09.02.2016 - Sciences exactes et naturelles

Afrique : un secteur agricole porteur de vastes possibilités

© atm2003 / Shutterstock.com Tea plantation in Rwanda.

Le 1er février 2016, l’Office chérifien des phosphates (OCP, Maroc) a inauguré une nouvelle usine à Jorf Lasfar, à une centaine de kilomètres au sud de Casablanca. M. Mostafa Terrab, Directeur général de l’OCP cité par Le Monde Afrique, a déclaré : « en 2017, l’OCP atteindra une capacité de production d’engrais de près de 12 millions de tonnes par an, ce qui fera de notre groupe le leader mondial dans ce marché ». Cette nouvelle usine sera destinée au marché africain. Selon les estimations, la consommation d’engrais du continent ne représente actuellement que 3 % de la consommation mondiale. « L’Afrique doit avoir davantage recours aux engrais, affirme M. Terrab. Le défi consiste à le faire de manière efficace et responsable. »

Bien que l’Afrique demeure fortement dépendante de l’agriculture, la productivité est généralement faible dans ce domaine, de même que la création de valeur ajoutée. En Zambie, par exemple, le secteur agricole emploie environ 85 % de la population, mais ne contribue au produit intérieur brut (PIB) qu’à hauteur de 10 % et représente seulement 5 % des exportations, ce qui s’explique principalement par la faiblesse des liens entre agriculture et industrie manufacturière.

D’après le Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030, le secteur agricole africain souffre de la mauvaise gestion des terres et d’investissements insuffisants. En Afrique australe, on estime que plus des trois quarts des terres sont dégradées, et l’érosion des sols a été identifiée comme cause principale de la chute de la production agricole. « On observe une diminution inquiétante des financements publics en faveur de la recherche et développement dans le secteur de l’agriculture », relève le rapport, qui note qu’en 2010, seuls sept pays avaient atteint l’objectif fixé dans la Déclaration de Maputo (2003) de consacrer 10 % du PIB à l’agriculture : Burkina Faso, Burundi, Éthiopie, Malawi, Mali, Sénégal et Zambie. Comme beaucoup de pays africains, ces pays ont une croissance démographique rapide, qui va de 2,52 % par an en Éthiopie à 3,26 % par an en Zambie. Quatre d’entre eux ont augmenté leurs dépenses totales consacrées à la recherche, atteignant des niveaux de financement parmi les plus élevés de l’Afrique subsaharienne : Éthiopie (0,61 % du PIB en 2013), Malawi (1,06 % du PIB en 2010), Mali (0,66 % du PIB en 2010) et Sénégal (0,54 % du PIB en 2010).

L’Éthiopie et le Malawi sont les deux pays d’Afrique qui investissent le plus dans l’agriculture, à hauteur, respectivement, de 21 % et 28 % du PIB en 2010. Leur croissance économique est stable depuis dix ans, mais la fin de la forte augmentation du cours des produits de base en 2013 les a laissés vulnérables, l’agriculture représentant 45 % du PIB en Éthiopie et 27 % au Malawi. Le tabac compte pour la moitié des exportations du Malawi et le café vert pour 40 % de celles de l’Éthiopie. En outre, les deux pays sont vulnérables à la sécheresse, comme bon nombre de pays agricoles voisins. Ces dernières années, le Malawi a enregistré une pluviométrie inférieure à la normale, ce qui a eu une incidence sur la sécurité alimentaire, et l’Éthiopie entre quant à elle dans une période de sécheresse sévère.

