Une seule réponse possible face à l’acidification de l’océan : réduire nos émissions de CO2

© UNESCO. Interview de Kirsten Isensee, biologiste marine spécialisée dans les questions liées au carbone océanique.

Alors que le Réseau mondial d’observation de l’acidification de l’océan se réunit le 16 janvier à Genève, Kirsten Isensee, biologiste marine spécialisée dans les questions liées au carbone océanique à la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO, souligne la menace que représente le phénomène d’acidification pour l’océan.Quel est le rôle du Réseau mondial d’observation de l’acidification de l’océan ? Créé en 2012, son objectif est de rassembler des scientifiques du plus grand nombre de pays -28 à ce jour- afin de disposer de mesures fiables et comparables permettant d’évaluer l’ampleur du phénomène d’acidification partout dans le monde. Il s’agit aussi de constituer une base de données mondiale et de fournir, sur la base de ces mesures, des projections pour l’avenir.

Ne dispose-t-on pas d’assez de données sur ce phénomène ?
L’acidification de l’océan est un phénomène complexe et difficile à observer. Une des difficultés consiste à isoler ce phénomène des autres facteurs agissant sur l’océan. Par ailleurs, il faut du temps pour observer les évolutions affectant un écosystème. Compte tenu du temps de génération des différentes espèces, il faut des mois, voire des années pour observer l’impact de l’acidification de l’océan et le degré d’adaptation des espèces  à l’évolution de leur environnement. La plupart des recherches conduites aujourd’hui sont menées en laboratoire et elles sont à court terme. Cela ne suffit pas. Il faut faire des recherches en mer pour approfondir nos connaissances mais elles ont un coût élevé, ce qui freine leur développement.

Par rapport aux niveaux préindustriels présentés en haut, l'augmentation prévue de l'acidité de l’océan est d'environ 170% en 2100 si les émissions de CO2 demeurent élevées (RCP * 8,5).

En quoi l’acidification de l’océan constitue-t-elle une menace environnementale ?
L’acidification, que l’on appelle encore « l’autre problème lié au CO2 » en référence au réchauffement des eaux, est liée à l’absorption par l’océan du dioxyde de carbone  rejeté dans l’atmosphère. Cette acidité a augmenté de 26% depuis le début de l’ère industrielle. Or à mesure que l’acidité augmente, la capacité de l’océan à absorber le CO2 diminue. Par ailleurs, il s’agit d’un phénomène qui s’effectue à un rythme très rapide et c’est précisément cette rapidité qui pose problème car les organismes susceptibles de s’adapter ont du mal à le faire sur une période de temps aussi réduite. Ce phénomène a des effets négatifs sur les récifs coralliens et les coquillages car leur coquille, constituée de carbonate de calcium, peine à se former dans un environnement de plus en plus acide.

On peut déjà observer des répercussions économiques par exemple sur les fermes ostréicoles de la côte ouest des États-Unis qui deviennent moins productives et qui connaissent une surmortalité des naissains d’huître. Il est important de noter que l’acidification fait sentir ses effets sur l’ensemble de l’océan, même dans les zones qui, comme l’Arctique, subissent peu d’autres influences anthropiques. C’est à cela que l’on voit que toutes les parties de l’océan sont connectées et ne forment qu’un seul et même milieu.

© NOAA
Le papillon de mer photographié ici est sensible à l'acidification de l’eau de mer. Sa coquille est si mince et fragile, elle est transparente.

Ce phénomène est-il suffisamment connu et pris en compte ?
Il commence à bénéficier d’une certaine attention, en tout cas de la part de la communauté scientifique. En 2004, lorsque s’est tenu à Paris le premier symposium portant sur l’océan dans un monde à forte concentration en CO2, il s’agissait d’un sujet largement méconnu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. A l’époque, le symposium avait réuni 120 participants. En 2012, lorsqu’il s’est tenu à Monterey (États-Unis), il a rassemblé 530 experts et scientifiques. On peut également mesurer la montée en puissance de ce sujet au nombre croissant de publications et d’évènements qui lui sont consacrés. Autre indicateur important : le document final rédigé à l’issue de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (Rio +20) qui s’est tenue en 2012 mentionne l’acidification, ce qui n’était pas le cas précédemment.

Est-il possible d’agir sur l’acidification de l’océan ?
Il n’existe qu’une réponse possible : réduire nos émissions de CO2. Ceci dit, il est possible, localement, de favoriser la résilience des écosystèmes en agissant sur les autres facteurs de stress qui affectent l’océan, en mettant en place des aires marines protégées et une gestion durable des habitats côtiers.

Quel est le rôle de la COI de l’UNESCO ?
La COI a toujours été pionnière pour identifier les menaces qui pèsent sur l’océan. Elle est en première ligne depuis le début sur le sujet de l’acidification. Membre de plusieurs initiatives internationales comme le Centre de coordination sur l’acidification de l’océan ou du Système mondial d’observation de l’océan (GOOS), elle est bien placée pour mettre en relation les scientifiques avec les décideurs politiques. Elle s’emploie aussi à impliquer les pays en développement, qui ne sont pas les plus gros émetteurs de CO2, parce que l’océan est l’affaire de tous.

Interview réalisée par Agnès Bardon, Service de presse de l'UNESCO

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Cette carte montre "l’état de saturation" de la forme minérale du carbonate de calcium appelée aragonite. Il est favorable à la croissance du corail à partir de Ω ≥ 3. Selon les projections de modèles informatiques, Ω sera inférieure à 3 dans les eaux de surface autour des récifs tropicaux si les émissions de CO2 se maintiennent sur la trajectoire actuelle.

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