Le savoir des Mayangnas au cœur de la Mésoamérique

© UNESCO/ A World of Science
A World of Science, Megacities of tomorrow

Par Paule Gros (1) et Douglas Nakashima (2)

L’une des dernières vastes étendues de la forêt pluviale tropicale d’Amérique centrale borde la frontière entre le Nicaragua et le Honduras. Cette zone transfrontalière, qui comprend au Nicaragua la Réserve de biosphère de Bosawas et au Honduras celle du Rio Plátano, est désormais connue comme le Coeur du couloir biologique mésoaméricain. Deuxième forêt pluviale du continent américain, par sa dimension, après l’Amazonie, elle revêt une extrême importance pour la préservation de la biodiversité de l’Amérique Centrale. Cette région est aussi le lieu de vie des peuples autochtones Mayangnas et Miskitos, qui occupent ces territoires depuis des siècles.

Malheureusement, l’avancée constante de la frontière agricole, l’abattage illégal des arbres et le trafic organisé des espèces végétales et animales menacent aujourd’hui la diversité biologique et culturelle de la région. Les communautés mayangnas et miskitos de la Réserve de biosphère de Bosawas refusent de rester des témoins passifs.

Dans leur lutte pour défendre leurs terres ancestrales, ces communautés se sont d’abord lancées dans un processus de revendication foncière, qui a abouti, en mai 2005, à l’attribution par le gouvernement nicaraguayen de titres de propriété à 86 communautés mayangnas et miskitos. Cet accord leur garantit des droits pleins et entiers sur les terres exploitées pour l’agriculture, la chasse et la cueillette, ainsi que des droits partagés avec l’État sur les zones protégées, moins accessibles, des hautes terres de la cordillère Isabelia. Ensemble, les territoires autochtones et les zones en cogestion couvrent la majeure partie de la zone centrale de Bosawas.

Des études récentes ont révélé qu’en balisant les limites de leurs territoires, et en y effectuant des patrouilles de manière pacifique, les Mayangnas et les Miskitos ont réussi à arrêter le déboisement de la réserve de Bosawas. Ce résultat, documenté grâce à l’imagerie satellitaire, est d’autant plus remarquable que la frontière agricole avait rapidement progressé sur de vastes étendues et pénétré sans résistance dans l’aire centrale de la réserve, où seules la vigilance et la détermination des communautés autochtones sont parvenues à l’arrêter.3

Notre peuple est humble mais fier

Qui pourrait mieux présenter les Mayangnas qu’eux-mêmes ?

Nous sommes un groupe autochtone vivant sur les berges des petits affluents des fleuves Prinzapolka, Coco et Wawa. Notre peuple est humble mais en même temps très fier… Notre culture est très différente de celle des autres groupes d’autochtones et de celle des métis. Nous protégeons la nature et continuons à vivre entourés d’êtres vivants, plantes et animaux.

Au Nicaragua, la population mayangna est estimée à 20 000 personnes, dont environ un tiers vit dans les territoires autochtones de la Réserve de biosphère de Bosawas. Le mode de vie contemporain des Mayangnas repose essentiellement sur une agriculture tournée vers la production de riz, de haricots, de bananes et de yucca mais les activités traditionnelles de chasse, de pêche et de cueillette conservent une grande importance. De fait, dans beaucoup de communautés mayangnas, la pêche reste la première source de protéines.

À l’issue de réunions tenues en fin 2003 avec des assemblées de leaders mayangnas et de membres des communautés d’Amak, Arangdak et Santo Tomas de Umra, le programme Systèmes de savoirs locaux et autochtones (LINKS) de l’UNESCO a lancé un projet visant à documenter le savoir collectif et la vision du monde du peuple Mayangna. L’année suivante, une équipe très soudée de Mayangnas dirigée par Nacilio Miguel d’Arangdak, entreprit une étude de terrain dans les communautés de la rivière Lakus. L’étude s’est réalisée sous la direction scientifique de Paule Gros, spécialisée en biologie de la conservation, et sous la supervision de l’ethnobiologiste Douglas Nakashima, de l’UNESCO, tous deux auteurs du présent article.

Alors que le projet s’est concentré sur les communautés de la rivière Lakus, afin d’acquérir une connaissance approfondie du savoir mayangna dans une localité donnée, de nombreuses consultations ont été organisées, à partir de 2005, avec des représentants des autres communautés mayangnas, en vue de garantir que les travaux et la publication qui s’ensuivrait seraient le bien commun de tous les Mayangnas de Bosawas, ainsi que les leaders eux-mêmes l’avaient demandé.

