06.01.2017 - Natural Sciences Sector

La collaboration internationale entre scientifiques est devenue incontournable, selon un rapport

© Roberto Barnaba/ICTP, Des étudiants en physique, originaires d’Espagne, d’Iran, du Sénégal, du Venezuela et du Viet Nam, profitent d’une séance d’étude improvisée sur la terrasse du Centre international de physique théorique Abdus Salam de l’UNESCO, en Italie.

En 2014, un article scientifique sur quatre a été cosigné par un collaborateur étranger, contre un sur cinq une décennie plus tôt, observe le Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030, paru en novembre 2015.

Cette moyenne mondiale cache bien des variations entre régions. C’est aux Caraïbes que le taux de collaboration internationale entre scientifiques est le plus élevé. Il est même passé de 59% à 82% de tous les articles produits dans la région entre 2005 et 2014.

En 2014, 86% des articles scientifiques publiés dans les pays à faible revenu résultaient d’une collaboration internationale, contre 82% en 2005. Dans les pays à revenu intermédiaire (tranche inférieure), le taux était de près de 38% (contre 32% neuf ans plus tôt). Quant aux pays à revenu élevé, un article sur trois (34%) y comptait un co-auteur étranger, contre 28% auparavant.

Bien que les taux les plus élevés de collaboration se trouvent dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire (tranche inférieure), il existe des exceptions à la règle. Ainsi, la Suisse, considérée par l’Union européenne comme « un champion de l’innovation », comptait un des taux les plus élevés au monde en 2014 : 72% (contre 59% en 2005). Ce taux est bien supérieur à celui de l’Union européenne (46% en 2014). Elle ne peut donc pas s’expliquer uniquement par la participation de la Suisse aux programmes de recherche européens.

Le fait que 51% des doctorants en Suisse soient nés à l’étranger n’est sans doute pas étranger à ce phénomène. Plus de la moitié des docteurs et près de la moitié du personnel de recherche dans le secteur privé sont également nés en dehors de la Suisse. Par ailleurs, une étude de l’Eurostat (2010) citée par le Rapport de l’UNESCO sur la science a révélé qu’entre 5% et 29% des citoyens européens titulaires d’un doctorat avaient travaillé à l’étranger comme chercheur pendant au moins trois mois au cours de la dernière décennie. Le rapport cite une autre étude de 2009 cette fois ayant conclu que « la collaboration entre les universitaires invités et leurs collègues allemands se poursuivait après la fin de leur séjour ». Enfin, une troisième étude a montré que, dans six pays d’Asie-Pacifique, « les scientifiques qui « avaient été formés à l’étranger participaient activement à la collaboration internationale en matière de recherche ».

C’est dans les États arabes d’Asie que la collaboration internationale entre scientifiques a fait le plus grand bond en avant entre 2005 et 2014 : de 44% à 77% des articles. Au cours de cette période, la productivité scientifique a bien progressé en Arabie saoudite et au Qatar, grâce notamment aux mesures incitatives mises en place pour attirer des chercheurs étrangers. Ainsi, ces dernières années, l’Université du roi Abdulaziz en Arabie saoudite a réussi à attirer plus de 150 chercheurs étrangers faisant l’objet de nombreuses citations. Le rapport observe que « ces enseignants sont censés mener des recherches en Arabie saoudite et collaborer avec leurs collègues saoudiens. Ce plan a permis [à l’université] de gagner des places dans les classements mondiaux, de stimuler la production globale de la recherche et de renforcer les capacités locales en matière de recherche-développement. Autre particularité, l’Arabie saoudite compte plus de doctorants inscrits à l’étranger que sur le territoire national. Le Qatar, pour sa part, a réussi à attirer plusieurs universités de recherche de renom vers la Cité de l’éducation, dont cinq universités américaines.

Les régions qui ont les plus forts taux de collaboration internationale entre scientifiques après les États arabes d’Asie sont l’Asie centrale (où le taux est passé de 61% à 71% des articles), l’Association européenne de libre échange, dont la Suisse fait partie (de 58% à 70%), et l’Afrique (de 54% à 65%).

