15.03.2016 - Sciences exactes et naturelles

La quatrième révolution industrielle : décloisonner l’industrie et les services

Photo: Michael ShickVoiture sans conducteur de Google.

Quelques pays parmi les plus techniquement avancés encouragent les industries créatives dans le but de revitaliser leur secteur manufacturier, relève le Rapport de l'UNESCO sur la science : vers 2030. Cette tendance se manifeste, par exemple, en Europe, aux États-Unis ou en République de Corée. Les industries créatives sont désormais un moteur de ce qu’il est convenu d’appeler la quatrième révolution industrielle et qui consiste à intégrer l’internet des objets et l’internet des services au secteur industriel.

Après avoir lancé en 2008 une politique de ‘croissance verte, à faible taux d’émission de carbone’, la République de Corée a commencé en 2013 à mettre l’accent sur une « économie créative », dans le cadre de ses efforts pour redynamiser son secteur manufacturier face à une forte concurrence de la Chine et du Japon. Dans son discours inaugural de février 2013, la Présidente Park Geun-hye a évoqué sa vision du développement national : « c’est par la convergence de la science et de la technologie avec l’industrie, quand la culture fusionne avec l’industrie et que s’épanouit la créativité, ce qui est devenu possible avec le renversement des barrières clivant les secteurs industriels, que se définit une économie créative ».

La culture, un moteur de l’économie à l’ère numérique

À l’ère numérique d’aujourd’hui, les biens culturels constituent un nouveau moteur de l’économie. Le récent rapport sur la mondialisation des biens culturels montre que leur commerce international a doublé entre 2004 et 2013, malgré la crise financière mondiale de 2008-2009 et un déplacement massif des cinéphiles et des mélomanes vers les services en ligne. La numérisation des produits a eu un effet considérable sur les industries culturelles. Par exemple, le commerce de la musique enregistrée a chuté de 27 % depuis 2004, et celui des films, de 88 %, même si globalement les services audiovisuels ont gagné du terrain.

Après des décennies d’une croissance économique reposant essentiellement sur de vastes conglomérats, la République de Corée cherche à avoir une économie plus entreprenante et créative. Le défi « sera de favoriser une culture créative dans les petites et moyennes entreprises (PME), et de transformer les régions en pôles pour les industries créatives », note le Rapport de l'UNESCO sur la science. Le projet du gouvernement de Mme Park se traduit, par exemple, par la mise en place des villes de l’économie créative : il s’agit de plates-formes en ligne et hors ligne où tous peuvent partager ou commercialiser leurs idées ; et où des professionnels des domaines concernés jouent le rôle de mentors en fournissant des conseils juridiques, notamment en matière de propriété intellectuelle, et en mettant en relation les jeunes innovateurs avec des entreprises susceptibles de lancer leurs idées sur le marché. La pépinière d’entreprises du Centre de Daejeon pour l’économie créative et l’innovation inaugurée par le gouvernement en 2014 en est un autre exemple.

L’initiative « Cool Japan »

Au Japon, la récession provoquée par la crise financière mondiale a entamé durablement la confiance des investisseurs. Les entreprises japonaises restent réticentes à accroître leur budget de recherche et développement (R&D), à augmenter les salaires ou à prendre des risques. Il est maintenant plus difficile pour les fabricants japonais de faire face à la concurrence mondiale en produisant de simples marchandises. Le Rapport de l'UNESCO sur la science suggère que « l’industrie japonaise peut mettre à profit sa supériorité technologique pour satisfaire la demande mondiale avec des innovations basées sur les systèmes et les réseaux et soutenues par les TIC ». Cette orientation serait en accord avec la stratégie générale pour la STI (2013) du gouvernement, qui favorise l’intelligence, l’organisation en système et la dimension internationale et fait des technologies de l’information et de la communication (TIC), des nanotechnologies et des technologies de l’environnement des domaines transversaux prioritaires.

Le Rapport de l'UNESCO sur la science évoque « la possibilité pour le Japon de favoriser les industries créatives dans des domaines comme les contenus numériques, les services en ligne, le tourisme et la cuisine japonaise ». Il rappelle également que « le Ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie encourage depuis plusieurs années l’initiative Cool Japan ; qui a culminé avec la création du Cool Japan Fund Inc. en vertu d’une loi de novembre 2013, afin d’accompagner les industries créatives japonaises dans leurs ambitions internationales. De telles initiatives pourraient être plus étroitement intégrées à la politique globale du Japon en matière de science, de technologie et d’innovation (STI). »

