutes les composantes de la société malienne. C’est une force de cohésion sociale indispensable au processus de réconciliation. Les 3 mosquées et 16 mausolées de Tombouctou, comme le Tombeau des Askia à Gao, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, sont porteurs de l’histoire et de la dignité de tout un peuple, et c’est justement pour cette raison que les troupes d’Ansar Dine, sitôt ces villes prises, ont décidé de les saccager. Ils l’ont fait délibérément pour assujettir les populations et diviser la société, en interdisant l’accès à ces lieux de recueillement considérés comme protecteurs.

Réhabiliter ces sites aujourd’hui représente davantage qu’une réparation de l’architecture : c’est un moyen de reconstruire l’unité citoyenne dans une région parmi les plus cosmopolites du pays. Le nord du Mali est le fruit du métissage des ethnies Songhai, Sonraï, Touaregs, Maures, Peuls et des populations arabes qui se soutiennent mutuellement dans la pratique des activités agricoles, de l’élevage et du commerce. Le patrimoine incarne la fusion des différents éléments de cette diversité culturelle. C’est par le patrimoine que le peuple trouvera la confiance de reconstruire l'unité nationale et de regarder vers l'avenir.

L’UNESCO mobilisera également son expertise et ses ressources pour aider à protéger et à préserver les centaines de milliers de manuscrits anciens conservés à Tombouctou. La période de tumulte qui s’ouvre désormais est propice aux règlements de compte, aux pillages et les risques de trafic illicite des biens culturels sont très élevés. Nous avons appelé les pays limitrophes du Mali à la plus haute vigilance pour empêcher l’exportation illicite de ces trésors. Le sort des manuscrits anciens est le plus à craindre : Tombouctou en abrite plus de 300.000, rédigés entre le 12ème et le 16ème siècle, conservés dans des collections privées et publiques, cachés dans des caves et des greniers. Ils sont l’héritage direct d’un temps où la ville était le centre universitaire et culturel de l’Islam en Afrique. « Le sel vient du nord, l’or vient du sud, l’argent vient du pays des blancs, mais la parole de Dieu, les choses savantes et les contes jolis, on ne les trouve qu’à Tombouctou » écrivait au 16ème siècle l’écrivain malien Ahmed Baba. La protection de ces documents centenaires, menacés par l’ignorance, les insectes et le sable, représente une tâche herculéenne, d’une complexité difficilement concevable. A ce jour 10 000 de ces manuscrits ont été numérisés, 40.000 sont conservés au centre de recherche Ahmed Baba, créé en 1974 avec le soutien de l’UNESCO et que les troupes d’Ansar Dine ont incendié. Nous allons travailler avec tous nos partenaires dans le but d’assurer la conservation efficace de ce patrimoine documentaire, y compris sa numérisation lorsque cela est possible.

L’UNESCO a déjà fourni aux autorités françaises et maliennes, ainsi qu’à leurs Etats Majors, les données nécessaires à la localisation et à la protection des sites – plus de 8000 « passeports pour le patrimoine » reprenant ces informations ont été distribuées aux soldats.

L'UNESCO enverra une mission sur place, dès que la situation le permettra, afin d’évaluer les dommages et déterminer les besoins les plus urgents, pour mieux orienter les efforts de réhabilitation, en collaboration avec le Gouvernement du Mali.

Nous le faisons avec la conviction profonde que la culture est inséparable de la dignité des peuples. Elle porte les traces des valeurs, des croyances et des repères qui fondent la vie en société et se transmettent aux générations futures. Ce n’est pas un hasard si les résolutions du conseil de sécurité des Nations Unies sur la situation au Mali ont tant mis l’accent sur le patrimoine culturel. Que ce soit en Libye, en Irak, en Afghanistan, le patrimoine culturel est un facteur de résilience, le moyen de renouer le dialogue entre communautés, un moteur fragile et nécessaire dans la construction de la paix.

Ce patrimoine est vital pour le pays, il l’est aussi pour la région et pour l’Afrique. Les manuscrits de Tombouctou réfutent les préjugés si souvent colportés faisant de l’Afrique un continent de traditions exclusivement orales. Ils sont un océan de savoirs écrits, en provenance de tout le monde musulman, dans les domaines des mathématiques, du droit, de la poésie. Ils révèlent l’infinie richesse de l’histoire du continent. La protection et la diffusion de ce patrimoine ouvre une page nouvelle de la diplomatie culturelle, et sont la raison d’être de l’UNESCO pour la compréhension mutuelle et la valorisation de la diversité culturelle.

Ce patrimoine est enfin la preuve d’une longue tradition de tolérance, de partage des savoirs, de dialogue et de paix. C’est ce que les extrémistes ont voulu effacer et c’est le message que nous devons protéger, en reconstruisant ces bâtiments et en préservant ces textes. De même que l’UNESCO a sauvé les temples d’Egypte menacés par la construction du barrage d’Assouan, et reconstruit le pont de Mostar détruit par la guerre en Bosnie Herzégovine, l’UNESCO reconstruira les mausolées de Tombouctou. Cela demandera du temps et des moyens et ce doit être le symbole de la détermination de la communauté internationale à protéger la culture comme dernière ligne de défense contre la barbarie.




<- retour vers Toutes les actualités
Retour en haut de la page