En revanche, moins de la moitié des articles scientifiques ont un coauteur d’origine étrangère en Union européenne (de 36% à 46%) et en Amérique latine (de 39% à 42%).

Les taux les plus bas sont à chercher du côté de l’Asie du Sud (26%) et du Sud-est (28%), où la Chine (24%) et l’Inde (23%) enregistrent des taux modestes de collaboration internationale. La création de la Communauté économique des Nations de l’Asie du Sud-est (ANASE) en 2015 devrait favoriser davantage de coopération scientifique entre ses pays membres.

En règle générale, des petites îles insulaires en développement et les pays ayant des systèmes d’innovation immatures ont les taux de collaboration internationale les plus élevés. C’est le cas notamment des pays suivants, où plus de 90% des articles avaient au moins un auteur étranger entre 2008 et 2014 : Afghanistan, Angola, Burkina Faso, Bhoutan, Cabo Verde, Cambodge, El Salvador, Guatemala, Honduras, République démocratique populaire lao, Maldives, Mongolie, Mozambique, Myanmar, Nicaragua, Niger, Panama, Papua nouvelle guinée, Paraguay, République du Congo, Îles Solomon et Timor-Leste.

Qui se ressemble s’assemble (en règle générale)

Ce n’est guère surprenant de constater que les européens puisent leurs principaux partenaires parmi d’autres pays européens, bien que les États-Unis arrivent en tête pour la plupart d’entre eux. La réciprocité est de mise, puisque les États-Unis comptent le Royaume Uni, l’Allemagne et la France parmi ses cinq plus proches collaborateurs, ainsi que son voisin du nord, le Canada. Sa collaboratrice la plus proche, pourtant, reste le seul pays qui peut rivaliser avec les États-Unis pour le volume de publications scientifiques, à savoir la Chine.

Bien que les pays à revenue élevés soient le partenaire de choix pour la plupart des pays en développement, notamment dans le context de projets de recherche finances par les donateurs, il y a quelques exceptions notables. Des scientifiques Azeri et Turkmènes collaborent surtout avec les Turcs, par exemple, et les scientifiques du Lesotho, de la Namibie, du Swaziland et du Zimbabwe gravitent plutôt vers l’Afrique du Sud – qui est également le deuxième pays de choix pour les Nigérians, après les Etats-Unis. Les scientifiques irakiens et yémenites co-écrivent leurs articles surtout avec des Malaisiens et les laotiens le plus souvent avec des thailandais. La Fédération de Russie est le partenaire de choix des Belarusses, des Kazakhs, des Khirghiz, des Ukrainiens et des Ouzbeks.

Dans la grande majorité des cas précités, on observe un effet de voisinage, avec une collaboration scientifique impliquant surtout des pays limitrophes ou situés dans la même région. Exception notable : la préférence des scientifiques irakiens et yémenites pour la Malaisie. L’explication tient peut-être dans le nombre croissant d’étudiants internationaux qui choisissent comme destination la Malaisie, en relation avec l’objectif du gouvernement d’attirer 200 000 étudiants étrangers à l’horizon 2020. Entre 2007 et 2012, le nombre d’étudiants internationaux avait déjà double à plus de 56 000, alors que la Malaisie était devenu une des dix destinations préférées des étudiants arabes. Au cours de cette période, le nombre de Yémenites et d’Irakiens avait gonflé de 170%, à 3 090 and 1 782 étudiants respectivement. Pendant ce temps, le nombre d’iraniens inscrits aux universités malaisiennes a plus que triplé à 8 170. En parallèle, les Iranians sont devenus les quatrièmes collaborateurs les plus prisés des scientifiques malaisiens.

