16.06.2016 - Sciences exactes et naturelles

L’influence grandissante des milliardaires sur les priorités de recherche aux États-Unis

Photo ©: Jim West/Science Photo Library. Une infirmière se sert d’un appareil de luminothérapie pour traiter les effets secondaires de la chimiothérapie et de la radiothérapie chez un patient atteint de cancer, lors d’un essai organisé en 2011 à l’hôpital Birmingham par l’Université d’Alabama. Cette thérapie a été développée à partir d’expériences conduites dans la Station spatiale internationale.

Quel est le point commun entre le cosmologiste britannique Stephen Hawking, le philanthrope russe Yuri Milner et le fondateur de Facebook Marc Zuckerberg ? La réponse : tous trois sont membres du conseil d’administration de Breakthrough Starshot (Percée vers les étoiles), un projet ambitieux annoncé en avril dernier (1) qui projette de propulser une flotte de robots de la taille d’un téléphone portable vers le système stellaire le plus proche, Alpha Centauri, d’ici à une vingtaine d’années. Le projet est geré par Pete Worden, ancien directeur du Centre de recherche Ames de l’Administration nationale de l’aéronautique et de l’espace (NASA).

Milner estime que le voyage vers Alpha Centauri durerait une vingtaine d’années au bas mot et consommerait des milliards de dollars. Il fait partie d’une nouvelle generation de philanthropes qui exercent une influence majeure sur les priorités de recherche aux États-Unis, d’après le Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030, publié en novembre dernier et qui sortira en français fin 2016. Qu’ils soient motivés par le profit ou par la philanthropie, les milliardaires s’impliquent de plus en plus dans la recherche développement (R&D).

Quelles conséquences cette tendance a-t-elle sur les priorités de recherche au niveau fédéral ? « D’aucuns dénoncent cette influence, qui fausserait les activités de recherche en les mettant au service des intérêts personnels du patronat fortuné et des universités prestigieuses que la plupart de ces milliardaires ont fréquentées,’ observe le rapport. Certains projets semblent en effet cibler explicitement les intérêts personnels de leurs initiateurs. Eric et Wendy Schmidt ont par exemple fondé le Schmidt Ocean Institute après un séjour de plongée sous-marine dans les Caraïbes, et Lawrence Ellison a fondé l’Ellison Medical Foundation après une série de réunions informelles organisées chez elle sous la direction du prix Nobel Joshua Lederberg. »

Cependant, le rapport fait remarquer également qu’à l’inverse, «la Fondation Bill et Melinda Gates, qui est sans doute l’organisation de recherche philanthropique la plus connue au monde, s’est toujours attachée à cibler les maladies qui affectent les personnes pauvres dans le monde ».

Des fonds privés peuvent aider le gouvernement fédérale à faire des économies

D’après le rapport, « certains groupes privés interviennent lorsque la volonté politique fait défaut. Par exemple, les dirigeants d’eBay, de Google et de Facebook financent la création d’un télescope spatial visant à repérer les astéroïdes et les météorites qui menacent de frapper la Terre, avec un budget très inférieur à ce que coûterait la mise en place d’un projet similaire à la NASA. »

« SpaceX, l’entreprise privée fondée par Elon Musk, est devenue prestataire du gouvernement fédéral, permettant à ce dernier de réaliser des économies. SpaceX a décroché des contrats fédéraux d’une valeur de plus de 5,5 milliards de dollars avec l’US Air Force et la NASA. Il bénéficie également d’une subvention de 20 millions de dollars allouée par l’État du Texas pour y construire une installation de lancement et favoriser ainsi le développement économique local. »

Dans le cadre du partenariat entre la NASA et le groupe américain SpaceX, « le Dragon de SpaceX est devenu, en 2012, le premier vaisseau spatial commercial à acheminer du fret vers et depuis la Station spatiale internationale », rappelle le rapport, mais SpaceX n’est pas encore en mesure d’assurer des vols habités et donc de transporter des astronautes vers la station.

