Les problèmes d’eau peuvent contribuer à l’instabilité locale

2013 est l’Année internationale de la coopération dans le domaine de l’eau. Chaque article de cette série tirée de Planète Science examine un aspect différent des cas de coopération et de conflit liés à l’eau, en puisant dans des exemples historiques et des études de cas récentes, afin de montrer le visage bien humain de la gestion politique de l’eau.

CC Laurence McGrath for Wikipedia
A la suite de la construction par la Thaïlande du barrage de Pak Mun, plus de 25 000 personnes ont souffert de restrictions draconiennes dans les pêcheries situées en amont. Les communautés lésées se battent pour obtenir des indemnités depuis 1994.

L’histoire des violences concernant l’eau concerne des incidents entre tribus, entre catégories d’utilisateurs de l’eau, populations rurales et urbaines et États ou provinces. Certains chercheurs vont jusqu’à suggérer que, plus l’échelle géographique diminue, plus augmentent la probabilité et l’intensité de la violence. Partout dans le monde, les problèmes locaux concernant l’eau tournent autour de valeurs fondamentales qui remontent souvent à plusieurs générations. Agriculteurs qui irriguent, peuples autochtones et écologistes, par exemple, peuvent tous considérer l’eau comme liée à leurs modes de vie, qui sont de plus en plus menacés par les nouveaux besoins des villes et de l’énergie hydroélectrique.

Les conflits internes liés à l’eau ont donné lieu à des combats entre utilisateurs en aval et en amont le long de la Kavery en Inde et entre Américains autochtones et colons européens. En 1934, l’État enclavé de l’Arizona aux États-Unis a affrété une marine (d’un seul ferryboat) et envoyé sa milice d’État pour interdire un projet de barrage et de détournement du fleuve Colorado.

Les litiges relatifs à l’eau peuvent également engendrer la désobéissance civile, des actes de sabotage et des manifestations violentes. Dans l’État indien de l’Orissa, 30 000 paysans se sont heurtés à la police en décembre 2007 parce que le gouvernement avait décidé d’autoriser de nombreuses entreprises à pomper de l’eau dans le barrage d’Hirakud, alors que ces paysans en avaient besoin pour l’irrigation. Cinquante manifestants ont été blessés dans la confrontation avec la police. De 1907 à 1913, dans la vallée de l’Owens en Californie (États-Unis), des agriculteurs ont plusieurs fois bombardé un aqueduc qui détournait l’eau vers la ville en plein essor de Los Angeles.

Une mauvaise gestion ou une répartition inéquitable par les agences de l’eau peut aussi provoquer une instabilité nationale. Les contestations visent le système de canalisation vers les zones suburbaines ou rurales, les taxes et surtout les prix. Dans la plupart des pays, l’État est tenu de fournir l’eau potable. Même si des licences sont accordées à des sociétés privées, l’État reste en général responsable du service. Les litiges concernant la gestion de la distribution de l’eau se situent donc habituellement entre les communautés et les agences de l’État. Les protestations sont dues, le plus souvent, à ce que le public soupçonne la corruption dans le service ou le détournement du bien public vers des intérêts privés.

Le conflit de Cochabamba, en Bolivie

Cordinadora del Agua.
Une femme qui s’en va laver du linge prend à témoin un policier, pendant le conflit de Cochabamba.

Les problèmes de gestion de l’eau peuvent provoquer des conflits violents, comme le montrent les confrontations qui ont éclaté en 2000 dans la ville de Cochabamba, troisième grande ville de la Bolivie, suite à la privatisation de l’agence de l’eau de cette ville. Cochabamba avait longtemps souffert d’une pénurie d’eau, de la médiocre qualité des services d’approvisionnement et de leur irrégularité. Dans l’espoir d’améliorer ces services et d’accélérer le rythme des connections au réseau, le gouvernement bolivien avait signé, en septembre 1999, un contrat de concession pour 40 ans avec le consortium privé international Aguas del Tunari (AdT).

En janvier 2000, les tarifs d’eau potable avaient brutalement augmenté et certains ménages devaient consacrer une partie significative de leurs revenus mensuels à payer le service de l’eau. Les consommateurs estimaient qu’ils payaient tout simplement davantage, pour les mêmes médiocres services, et ils réagirent en recourant à la grève, au blocage de routes et autres formes de quatre jours en février 2000.