Aucun des géants de l’Internet n’est européen

Selon Europe 2020, la stratégie de croissance de l’Union européenne sur dix ans pour une économie intelligente, durable et inclusive, l’utilisation insuffisante des TIC est l’une des faiblesses structurelles à l’origine du déficit de productivité de l’Europe. Pour mettre l’Union européenne (UE) sur la voie d’une croissance intelligente, la Stratégie numérique pour l’Europe préconise de mieux exploiter le potentiel des TIC grâce au renforcement du marché unique numérique. Cette stratégie a trouvé un écho dans les pays de l’Europe du Sud-Est (SEE), qui partagent le désir commun d’adopter le modèle d’innovation de l’UE basé sur les sciences. Leur propre stratégie 2020 donne la priorité à une croissance intelligente fondée sur l’éducation et les compétences, la recherche et l’innovation, la société numérique, et les secteurs culturels et créatifs.

L’UE est la grande absente du secteur des sociétés basées sur l’Internet qui jouent un rôle actif dans les formes d’innovation nouvelles et émergentes. Dans un article publié en 2015 dans la Harvard Business Review, Larry Downes se demandait comment l’Europe pouvait créer sa propre Silicon Valley et notait qu’aucune des 15 plus grandes entreprises de l’Internet cotées en bourse n’était européenne. Onze étaient basées aux États-Unis et les autres étaient chinoises. « Effectivement, les tentatives de l’UE de reproduire une expérience du style de la Silicon Valley n’ont pas été à la hauteur des attentes », souligne le Rapport de l'UNESCO sur la science. « Les principaux géants de l’UE spécialisés dans le matériel informatique de l’économie numérique (Siemens, Ericsson, Nokia) ont même perdu beaucoup de terrain dans les classements mondiaux de R&D depuis dix ans », même si SAP, la société allemande de logiciels et de services informatiques, a récemment intégré le classement mondial des 50 meilleures performances en R&D.

Si les entreprises européennes ont représenté en 2014 30 % du total des dépenses en R&D réalisées par les 2 500 plus grandes sociétés mondiales, seules deux d’entre elles figuraient parmi les 10 premières et toutes deux appartenaient au secteur automobile : Volkswagen et Daimler.

La France et l’Allemagne, ou la reconversion dans l’économie numérique

La France et l’Allemagne s’efforcent de moderniser leurs infrastructures industrielles et de se reconvertir dans l’économie numérique pour décloisonner les secteurs de l’industrie et des services et, en France, lutter contre la désindustrialisation qui a causé la perte de 750 000 emplois depuis dix ans. En avril 2015, la France a annoncé son projet Industrie du Futur qui repose sur neuf marchés prioritaires : les nouvelles ressources, la ville durable, la mobilité écologique, les transports de demain, la médecine du futur, l’économie des données, les objets intelligents, la confiance numérique et l’alimentation intelligente. Un premier appel à propositions de projets a depuis été lancé dans des domaines d’avenir, comme l’impression 3D, la réalité augmentée ou les objets connectés. Les entreprises qui se moderniseront pourront bénéficier de réductions d’impôts et de prêts à des conditions avantageuses.

La France et l’Allemagne entendent développer des initiatives conjointes, à l’image du projet Industrie du Futur conçu en partenariat avec la plate-forme Industrie 4.0 de l’Allemagne, dont le nom fait référence à la quatrième révolution industrielle. Industrie 4.0 obéit à six principes directeurs : interopérabilité (entre systèmes cyber-physiques et utilisateurs), virtualisation (contrôle de la production par les systèmes cyber-physiques), décentralisation (prise de décision autonome par les systèmes cyber-physiques), capacité en temps réel (analyse des données de production), orientation des services (en interne, mais aussi par une offre de produits personnalisés) et modularité (adaptation à des besoins changeants).

Les gouvernements de plus petits pays de l’UE souhaitent également soutenir les industries créatives. Aux Pays-Bas, par exemple, la politique d’innovation de 2011 vise à développer un environnement économique favorable à neuf secteurs porteurs : alimentation et agriculture ; horticulture et matériels de reproduction ; systèmes et matériels de haute technologie ; énergie ; logistique ; sciences de la vie ; produits chimiques ; eau ; et industries créatives.

Les concurrents de l’Europe investissent eux aussi dans la recherche en numérisation de l’industrie, rappelle le Rapport de l'UNESCO sur la science. Le centre sur l’internet des objets en Chine, l’Advanced Manufacturing Partnership (partenariat pour un secteur manufacturier de pointe) aux États-Unis et le pôle d’innovation sur les systèmes cyber-physiques en Inde en sont quelques exemples. Dans ce dernier pays, l’industrie informatique a la particularité de représenter six brevets sur dix pour les nouvelles inventions, dont 92 % détenus par des multinationales étrangères.