Quasiment tous les pays au sud du Sahel comptent désormais au moins un autre pays africain parmi les cinq premiers collaborateurs, une situation bien différente d’il y a une décennie. En 2009, 6% des étudiants de l’Afrique austral étudiaient à l’étranger, pour la plupart en Afrique du Sud où ils paient les mêmes frais de scolarité que les étudiants sudafricains. Un chercheur sur deux (49%) y réside de façon temporaire. « Premier pays d’accueil du continent, l’Afrique du Sud se classe en outre au 11e rang dans le monde, » explique le rapport. L’Afrique du Sud figure également parmi les cinq collaborateurs principaux d’un pays africain sur trois au sud du Sahel, d’autres partenaires privilégiés étant le Burkina Faso, le Cameroun, le Kenya, le Nigéria, le Sénégal ou l’Ouganda.

En Amérique latine, en revanche, la grande majorité d’articles sont co-écrits par des scientifiques basés aux États-Unis, suivis de l’Espagne (7 pays), du Brésil et du Mexique (4 pays chacun), de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Les financements étrangers comptent pour 17,5% des dépenses en recherche au Chili, qui accueille des observatoires astronomiques européens en nord-américains sur son sol, et en Amérique latine, où le Panama accueille l’Institution Smithsonian.

Au Brésil, où les financements étrangers sont négligeables, l’État de São Paolo concentre 73% des dépenses publics du pays en recherche-développement. La Fondation de recherche de São Paolo (FAPESP) a conclu des accords de coopération avec des institutions publiques dans tous les pays avec lesquels le Brésil collabore le plus étroitement en matière de recherche, à savoir les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Espagne.

Une autre explication pour l’étroitesse des liens entre chercheurs en Amérique latine et leurs homologues aux États-Unis et en Europe occidentale tient dans la forte présence de la diaspora dans cette même partie du monde. Selon, le Rapport de l’UNESCO sur la science, il y a quatre fois plus d’étudiants basés en Europe occidentale ou en Amérique du Nord que dans tout autre pays de l’Amérique latine. En 2013, le Conseil national mexicain pour la science et la technologie (CONACYT) et l’Organisation des États américains ont créé un programme commun offrant 500 bourses sur une période de cinq ans aux étudiants de troisième cycle en biologie, chimie, sciences de la Terre, ingénierie, mathématiques et physique en vue de faciliter les échanges d’étudiants universitaires sur le continent américain.

En Asie du Sud-est, quant à elle, bien que la « collaboration implique surtout des pôles de connaissances mondiaux (États-Unis, Royaume-Uni, Chine, Inde, Japon et France), toutefois, dans les faits, on assiste à l’émergence d’un pôle de connaissances Asie-Pacifique. L’Australie par exemple est l’un des cinq premiers collaborateurs de 17 pays » de la région. On observe également une tendance vers la collaboration entre les plus petits États insulaires en développement du Pacifique.

Poursuivre à la fois la qualité et la pertinence : un grand défi

Le Rapport de l’UNESCO sur la science souligne un dilemme : l’importance de la collaboration internationale pour le développement de la recherche endogène, mais aussi le défi de « permettre aux scientifiques de faire carrière dans la recherche en combinant qualité et pertinence des travaux ». D’un cote, il est impératif de produire des travaux de recherche scientifique de qualité : le critère majeur utilisé en la matière est le nombre d’articles publiés dans des revues spécialisées. Cet élément est déterminant pour la carrière des chercheurs, à l’université comme dans les organismes publics de recherche. Pourtant, « de nombreux plans nationaux de développement insistent sur la nécessaire pertinence de la recherche ».

Les Fidji, par exemple, publient plus d’articles dans des revues spécialisées internationales par million d’habitant que n’importe quel autre État insulaire du Pacifique (120). Plus de huit sur dix (83%) de ces articles ont un co-auteur étranger, surtout basés en Australie, aux États-Unis, en Nouvelle Zélande, au Royaume-Uni ou en Inde (la moitié de la population des Fidji est d’origine indienne).

