22.11.2016 - Sciences exactes et naturelles

Une récompense pour l’entrepreneur qui revigore la recherche jamaïcaine

© Photo courtesy of Bio-Tech Research and Development Institute. Le Dr Lowe tient sa récompense, en compagnie du président de la Banque interaméricaine de développement, Luis Alberto Moreno, et du premier ministre jamaïcain Andrew Holness.

Une entreprise jamaïcaine spécialiste des produits pharmaceutiques et nutraceutiques dérivés de plantes indigènes a reçu, cette année, le Prix de l’Innovateur local offert par la Banque interaméricaine de développement (BID). Fondée en 2010 par le Dr Henry Lowe, le Bio-Tech R&D Institute Ltd (BTRI) est cité en exemple dans le Rapport de l’UNESCO sur la science, en tant que symbole de l’émergence d’une recherche privée d’origine caribéenne.

Le rapport explique que les recherches de l’entreprise « visent principalement à isoler des composants purs pour le développement de candidats pour le traitement du cancer, du VIH/sida et du diabete, entre autres maladies chroniques ».

Le Dr Lowe a reçu sa récompense des mains du président de la Banque interaméricaine de développement, Luis Alberto Moreno, et de celles du premier ministre jamaïcain Andrew Holness, pour son utilisation novatrice de Tillandsia recurvata (les Filles de l’air). Cette plante offre des perspectives intéressantes pour le traitement de certains cancers et, potentiellement, pourrait agir comme agent neuroprotecteur dans le cas de la maladie de Parkinson, par exemple.

Le rapport rappelle qu’ « en octobre 2014, le Dr Lowe et son équipe ont publié un article dans la revue European Journal of Medicinal Plants après avoir découvert que des extraits exclusifs de la variété jamaïcaine de l’anamu empechaient la survie du virus du VIH. Le Dr Lowe a déclaré au Jamaican Observer à l’époque que si ces constatations venaient à se confirmer, elles pourraient également influer sur le traitement d’autres maladies virales, comme le chikungunya ou Ebola. Fin 2014, il a attiré l’attention de la communauté internationale en lançant une entreprise (Medicanja) chargée d’effectuer des recherches et d’exploiter des variétés de chanvre cultivé en vue d’applications médicales potentiellement rentables ».

« BTRI emploie une douzaine de jeunes titulaires d’un doctorat ou d’un master », raconte le rapport. Ceux-ci « font preuve de beaucoup d’enthousiasme et qui ont su mettre en place une collaboration efficace avec des laboratoires établis sur place et à l’étranger, notamment à l’Université des West Indies (UWI) et à l’Université du Maryland (États-Unis). La société a renforcé sa collaboration avec l’UWI, ou elle a installé un laboratoire de recherche-développement (R&D) ultramoderne et où elle prête ses compétences en entrepreneuriat en vue de la commercialisation des produits de la propriété intellectuelle de l’université ».

Le rapport fait remarquer que, « si BTRI bénéficiait à l’origine du soutien financier de la Fondation pour la santé environnementale, une société à but non lucratif fondée par Henry Lowe, elle vit désormais des recettes de la vente de ses propres produits. L’entreprise ne reçoit aucun financement public… Cette réussite exemplaire montre qu’un entrepreneur animé d’une vision peut apporter à un pays et à une région le leadership qui fait cruellement défaut en matière de R&D, même en l’absence de politiques publiques efficaces ».

Le discours du Dr Lowe lors de la remise du prix en Jamaïque, le 26 octobre 2016, à la 19ème conférence Foromic, fait écho à cette analyse. Après avoir rappelé qu’il avait investi plus de 6,5 millions de dollars de sa poche dans le développement de produits pharmaceutiques et nutraceutiques à base de Tillandsia recurvata, le Dr Lowe a demandé au gouvernement et à la BID de réfléchir à l’établissement d’un fonds pour la science et la technologie.

Selon le Jamaica Observer, le Dr Lowe a dit que « nous avons obtenu au moins cinq brevets pour le travail que nous avons effectué et nous en attendons six autres. Nous sommes donc fiers et contents. Mais devinez quoi ? Aucun soutien financier… L’entrepreneuriat a besoin d’un coup de pouce collaborative de la part des banques commerciales, de la BID et de ses agencies, ainsi que de la part des banques de développement de chaque pays individuel ».

La Jamaïque a un Ministère de la science, la technologie, l’énergie et les mines, ainsi qu’une Commission pour la science et la technologie. Et pourtant, elle n’a investi que 0,06 % de son PIB dans la recherche-développement en 2002, la dernière année pour laquelle des données sont disponibles. Cela correspond à un investissement de 3,30 dollars des US par habitant par an (en parité de pouvoir d’achat), selon le Rapport de l’UNESCO sur la science.