Pour les Mayangnas, cet ouvrage, intitulé Conocimientos del pueblo Mayangna sobre la convivencia del hombre y la naturaleza: peces y tortugas,4 a un double objectif : répondre au désir exprimé par les populations mayangnas de sauvegarder leur patrimoine immatériel, notamment leurs connaissances de la nature et de l’univers; et créer à cette fin un outil pédagogique en mayangna et en espagnol à l’usage des écoles. Ce volume permettra également de prouver à la communauté scientifique la profondeur et l’étendue du savoir local sur le milieu naturel et, par suite, le rôle essentiel que les Mayangnas doivent jouer dans l’utilisation et la gestion durables des vastes territoires d’où ils tirent leurs moyens d’existence, et dont fait partie la Réserve de biosphère de Bosawas.

L’histoire de deux tortues

L’une des légendes que les Mayangnas continuent de partager avec leurs enfants est celle de deux tortues, appelées dans leur langue kuah et ahsa : la tortue à tempes jaune connue localement comme « tortue blanche » (Trachemys venusta venusta) et le Rhinoclemmyde funèbre, connu localement comme « tortue noire » (Rhinoclemmys funerea). Autrefois, selon ce conte, la tortue blanche et la tortue noire vivaient ensemble dans les profondeurs d’une rivière. Or, yapu, le crocodile d‘Amérique (Crocodylus acutus), dévorait beaucoup de tortues, avec une nette préférence pour les tortues noires, car il semblait être ami avec la tortue blanche. À contrecoeur, la tortue noire décida de fuir pour survivre. Elle se réfugia près de la source de la rivière, où n’habitait aucun crocodile. C’est pourquoi la tortue blanche vit aujourd’hui dans la partie inférieure des fleuves aux côtés du crocodile, alors que la tortue noire fréquente les ruisseaux de l’amont, où elle est devenue l’amie du was nawahni, le tigre d’eau, avec qui elle partage des grottes le long des berges.

L’histoire de kuah et ahsa entremêle les connaissances écologiques des Mayangnas et leur unique cosmovision du monde dans lequel ils vivent. En effet, elle spécifie les différences de distribution et d’habitats favoris des deux espèces de tortues ainsi que leurs liens avec les grands prédateurs ou ‘partenaires’ avec lesquels elles coexistent, le crocodile et le tigre d’eau. Cette dernière créature est, par ailleurs, un être mystérieux, inconnu de la science, dont les origines pourraient se trouver dans les cosmologies, partagées par de nombreuses cultures amérindiennes, selon lesquelles le monde terrestre possède son équivalent dans un monde aquatique souterrain peuplé de créatures aquatiques.

L’histoire de la tortue blanche et de la tortue noire est l’un des innombrables trésors que les Mayangnas sont en train de répertorier et se préparent à publier l’année prochaine, dans Conocimientos del pueblo Mayangna sobre la convivencia del hombre y la naturaleza. Ce volume abondamment illustré est centré sur was dini balna, les choses vivantes du milieu aquatique, notamment les poissons et les tortues.

Percer à jour les secrets des poissons et des tortues de Bosawas

Si certaines recherches scientifiques ont été menées, aucune étude systématique des poissons et des tortues de la Réserve de biosphère de Bosawas n’a jamais été effectuée. De sorte que les connaissances scientifiques restent approximatives et se fondent essentiellement sur l’extrapolation de recherches menées dans d’autres parties d’Amérique centrale, voire de zones plus éloignées. Le savoir mayangna offre donc des informations et des interprétations complémentaires aux données scientifiques actuelles et peuvent combler leurs lacunes, tout au moins partiellement.

Les informations fournies par les Mayangnas, dans le cadre de ce projet de LINKS, attestent de l’étendue et de la précision de leurs connaissances des poissons et des tortues de Bosawas. Ils affirment par exemple que angh-angh (Pomadasys crocro) peut se rencontrer bien en amont des rivières, alors que les scientifiques associent en général cette espèce au milieu côtier.

Leurs descriptions du mulalah, le guapote (Parachromis dovii), révèlent que les femelles des populations locales sont souvent de couleur jaune. Cette coloration, commune à Bosawas, est rarement observée ailleurs. Les Mayangnas évoquent également dans le cas du susum, le chulín de Guatemala (Rhamdia guatemalensis), des migrations hivernales massives en direction de l’amont des rivières. En certains lieux bien connus de son itinéraire de migration, le susum peut se faire capturer facilement, et en grande quantité. La littérature scientifique ne fait pas état d’un tel phénomène.

La kikilwi (migration) du susum ne se produit qu’en des lieux spécifiques. Elle n’a lieu qu’en hiver. Pendant sa migration, ce poisson est facile à capturer en grande quantité car il est alors très docile. On peut en pêcher jusqu’à 30 livres (14 kg) d’un coup.