Selon le Ministère fidjien de la sante, la collaboration avec des chercheurs étrangers aboutit certes souvent à la publication d’un article dans un journal renommé, toutefois les retombées en termes d’amélioration de la santé aux Fidji sont très faibles. Le Rapport de l’UNESCO sur la science explique qu’ »un nouvel ensemble de directives est désormais en place aux Fidji afin d’aider au renforcement des capacités locales de recherche dans la santé, grâce à la formation et à l’accès à de nouvelles technologies. Les projets de recherche menés aux Fidji avec des organismes étrangers sont tenus de contribuer, preuve à l’appui, au renforcement des capacités locales de recherche médicale. Le Ministère de la sante lui-même s’attache à développer les capacités locales de recherche par le biais de la Revue de santé publique des Fidji, qu’il a lancée en 2012.

Parallèlement, en 2013, le Ministère de l’agriculture a repris la publication de la Revue d’agriculture des Fidji, qui n’avait pas paru depuis 17 ans ».

Qu’est-ce qui explique l’augmentation de la collaboration entre scientifiques de différents pays ?

Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science, plusieurs facteurs expliquent cette tendance vers plus de collaboration internationale. D’une part, il y a la forte augmentation (+21%) depuis 2008 du nombre de chercheurs, qui sont aujourd’hui 7,8 millions dans le monde. Cette évolution est confortée par l’explosion des publications scientifiques au cours de la même période.

D’autre part, « la concurrence s’est considérablement intensifiée entre chercheurs souhaitant publier leurs travaux dans un nombre limité de revues prestigieuses, tout comme entre scientifiques désireux d’obtenir un emploi dans les centres de recherche et universités les plus réputés. De plus, ces établissements se font eux-mêmes concurrence pour attirer les meilleurs talents ».

Le rapport observe qu’en parallèle, l’Internet a été à l’origine de la « science ouverte », ouvrant ainsi la voie à une collaboration en ligne des chercheurs à l’échelle internationale, ainsi qu’au libre accès aux publications et aux données sources. De nombreux sujets de recherche se prêtent à la collaboration internationale, comme dans les domaines de l’astronomie et des sciences de l’océan où des dizaines d’auteurs peuvent être amenés à cosigner le même article.

Dans le même temps, l’Internet a permis une évolution mondiale dans le sens d’un « enseignement ouvert », avec le développement et l’offre de nombreux cours en ligne ouverts et massifs ou en petits groupes privés (MOOC) proposés par de nouveaux groupements universitaires mondiaux.

On observe également l’émergence d’un marché mondial de l’éducation et de l’emploi pour les scientifiques et ingénieurs aussi bien dans les secteurs privé que public. Les scientifiques n'ont jamais été aussi mobiles. De plus en plus, on juge indispensable de confier la recherche et l’innovation à des équipes internationales. Comme on le dit souvent, la Silicon Valley aux États-Unis doit son succès aux CI, abréviation qui désigne non pas les circuits intégrés, mais la contribution des Chinois et des Indiens à ce foyer de l’innovation.

« Le revers de la médaille », selon le rapport, est que les flux transfrontières de connaissances sous la forme d’échange de chercheurs, de travaux corédigés, de copropriété des inventions et de crédits à la recherche dépendent aussi fortement de facteurs n’ayant que peu de rapports avec la science. De nos jours, l’élaboration d’une politique nationale de la science, la technologie et l’innovation a bien souvent des objectifs mercantiles. Tous les gouvernements sont soucieux d’accroitre leurs exportations de haute technologie, mais peu d’entre eux sont prêts à discuter de la levée des obstacles non tarifaires (marches publics, par exemple) qui limitent peut-être leurs importations. Chacun souhaite attirer les centres de R&D et les professionnels de l’étranger mais peu acceptent d’envisager des cadres de nature à faciliter les mouvements transfrontières (dans les deux sens) » – comme l’a si bien démontré le Brexit. « La décision de l’Union européenne de délivrer des visas scientifiques à compter de 2016 afin de faciliter la circulation de spécialistes est une tentative pour lever certains de ces obstacles ».

Source: adapté du https://fr.unesco.org/Rapport_UNESCO_scienceRapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 ; données bibliométriques tirées de la base de données de Thomson Reuters, traitement des données par Science-Metrix pour le Rapport de l ‘UNESCO sur la science




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