Aucun signe de futures « guerres de l’eau »

Il est frappant de constater que le territoire de 148 nations se situe dans des bassins internationaux et que plus de 30 d’entre eux sont presque entièrement compris dans ces bassins. Leur incontournable interdépendance est illustrée par le nombre de pays qui se partagent chacun de ces bassins internationaux : les problèmes soulevés par des bassins comme celui du Danube, partagé entre 19 pays ou celui du Nil, entre 11 pays, sont faciles à imaginer.

Bassins fluviaux internationaux

Source: International River Basin Registry, Oregon State University

Les bassins internationaux qui recoupent les frontières nationales de deux pays ou davantage, couvrent environ 45 % de la surface des terres émergées, abritent environ 40 % de la population mondiale et représentent à peu près 60 % du débit mondial de tous les fleuves. En outre, leur nombre va croissant : en 1978, les Nations unies recensaient 214 bassins internationaux ; il y en a aujourd’hui 276, surtout dus aux changements politiques comme l’éclatement de l’Union soviétique et de l’ancienne Yougoslavie, ainsi qu’aux progrès de la cartographie.

La multiplicité des bassins partagés, conjuguée à la pénurie croissante de l’eau pour des populations en expansion, a incité de nombreux politiciens et journalistes à faire leurs gros titres sur l’avènement de « guerres de l’eau ». En 1995, par exemple, l’ancien vice-président de la Banque mondiale, Ismail Serageldin, prétendait que les guerres du siècle prochain seraient provoquées par l’eau.

Ces avertissements ont invariablement visé le Moyen-Orient aride et hostile, où des armées ont été mobilisées et ont échangé des coups de feu à cause de cette ressource rare et précieuse. Des théories très élaborées et qualifiées à tort « d’impératifs hydrauliques » ont fait de l’eau la motivation essentielle de stratégies militaires et de conquêtes territoriales, notamment dans le conflit israélo-palestinien.

Le seul problème de ce scénario, c’est qu’il n’est pas corroboré par les faits. En 1951−1953 et de nouveau en 1964−1966, Israël et la Syrie ont échangé des coups de feu consécutifs au projet de la Syrie de détourner le Jourdain, mais l’échange final, accompagné d’attaques faisant intervenir tanks et aviation, a stoppé l’exécution du projet et a mis fin à la tension concernant l’eau entre les deux États. Pourtant, la guerre de 1967 a éclaté moins d’un an plus tard. L’eau n’eut que peu, voire pas d’effet sur la pensée stratégique dans la violence israélo-arabe qui s’ensuivit, même pendant les guerres de 1967, 1973 et 1982, alors que l’eau était une source latente de tension politique et l’un des sujets les plus difficiles dans les négociations de paix qui suivirent. Autrement dit, même si les guerres ne concernaient pas directement l’eau, les accords sur sa répartition constituaient un obstacle à la paix.

Si les réserves et les infrastructures de l’eau ont souvent servi d’instruments ou de cibles militaires, aucun État n’est entré en guerre spécifiquement pour des ressources en eau depuis que les cités-états de Lagash et d’Umma s’affrontèrent dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate en 2500 avant notre ère. Au contraire, selon la FAO, plus de 3 600 traités concernant l’eau ont été signés entre 805 et 1984. Bien que la plupart d’entre eux concernaient principalement la navigation, ils devinrent progressivement plus nombreux à traiter de la gestion de l’eau, notamment la lutte contre les inondations, les projets d’hydroélectricité ou la répartition des eaux dans les bassins internationaux. Depuis 1820, plus de 680 traités ou accords concernant l’eau ont été signés, dont plus de la moitié au cours des cinquante dernières années.

L’histoire montre que les litiges internationaux relatifs à l’eau trouvent, de facto, une solution même entre ennemis et même lorsque le conflit a éclaté pour d’autres raisons. Certains parmi les ennemis les plus véhéments du monde ont négocié des accords relatifs à l’eau ou s’emploient à le faire, et les organismes qu’ils ont créés se montrent souvent résilients, même lorsque les relations sont tendues.

Le Comité du Mékong, par exemple, créé en 1957 comme agence intergouvernementale entre le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Viet Nam, n’a pas cessé d’échanger des données et des informations sur la mise en valeur des ressources en eau durant toute la guerre du Viet Nam (1955−1975). Israël et la Jordanie ont tenu des pourparlers secrets « de table de pique-nique » sur la gestion du Jourdain à la suite des négociations infructueuses de Johnston en 1953−1955, alors même qu’ils ont été en guerre de l’indépendance d’Israël en 1948 jusqu’au traité de paix de 1994. La Commission de l’Indus, établie aux termes du traité des eaux de l’Indus, en 1960 entre l’Inde et le Pakistan, a survécu à deux grandes guerres entre l’Inde et le Pakistan en 1965 et 1971. Les 11 pays riverains du bassin du Nil travaillent eux aussi actuellement à des négociations de haut niveau gouvernemental, afin de mettre le bassin en valeur dans un esprit de coopération en dépit des désaccords persistants entre les États situés en amont et en aval.

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Dans le bassin de l’Okavango, les revendications du Botswana afin de maintenir le delta et son industrie lucrative d’écotourisme sont source d’un litige avec la Namibie située en amont, qui désire prélever de l’eau traversant le couloir de Caprivi, afin de fournir sa capitale en eau potable.

En Afrique australe, plusieurs accords de bassins fluviaux ont été signés alors que la région était aux prises avec une série de guerres locales, dans les années 1970 et 1980, comme la « guerre populaire » en Afrique du Sud et les guerres civiles du Mozambique et de l’Angola. Malgré la complexité des négociations, les accords ont constitué de rares moments de coopération pacifique entre un grand nombre de ces pays. Après la fin de la plupart de ces guerres et de l’apartheid, l’eau s’est avérée être l’un des fondements de la coopération dans la région. De fait, le Protocole de 1995 sur les systèmes fluviaux partagés a été le premier protocole signé au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe.

Extrait d'un article d'Annika Kramer, Aaron T. Wolf, Alexander Carius et Geoffrey D. Dabelko, publié dans Planète science, volume 11, n° 1, janvier 2013