21.09.2016 - Sciences exactes et naturelles

Seule une minorité de firmes innovatrices collaborent avec des universités

Photo: © Ju1978 / Shutterstock.com. Usine d’assemblage automobile à Lovetch (Bulgarie) en 2012

En 2013, l’Institut de Statistique de l’UNESCO a lancé une enquête internationale sur l’innovation menée par les entreprises manufacturières, dans la perspective d’évaluer le degré d’interaction de celles-ci avec des universités et des instituts publics de recherche lors de la conception de nouveaux produits et procédés. L’enquête a révélé que la majorité des entreprises n’interagissaient absolument pas avec des institutions publiques de recherche.

Dans les 31 pays à revenu élevé ayant répondu au questionnaire, les liens entre les universités et les entreprises étaient les plus faibles en Australie (1,4% des entreprises), au Royaume-Uni (4,7%) et en Italie (5,3%). Moins d’une entreprise sur 10 faisait état de collaboration avec le secteur universitaire dans huit autres pays, à savoir : Chypre, Estonie, Lettonie, Malte, Nouvelle Zélande, Portugal, Fédération de Russie et Espagne.

Même au Japon et en République de Corée, deux pays pourtant fortement engagés dans la recherche-développement (R&D), la proportion était de seulement 15,7% and 10,0% respectivement. Dans seulement deux pays, plus d’une entreprise sur cinq collabore avec le secteur universitaire: la Finlande (33,8%) et l’Autriche (24,7%). Comme au Japon et en République de Corée, la part de la recherche financée par les entreprises en Finlande figure parmi les plus élevées au monde.

Les conclusions de l’enquête sont sensiblement les mêmes en ce qui concerne la collaboration entre les entreprises manufacturières et les instituts publics de recherche, avec l’exception notamment de la Finlande et de l’Autriche, où ce type de collaboration chute à 24,8% et 11,6% des entreprises respectivement.

On observe une situation analogue dans les 22 pays à revenu faible et intermédiaire ayant répondu au questionnaire. Plus d’une entreprise sur cinq collabore avec le secteur universitaire dans seulement une poignée de pays : Malaisie (20,7%), Hongrie (23,1%), Costa Rica (35,3%), Kenya (46.2%) et Philippines (47.1%). Alors que, s’agissant cette fois de collaboration avec des instituts publics de recherche, le taux variait peu en Malaisie (17,4%), au Kenya (40,9%) et aux Philippines (50,0%), il baissait à 8,1% au Costa Rica et à 9.9% en Hongrie.

Les conclusions de l’enquête furent analysées dans le Rapport de l’UNESCO sur la science (2015), dont la version française sortira en fin d’année. Le rapport en déduit que « l’une des préoccupations des décideurs devrait être le peu d’importance que la plupart des entreprises accordent au maintien de liens avec les universités et les instituts de recherche publics, alors que le renforcement des liens entre les universités et l’industrie constitue souvent un objectif majeur des instruments de politique ».

Bayh Dole: la loi qui a changé les règles du jeu

Depuis que le Congrès américain a voté la loi Bayh-Dole en 1980, elle est devenue un modèle du renforcement des liens entre université et industrie. Le Japon, par exemple, a adopté sa propre version de la loi Bayh Dole en 1999.

Le Congrès américain avait voté la loi Bayh-Dole afin d’encourager l’adoption des technologies développées par des organismes de recherche ayant bénéficié de fonds publics. La loi a permis aux universités de conserver les droits de propriété intellectuelle de la R&D financée sur crédits fédéraux et lancé un mouvement en faveur du brevetage et de la commercialisation de nouvelles technologies par les universités.

Le Rapport de l’UNESCO sur la science rappelle comment « certaines universités sont ainsi devenues des pôles d’innovation, dans lesquels de petites start-up créées dans le cadre des recherches effectuées sur le campus ajoutent de la valeur avant, généralement, de s’associer à un partenaire industriel plus important et déjà établi pour commercialiser leur(s) produit(s) ».