La Jamaïque était un des pays membres de la Communauté des Caraïbes (Caricom) qui ont participé à l’atelier de formation aux questionnaires internationaux sur les données en recherche-développement (R&D). Cet atelier fut organisé par l’Institut de statistiques de l’UNESCO à Grenade, en 2011. Malgré l’atelier, seule la Trinité-et-Tobago, parmi les membres de Caricom, a fourni des données sur la R&D en 2014.

Le Rapport de l’UNESCO sur la science suggère que « la méconnaissance actuelle du cadre de la science, technologie et innovation (STI) dans les Caraïbes est aggravée par la faiblesse des capacités institutionnelles de recherche et par l’inadéquation de la collecte, de l’analyse et du stockage des données importantes, y compris pour les indicateurs de performance ». Le rapport propose que les gouvernements de la région ne dressent une cartographie de la situation dans leur pays, ou alors ils « seront condamnés à tatonner dans le noir aussi longtemps qu’ils n’auront pas mené une analyse rigoureuse de l’état et du potentiel de la STI à l’echelle nationale ».

Un indicateur de performance est d’ores et déjà disponible, grâce à la base de donnée de Thomson Reuters, qui mesure la production scientifique sous forme d’articles catalogues dans des journaux internationaux. Selon cette base de données, la Jamaïque n’a produit que 42 articles par million d’habitants en 2014, contre 1 430 par million à Grenade et 730 par million à St Kitts et Nevis. La moyenne mondiale est de 176 par million. Alors que la Jamaïque et la Trinité-et-Tobago étaient premiers ex aqueo parmi les membres du Caricom en 2005, avec une production de 36 articles, la Jamaïque a depuis reculé à la troisième place derrière le Grenade et la Trinité-et-Tobago, suite à une chute brutale de sa production annuelle de 178 à 117 articles entre 2012 et 2014.

Dans ce contexte, il est encourageant de constater la création, en 2005, des Prix nationaux d’innovation en science et technologie, qui sont administrés par le Conseil de recherche scientifique de la Jamaïque, une institution datant des années 1960. Les candidats concourent pour recevoir des prix de 20 000 dollars des US et attirer l’attention des investisseurs, dans l’espoir d’obtenir un capital-risque et de pouvoir approfondir le développement de leur produit avec des chercheurs universitaires et d’autres parties intéressées.

Autre signe encourageant : le Plan stratégique pour la Communauté des Caraïbes 2015-2019. Il vise principalement à renforcer la résilience socio-économique, technologique et environnementale des Caraïbes. A l’exception du Guyana, du Suriname et de la Trinite-et-Tobago, qui disposent d’importantes réserves d’hydrocarbures ou de minerais, la plupart des États sont de petite taille et possèdent des ressources naturelles trop limitées pour soutenir un développement économique rapide. Ils devront des lors trouver d’autres moyens de créer des richesses. Les deux principaux facteurs qui, selon le plan, permettront d’améliorer la résilience des Caraïbes sont une politique étrangère commune (en vue d’une mobilisation efficace des ressources) et la R&D et l’innovation.

Le plan complète la Politique énergétique (2013) et la Feuille de route et stratégie sur l’énergie durable de la Caricom, qui fixent l’objectif d’élever la part des sources d’énergie renouvelables dans la production d’électricité totale des États membres de la Caricom à 20 % à l’horizon 2017, à 28 % à l’horizon 2022 et à 47 % à l’horizon 2027.

Le Plan stratégique pour la Communauté des Caraïbes 2015-2019 devrait offrir un bon cadre de développement à la STI dans la région, car les aspirations collectives recensées par ce plan coïncident avec celles des principaux plans nationaux. Ainsi, la Vision 2030 de la Jamaïque (2009), qui accorde une importance centrale à la STI, est accompagnée par une Feuille de route de la STI (2012).

Le Rapport de l’UNESCO sur la science conclut qu’ « qu’il est grand temps que la région se lance dans une démarche de recensement détaillé des politiques de STI afin d’avoir un état des lieux précis de la situation actuelle. Ce n’est qu’à cette condition que les pays pourront concevoir des politiques fondées sur des éléments probants qui proposent des stratégies crédibles pour augmenter les investissements dans la R&D, par exemple ».

(1) Hines, Horace (2016) Lowe wins IDB Innovator Award. Jamaica Observer, 26 October.

Source : adapté de Ramkissoon, H. et Ishenkumba, K. (2015) Caricom. Dans le Rapport de l'UNESCO sur la science.




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