La modernisation de l’économie

La plupart des économies agricoles ont conscience que pour réaliser leur ambition, à savoir devenir des pays à revenu intermédiaire des tranches inférieures ou supérieures dans les 10 à 20 prochaines années, il leur faudra améliorer leur productivité et donner une valeur ajoutée aux produits agricoles grâce à la recherche. Ainsi, le Plan éthiopien de croissance et de transformation pour 2011-2015 donne un degré de priorité élevé à l’amélioration de la productivité des cultures et de l’élevage ainsi qu’à la préservation des sols et des ressources en eau, et le secteur agro-alimentaire est une priorité de l’actuel Programme de renforcement des capacités en sciences de l’ingénieur financé et mis en œuvre conjointement par l’Éthiopie et l’Allemagne. Le Plan national de développement pour 2012-2015 de la Côte d’Ivoire prévoit quant à lui la création de trois technopoles destiné à favoriser l’innovation et la transformation de 50 % des matières premières en biens à valeur ajoutée. Plusieurs pays ont mis en place des centres ou des fonds pour l’innovation en appui au secteur agro-alimentaire. Par exemple, en 2014, le Malawi Innovation Challenge Fund a accordé ses premières subventions de contrepartie, pouvant atteindre 50 %, à des projets novateurs dans les domaines de l’agriculture et de l’industrie manufacturière, à partir d’un fonds de 8 millions de dollars du Programme des Nations Unies pour le développement et du Ministère britannique du développement international. Le centre agricole du Botswana encourage pour sa part la diversification et la commercialisation de l’agriculture depuis 2008, dans le cadre d’une vaste stratégie visant à réduire la dépendance économique du pays vis-à-vis de l’extraction de diamants. Le Fonds national de dotation pour l’innovation du Rwanda (créé en 2012) soutient la recherche et développement afin de mettre au point des produits et des processus orientés vers le marché dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et des technologies de l’information et la communication.

La recherche en agriculture, loin derrière les sciences de la vie

Du fait de l’importance que revêt l’agriculture pour l’Afrique, on pourrait s’attendre à ce que de nombreux travaux soient menés dans ce domaine, comme en sciences médicales ou biologiques. Or, le Rapport de l’UNESCO sur la science révèle que non seulement l’agriculture continue d’accuser un retard par rapport aux sciences de la vie pour le nombre d’articles répertoriés dans la base de données « Web of Science », mais qu’elle occupe en outre la quatrième place dans les pays qui possèdent un puissant secteur minier, derrière les géosciences, par exemple en Afrique du Sud, au Burundi, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Érythrée, au Gabon, au Niger, en Ouganda, en République-Unie de Tanzanie et au Sénégal.

Une désaffection pour les études d’agronomie

Cette modeste production scientifique témoigne de l’insuffisance des investissements, mais aussi d’une certaine désaffection pour le domaine de l’agronomie. Au Cameroun, il n’a attiré que 47 doctorants en 2010, contre 241 pour les sciences, 236 pour les sciences de l’ingénieur et 467 pour les sciences de la santé. On ne dispose de données que pour une poignée de pays africains, mais si l’on compare le nombre de doctorants en agronomie au Burkina Faso, en Éthiopie, au Ghana, au Mali et au Niger, seuls l’Éthiopie (127 en 2010) et le Ghana (132 en 2012) en accueillent plus de 100. Le nombre d’étudiants burkinabé inscrits en licence ou en master d’agronomie a même diminué, passant de 291 en 2007 à 67 en 2012. Cette même année, au Rwanda, 565 étudiants étaient inscrits en licence d’agronomie, mais aucun en master ou en doctorat.

Dans sa révision du Plan d’action consolidé de l’Afrique dans le domaine de la science et la technologie (CPA, 2005-2014), un groupe de haut niveau d’éminents scientifiques a regretté la réticence des jeunes chercheurs africains à se former dans des domaines tels que l’agronomie, qui suscitent peu d’intérêt auprès du public, car la « pénurie de personnel qualifié dans ces domaines représente un défi de taille pour le continent ».

Toutefois, plusieurs gouvernements ont récemment créé des universités d’agronomie. En 2012, le Malawi a établi l’Université d’agronomie et des ressources naturelles de Lilongwe, après avoir détaché cette faculté de l’Université du Malawi. Le Zimbabwe est en train de créer deux universités orientées vers l’agriculture : les universités d’État de Marondera et de Manicaland. Au Sénégal, l’une des trois universités publiques créées depuis 2013 se spécialise dans l’agronomie, et une loi votée en 2014 devrait aider à favoriser les liens entre secteur public et secteur privé, et donc dynamiser la recherche. Cette loi prévoit l’établissement d’un conseil d’administration au sein des universités, et stipule que ce dernier doit être composé pour moitié de membres extérieurs à l’université, issus par exemple du secteur privé.