Les géants des TIC brouillent les frontières entre le réel et le virtuel

Quelques-unes des technologies les plus novatrices nous viennent de géants des TIC basés aux États-Unis. Amazon a développé des services tels que Pantry pour satisfaire les besoins des consommateurs presque en temps réel. Un projet pilote récemment lancé permet à l’utilisateur de renouveler une commande de consommables domestiques en appuyant sur un bouton. Google a acquis plusieurs produits qui font interface entre le monde du calcul et le monde réel, comme les thermostats autonomes, et a développé le premier système d’exploitation propre à ce genre de dispositif à faible consommation. Son projet le plus ambitieux est sans doute celui de la voiture sans conducteur, avec un lancement commercial prévu dans les cinq prochaines années.

Parallèlement, Facebook développe une technologie de réalité virtuelle qui s’appuie sur l’acquisition d’Oculus Rift, un procédé qui immergera les utilisateurs dans l’environnement numérique, contrairement à l’approche classique. Les petits capteurs qui permettent cette connectivité trouvent aussi leur application dans l’industrie et le domaine médical. De nouvelles entreprises mènent ainsi des expériences sur l’utilisation des données de capteurs d’activité physique pour gérer des maladies chroniques comme le diabète. General Electric est un autre exemple : étant donné qu’une part importante de ses revenus provient de contrats de services, l’entreprise investit dans des technologies de détecteurs pour recueillir des informations sur la performance en vol de ses moteurs d’avion.

Les sociétés et économies numériques, une priorité mondiale

Les pays en développement ne veulent pas rater le coche de cette quatrième révolution industrielle. Beaucoup mettent en place des politiques favorables aux sociétés et aux économies numériques. Par exemple, l’initiative Smart Sri Lanka vise à dynamiser le développement économique par l’innovation dans les TIC. Ses objectifs peuvent se résumer en un mot : « l’intelligence » ; intelligence du leadership, du gouvernement, des villes, des emplois, des industries et de la société de l’information. Environ 800 télécentres (nensalas) ont été mis en place à travers le pays depuis dix ans pour offrir des opportunités en matière d’apprentissage, de commerce et d’information à des communautés d’agriculteurs, d’étudiants et de petits entrepreneurs. Les villes intelligentes sont des centres urbains d’avenir qui utilisent les TIC pour améliorer les services publics, comme le transport, les soins de santé et les infrastructures (eau, électricité, etc.).

En Afrique, où l’internet reste inaccessible au plus grand nombre, mais où les téléphones portables sont largement répandus, des technopôles développent des applications pour des secteurs économiques qui vont de l’agriculture à la santé, en passant par la réduction des risques de catastrophe. On peut citer notamment le SmartXchange en Afrique du Sud, l’Innovation Hub au Cameroun, le MEST au Ghana, l’iHub au Kenya, le Co-Creation Hub au Nigeria, le Hive Colab en Ouganda et le BongoHive en Zambie. En décembre 2013, le Gouvernement du Kenya a annoncé son intention d’installer des pôles d’innovation technologique dans ses 47 comtés.

Au Maroc, le troisième technoparc du pays a été inauguré à Tanger en 2015, avec le soutien du Ministère de l’industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique. À l’image de ses prédécesseurs à Casablanca et à Rabat, ce nouveau technoparc héberge des start-ups et des PME spécialisées dans les TIC, les technologies vertes et les industries culturelles.

Au Costa Rica, le secteur des logiciels est devenu l’une des industries les plus dynamiques d’Amérique latine depuis l’arrivée d’Intel, de Hewlett Packard et d’IBM à la fin des années 1990. Aujourd’hui, plus de 300 entreprises produisent des logiciels pour des marchés locaux et internationaux. Les biens de haute technologie constituaient environ 45 % des exportations de produits manufacturés en 2013, en proportion bien supérieure à celle de tout autre pays latino-américain, bien que ce marché ait pâti du départ d’Intel en 2014.

Ailleurs en Amérique latine, les fonds sectoriels compétitifs tels que le FONSOFT (Argentine) et le PROSOFT (Mexique) contribuent à améliorer la qualité de la production de logiciels et à renforcer les liens entre les milieux universitaire et industriel. L’Équateur projette de développer à Yachay le premier pôle de connaissances du continent, qui sera axé sur les sciences de la vie, les TIC, les nanosciences, l’énergie et la pétrochimie. Selon les prévisions de la Banque interaméricaine de développement, Buenos Aires et Córdoba (Argentine), Montevideo (Uruguay), San José (Costa Rica) et Santiago (Chili) seront les cinq principaux pôles d’Amérique latine à l’horizon 2025 pour le développement des TIC et les industries du logiciel.

Source : Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (édition 2015)




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