Dans un autre domaine, certaines espèces servent d’indicateurs d’un changement de saison ou d’événements exceptionnels. Par exemple, lorsque le musiwa, un centropome (Centropomus spp.), saute hors de l’eau, c’est le signe certain de l’arrivée de l’hiver. Ahsa, la tortue noire, signale un autre phénomène, très différent. Les Mayangnas savent que les tortues noires ne sont pas assez vigoureuses pour résister à un courant puissant. Lorsqu’ils les voient partir à la dérive, l’une après l’autre, cela les prévient de l’imminence d’une crue.

Quand je vois que la rivière charrie des ahsa à la dérive, et que cela se produit une seconde fois, alors je suis sûr qu’il y aura une forte crue.

Un dernier exemple de la profondeur du savoir mayangna et de son application à la gestion des ressources est la capacité de ce peuple à importer des espèces de poissons. Le pahwa (Vieja maculicauda), par exemple, n’est pas natif de la rivière Waspuk. Il y a quelques générations, ce poisson, d'un grand intérêt alimentaire, a été volontairement transporté par les Mayangnas, en grande quantité, de la rivière Wawa à la rivière Waspuk. Ce transfert a bien réussi, et aujourd’hui cette espèce s’y pèche en grandes quantités. L’étymologie du nom actuel de ce poisson, pahwa en langue mayangna, témoigne de cet événement, car pah Wawa signifie « venant de Wawa ».

Mais les Mayangnas ont connaissance d’une introduction plus récente qui, elle, provoque une grande inquiétude. Il s'agit de celle d’une espèce invasive à laquelle ils n’ont pas encore donné de nom, le tilapia (Oreochromis spp). Ils utilisent le nom miskito de krahna. On dit que ce poisson s’est échappé des élevages situés dans le réservoir d’Apanas, ou dans le cours supérieur du fleuve Coco. Il a envahi le bassin versant de ce fleuve lors des inondations provoquées par l’ouragan Juana en 1988. Année après année, les Mayangnas ont assisté impuissants à la progression de cette espèce invasive, d’une rivière à l’autre, le long du fleuve Coco. Ils ont gardé en mémoire les étapes de ce phénomène, qui s’est accompagné du déclin d’espèces locales de poissons en raison de la compétition et de la prédation dues au krahna.

Entrelacer la diversité biologique, culturelle et linguistique

Le savoir mayangna ne se limite pas à une collection d’observations empiriques, pour utiles qu’elles puissent être comme compléments du savoir scientifique et ciment de la cogestion entre l’État et les autochtones. Comme le montre la légende des deux tortues, le savoir mayangna est une tapisserie complexe qui entrelace l’empirique et le symbolique, la nature et la culture, dans une vision unifiée et unique du monde qui est celle des autochtones.

Le projet de LINKS présente une grande gamme d’informations sur les trente espèces de poissons et six espèces de tortues connues des communautés mayangna de Bosawas. Cela comprend les techniques nouvelles et anciennes pour localiser, attirer et capturer ces animaux, ainsi que la façon de les préparer pour la consommation ou à d’autres fins.

Ce projet s’intéresse également à la vision du monde dans laquelle sont ancrés le savoir et le savoir-faire relatifs au monde aquatique. Il comporte par exemple d’importantes prescriptions et proscriptions concernant liwa, le principal esprit de ce monde aquatique, auquel certains poissons et tortues sont étroitement associés. S’ils ne sont pas traités avec le respect qui leur est dû, le fautif peut en souffrir, de maladie ou d’autres maux. Le respect signifie, entre autres, de ne pas prélever plus de poisson que nécessaire.

En cette année, proclamée par les Nations unies Année internationale des langues, la portée de ce projet ne saurait être sous-estimée. Conocimientos del pueblo Mayangna sobre la convivencia del hombre y la Naturaleza apportera aux communautés mayangnas un ouvrage de référence précieux et inestimable, tant dans leur propre langue qu’en espagnol. Il contribuera à améliorer la qualité de l’enseignement dans le cadre de la Décennie des Nations unies pour l’éducation au service du développement durable, qui reconnaît à la fois la valeur des langues et des savoirs autochtones.

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1. Avant de travailler avec l’UNESCO comme consultante, elle a collaboré étroitement, de 2000 à 2003, avec les Mayangnas de Bosawas en qualité de directrice d’études de terrain du Projet de biodiversité du zoo de Saint Louis, aux États-Unis
2. Chef, à l’UNESCO, de la section Sciences et société, et du programme LINKS
3. Stocks, A., McMahan, B et P. Taber (2007) Indigenous, colonist and government impacts on Nicaragua’s Bosawas Reserve. Conservation Biology 21:1495-1505
4. Savoirs du Peuple Mayangna sur la coexistence de l'homme avec la nature: poissons et tortues

Téléchargez cet article, paru dans Planète SCIENCE, Volume 6, No. 4, Octobre-Décembre 2008

 

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