Des possibilités accrues d’échange scientifique au sein du continent

L’actuelle désaffection pour l’agronomie est d’autant plus décevante que les possibilités d’échange qui s’offrent aux chercheurs sur le continent sont plus nombreuses que jamais. Dans le cadre de l’Initiative biosciences Afrique du CPA, quatre réseaux sous-régionaux de centres d’excellence ont été créés en Afrique du Sud, en Égypte, au Kenya et au Sénégal, ainsi que deux réseaux complémentaires, Bio-Innovate et le Réseau africain d’expertise en biosécurité. Le réseau Bio-Innovate est financé par la Suède et couvre les pays suivants : Burundi, Éthiopie, Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie. Il est axé sur l’amélioration de la productivité des cultures, la résilience des petits exploitants au changement climatique et l’amélioration de l’efficacité de l’industrie agroalimentaire. Le Réseau africain d’expertise en biosécurité a été créé au Burkina Faso en 2010. Il est financé par la Fondation Bill et Melinda Gates.

La forte dépendance de ces centres vis-à-vis des financements des donateurs pose la question de leur viabilité à long terme. Pour le groupe d’examinateurs de haut niveau du CPA, l’incapacité à mettre en place le fonds africain pour la science et la technologie qui était prévu constitue l’une des « insuffisances visibles » de la mise en œuvre du CPA. Au moment de son adoption en 2014, la Stratégie pour la science, la technologie et l’innovation en Afrique (STISA-2024), qui a pris la suite du CPA pour les dix années suivantes, n’établissait aucun mécanisme de financement pour sa mise en œuvre, bien qu’elle reconnaisse « l’urgence de créer » un tel fonds.

Un autre milieu soutient fermement l’agronomie : celui des communautés économiques régionales du continent. En 2012, l’Union économique et monétaire ouest-africaine a désigné 14 centres d’excellence de la sous-région devant recevoir une aide financière pendant les deux années suivantes, dont six concernaient l’agriculture. Ce projet est complémentaire de celui de la Banque mondiale, qui a accordé des prêts à 19 centres d’excellence ouest-africains depuis 2014, dont cinq sont spécialisés dans l’agriculture. Parmi eux, le Centre ouest-africain pour l’amélioration des cultures de l’Université du Ghana recevra une aide de 8 millions de dollars échelonnée de 2014 à 2019 pour la recherche et la formation de praticiens dans le domaine de l’amélioration génétique des cultures, aux niveaux master et doctorat. Dans le même temps, le Programme interuniversitaire d’échanges d’étudiants pour l’Afrique de l’Est a été chargé par la Communauté d’Afrique de l’Est de créer un espace d’enseignement supérieur commun d’ici à 2015.

Depuis 2000, une zone de libre-échange constituée de 14 des 20 membres du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) favorise les échanges commerciaux dans les secteurs du thé, du sucre et du tabac, en particulier. En juin 2015, cette zone a été étendue aux pays de la Communauté d’Afrique de l’Est et de la Communauté de développement de l’Afrique australe. Des efforts sont en cours dans tout le continent pour développer les transports routiers et ferroviaires et moderniser les ports.

À l’heure actuelle, le commerce intra-africain ne représente que 12 % du commerce du continent, contre environ 55 % en Asie et 70 % en Europe. Pour l’Afrique, qui compte un milliard de consommateurs potentiels, tout l’enjeu consistera à améliorer sa productivité et diversifier sa production agricole de manière durable, ainsi qu’à lever les obstacles aux échanges intra-africains.

Source : adapté du Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030.
Voir les chapitres consacrés à l'Afrique occidentale, à l'Afrique orientale et centralehttps://en.unesco.org/sites/default/files/usr15_east_and_central_africa.pdf et à l'Afrique australe

(1) Ait Akdim, Youssef (2016) Le géant marocain des phosphates se sacre roi des engrais. Le Monde Afrique, 2 February.




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