« Ces universités ont pu ainsi faire émerger des écosystèmes locaux d’innovation. Devant cette réussite, un nombre croissant d’établissements a créé des infrastructures internes pour soutenir les start-up issues de la recherche (comme des bureaux de transfert de technologies), ainsi que des incubateurs conçus pour soutenir les jeunes entreprises et leurs inventions technologiques ».

Cette relation peut être bénéfique aussi bien pour l’entreprise que pour l’université. « Le transfert de technologies participe de la mission de l’université en diffusant des idées et des solutions qui peuvent être mises en pratique », explique le rapport. « Il soutient également la création d’emplois dans les économies locales et resserre les liens avec l’industrie, indispensables à la recherche subventionnée ».

Du point de vue de l’industrie, de nombreuses entreprises des secteurs à forte intensité de technologie estiment que s’associer avec des universités est un moyen plus efficace d’utiliser leur investissement en R&D que de développer elles-mêmes des technologies. En subventionnant la recherche universitaire, ces entreprises tirent profit de la vaste expertise et de l’environnement collaboratif au sein des départements universitaires.

Les exemples les plus frappants de collaboration entre université et industrie aux États-Unis sont la Californie et le Massachusetts, deux États qui concentrent à eux deux un tiers de la recherche-développement pratiquée par les entreprises au niveau national. Cette part élevée est le reflet d’une association fructueuse entre l’excellence universitaire et la place importante accordée par les entreprises à la R&D. Ainsi, « la Californie abrite les prestigieuses Université Stanford et Université de Californie, qui sont situées à proximité de la Silicon Valley. De même, l’État du Massachusetts est connu pour la Route 128 autour de la ville de Boston, le long de laquelle sont installées de nombreuses entreprises de haute technologie, mais également l’Université de Harvard et le Massachusetts Institute of Technology (MIT) ».

Pourquoi si peu d’interaction avec des universités ?

S’il est tellement souhaitable de nouer des liens avec le monde académique, pourquoi donc la plupart des entreprises accordent-elles si peu d’importance à la collaboration avec les universités ?

Une explication pour ce phénomène dans les pays à revenu élevé pourrait se trouver dans le fait que le transfert de technologies – par nature imprévisible – ne peut être un complément fiable des autres recettes des universités’, telles que les subventions gouvernementales ou les frais d’inscription.

Toujours est-il que la recherche subventionnée par l’industrie peut être une source précieuse de revenu lorsque les budgets publics sont frappés par l’austérité. Aux États-Unis, par exemple, l’investissement fédéral a stagné après la récession de 2008-2009. Bien que la recherche subventionnée par l’industrie ne représente que 5 % de la R&D des universités, les plus grandes d’entre elles dépendent de plus en plus du secteur industriel pour le financement de la recherche, plutôt que des financements fédéraux et des États. Malheureusement, les États-Unis ne collectent pas d’informations sur les liens entre les entreprises et les universités ou autres institutions publiques, ce qui aurait permis de mesurer l’ampleur de ce phénomène.

Autre explication pour le manque de collaboration entre firmes manufacturières et universités : leurs différentes cultures de travail. Les intérêts des chercheurs et des industriels ne convergent pas toujours. Les partenaires industriels ne souhaitent pas forcément publier, afin d’éviter que leurs concurrents ne tirent profit de leur investissement, alors que la carrière des chercheurs universitaires dépend de la publication des résultats de leurs travaux’.

Une étude de l’UNESCO intitulée Biotechnology and Bio-entrepreneurship in Tanzania (2011), qui est citée dans le Rapport de l’UNESCO sur la science, constate « un manque de mesures incitant les universitaires à collaborer avec le secteur privé. Les universitaires ne voient pas leur rémunération augmenter lorsqu’ils obtiennent un brevet ou développent un produit, les chercheurs étant évalués uniquement sur la base de leurs états de service et de leurs publications ».