Si l’augmentation des factures d’eau avait déclenché les protestations, certains habitants s’opposaient en outre à une loi menaçant la gestion des systèmes ruraux de l’eau par le secteur public. La pénurie d’eau subie de longue date avait suscité le recours à des sources alternatives et bien établies d’approvisionnement. Dans les municipalités rurales entourant Cochabamba, des coopératives de paysans foraient des puits et organisaient un marché informel de l’eau inspiré d’un système ancestral des droits de propriété. Aux termes du contrat, AdT s’était vu attribuer l’usage exclusif des ressources en eau de Cochabamba ainsi que de toute future source d’approvisionnement des citadins.

Elle avait également le droit exclusif de fournir l’eau et d’exiger que les consommateurs se connectent à son réseau. La population rurale craignait de perdre ses droits traditionnels sur l’eau et qu’AdtT ne fasse payer l’eau tirée des puits privés. Les paysans des municipalités avoisinantes se sont joints aux protestations de Cochabamba, qui gagnèrent d’autres régions de la Bolivie. Des mois de troubles civils prirent fin lorsque le gouvernement déclara l’ensemble du pays en état de siège et envoya des soldats à Cochabamba. Le bilan de plusieurs jours de violence s’établit à 100 blessés et un mort. Les protestations ne cessèrent que lorsque le gouvernement consentit à révoquer la concession d’AdT et à rendre à la municipalité la gestion du service de l’eau.

Le service demeura cependant peu satisfaisant, de nombreux quartiers n’étant approvisionnés qu’épisodiquement et le niveau de la nappe souterraine de la vallée continuant à baisser. Bien que de nombreux citoyens considèrent l’annulation de la concession comme une victoire de la population, leurs problèmes d’eau n’en sont pas résolus pour autant.

Pendant ce temps, AdT assignait en 2001 le gouvernement bolivien devant le tribunal commercial de la Banque mondiale, son Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements. Selon le San Francisco Chronicle, le consortium Cependant, après plusieurs années d’arbitrages accompagnés d’incessantes protestations internationales, le consortium AdT décida de retirer sa plainte sans compensation. En échange, les autorités boliviennes ont dégagé les investisseurs étrangers de toute responsabilité potentielle.

Un approvisionnement en eau insuffisant peut déstabiliser une nation

Les régions du monde où l’irrigation dépend étroitement de ressources d’une eau en forte diminution recoupent de façon significative la liste de celles qui préoccupent les professionnels de la sécurité et de la gestion des risques : le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Asie centrale. Lorsque l’irrigation devient impossible, des groupes d’hommes au chômage et mécontents peuvent être obligés de quitter la campagne pour la ville, ce qui contribue à l’instabilité politique. Si la migration est transfrontalière, des tensions entre États peuvent se produire.

Les problèmes de l’eau peuvent ainsi contribuer à l’instabilité locale, qui peut elle-même déstabiliser une nation, voire toute une région. De manière indirecte, l’eau contribue aux différends internationaux et nationaux, même si les parties ne se battent pas explicitement pour l’eau. Durant les 30 années qu’Israël a occupé la Bande de Gaza, par exemple, la qualité de l’eau s’y est constamment détériorée, l’eau salée s’est infiltrée dans les puits et les maladies provoquées par l’eau ont fait des morts parmi les résidents. En 1987 a commencé la seconde intifada dans la Bande de Gaza, et le soulèvement s’est rapidement propagé dans toute la Cisjordanie. S’il serait simpliste de prétendre que la baisse de la qualité de l’eau était à l’origine de la violence, elle a sans aucun doute aggravé une situation déjà critique, en affectant la santé et les moyens d’existence des communautés.

L’examen des relations entre l’Inde et le Bangladesh montre qu’à leur tour, des perturbations locales peuvent découler de différends sur les eaux internationales et aviver les tensions entre États. Dans les années 1960, l’Inde a construit un barrage à Farakka qui détournait du Bangladesh une partie des eaux du Gange afin de débarrasser de sa vase le port maritime de Calcutta, à quelque 160 km plus au sud. Au Bangladesh, la réduction du débit a limité la quantité des eaux superficielles et souterraines, entravé la navigation, accru la salinité, dégradé les pêcheries et menacé l’approvisionnement en eau et la santé publique, en poussant certains citoyens à migrer – et, ironie du sort, souvent vers l’Inde.
Ainsi, alors qu’aucune « guerre de l’eau » n’a eu lieu, la pénurie d’eau douce de qualité, ou la rivalité pour les ressources en eau a parfois provoqué une intense instabilité politique qui s’est traduite par une grande violence sur une petite échelle.

Extrait d'un article d'Annika Kramer, Aaron T. Wolf, Alexander Carius et Geoffrey D. Dabelko, publié dans Planète science, volume 11, n° 1, janvier 2013

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