Un climat d’affaires difficile peut dresser un autre obstacle à la collaboration. Au Brésil, le développement industriel est freiné par le manque d’infrastructures modernes, notamment en matière de logistique et de production d’électricité, auquel s’ajoute une règlementation fastidieuse au sujet de l’immatriculation, de la fiscalité et de la faillite des entreprises, autant de démarches qui coûtent tres cher et freinent l’innovation. Ce phénomène a d’ailleurs un nom, le ≪ coût brésilien ≫ (Custo Brasil).

Seules 6,3% des firmes manufacturières brésiliennes pratiquant l’innovation s’allient avec des universités, alors même que ces dernières jouent un rôle clé dans le transfert de technologies vers le secteur privé. Dans un rapport publié en 2014 par la Société brésilienne de recherche sur les matériaux, Rubén Sinisterra de l’Université fédérale de Minas Gerais estimait que les universités brésiliennes avaient désormais « la capacité de produire des nanomatériaux pour une administration ciblée des médicaments, mais, dans la mesure où les entreprises pharmaceutiques nationales sont dépourvues de capacités internes de R&D, les universités doivent travailler avec elles pour lancer des produits et procédés nouveaux sur le marché ».

Au Zimbabwe, c’est le cadre réglementaire actuel qui gêne le transfert de technologies vers le secteur commercial et le développement de la R&D industrielle, bien que la commercialisation des résultats de recherche soit l’un des principaux objectifs de la Deuxième politique en matière de science, de technologie et d’innovation, adoptée en 2012.

Le manque de moyens peut également entraver la collaboration. En Tanzanie, seulement 7% des firmes manufacturières collaborent avec des universités. Les secteurs des entreprises (0,1%) et universitaire (0,3%) financent une fraction de la recherche, l’essentiel du budget provenant de l’étranger (42%) et du secteur gouvernemental (57%). les entrepreneurs privés dans le secteur des biotechnologies ont prôné l’introduction de régimes fiscaux favorisant le développement des nouvelles idées au niveau national et la mise en place de prêts et de structures d’incubation qui leur permettraient de concurrencer les produits étrangers.

Pour les firmes innovatrices, les universités sont une source mineure d’information

L’enquête menée par l’Institut de statistique de l’UNESCO a révélé une autre tendance déconcertante. Les firmes manufacturières qui pratiquent l’innovation ont tendance à considérer les universités comme une source mineure d’information par rapport à leurs fournisseurs, clients ou propre personnel. Au Brésil, par exemple, seulement 7% des entreprises estiment que les universités sont une source importante d’information. En Tanzanie, elles ne sont que12%. Même en Finlande, la proportion n’est que de 4,5%.

Parmi les pays à revenu élevé, c’est la Nouvelle-Zélande qui se hisse en tête pour cet indicateur, avec 10,2% de firmes. L’écart est bien plus grand entre pays à revenu moins élevé : alors que 40% des firmes argentines, 37,6% des firmes kényanes et 26,4% des firmes mexicaines attachent une grande importance aux universités comme source d’information, elles ne sont plus que 1,9% en Ukraine et 0,4% en Indonésie.

En 2015, l’Institut de statistique de l’UNESCO a lancé une nouvelle enquête internationale sur l’innovation menée par les entreprises manufacturières. Les données recueillies lors de cette dernière enquête viennent d’être publiées sur le site web de l’institut. Elles devraient aider à expliquer pourquoi tant d’entreprises rechignent à nouer des partenariats avec des universités et instituts publics de recherche.

Source: Rapport de l’UNESCO sur la science (2015), qui sera disponible en français sur ce site avant fin 2016. Voir surtout le chapitre 2 intitulé Suivre les tendances en matière d’innovation et de mobilité et le chapitre 5 sur les États-Unis.




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