La part de la NASA dans le budget de recherche fédérale a diminué au cours des 20 dernières années, selon le Rapport de l’UNESCO sur la science. En 2014, le budget de recherche de la NASA était de 11,5 milliards de dollars (en valeur constante), comparé à 13,8 milliards en 1994. Entre 2005 et 2014, ce budget a même rétréci de 9%. Contrainte de réaliser des économies, la NASA a décidé de renoncer aux vols spatiaux habités ces dernières années. « Elle a ainsi mis fin à son programme phare de navette spatiale en 2011 et le programme prévu pour lui succéder a été annulé. Les Américains dépendent désormais des fusées russes Soyouz pour envoyer leurs astronautes vers la Station spatiale internationale ».

La plupart des budgets fédéraux stagnent depuis quelques années

La plupart des budgets fédéraux de recherche ont été gelés ou ont décliné en dollars indexés au cours des cinq dernières années, conséquence des efforts d’austérité du Congrès visant à économiser 4 000 milliards afin de réduire le déficit budgétaire fédéral. Après une nette détérioration en 2008 au plus fort de la crise des « subprimes », le « déficit budgétaire combiné de l’État fédéral et des États devrait diminuer pour atteindre 4,2 % du PIB en 2015. Il demeurera toutefois l’un des plus élevés des pays du G7. Le déficit budgétaire fédéral (2,7 % du PIB) représentera un peu moins des deux tiers du déficit total selon les prévisions du Bureau du budget du Congrès américain, soit une baisse considérable par rapport au niveau record de 2009, à 9,8 % du PIB ».

La plupart des 11 agences qui exécutent la majeure partie de la R&D financée par l’État fédéral ont été confrontées au gel de leur budget ces cinq dernières années. Celui du Ministère de la défense a même connu une nette diminution. Dans de nombreuses disciplines scientifiques, le financement de la recherche a évolué de manière imprévisible. Cette tendance finit par avoir un effet négatif sur la formation et la recherche.

Or, les dépenses fédérales dans la recherche en sciences de la vie n’ont pas augmenté aussi vite que l’inflation. Le Rapport de l’UNESCO sur la science cite un article publié en 2015 dans la revue Science Translational Medicine, dans lequel les doyens de plusieurs facultés de médecine aux États-Unis notaient que « le soutien à l’écosystème de la recherche doit être pérenne et prévisible, aussi bien pour les institutions que pour les chercheurs ». Levine, et al. y soulignaient que, faute d’augmentation des dépenses, la recherche biomédicale se contracterait et que la capacité de soigner les patients diminuerait, de même que la contribution de la biomédecine à l’économie nationale.

Quand les priorités de philanthropes inspirent celles au niveau fédéral

Alors que, dans le cas de SpaceX, des priorités de recherche au niveau fédéral ont été adoptées par des milliardaires, il arrive que l’inverse ne se produise. « Avant l’annonce par le Président Obama de son Initiative BRAIN (pour Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies, ou Recherches sur le cerveau pour faire avancer les neurotechnologies novatrices), Paul G. Allen et Fred Kavli avaient créé des instituts privés de recherche sur le cerveau à Seattle, dans l’État de Washington, et dans trois universités (Yale, Columbia et Université de Californie). Les scientifiques travaillant dans ces instituts ont contribué à l’élaboration du programme fédéral ».

L’Initiative BRAIN est l’un des « grands défis » annoncés par le président en avril 2013. L’objectif est d’exploiter les technologies dans les domaines de la génétique, de l’optique et de l’imagerie pour visualiser les neurones et les circuits complexes du cerveau, afin de mieux comprendre son fonctionnement et sa structure.

Les « grands défis » ont été introduits par le président pour accélérer les progrès dans les domaines prioritaires, en unissant les efforts des partenaires publics, privés et philanthropiques. Ils sont l’un des éléments de la Stratégie pour l’innovation américaine de l’administration Obama. Cette stratégie met en avant la croissance économique axée sur l’innovation, qu’elle voit comme un moyen d’augmenter les niveaux de revenu, de créer des emplois de meilleure qualité et d’améliorer la qualité de la vie.

L’Initiative BRAIN a déjà rassemblé des engagements de plus de 300 millions de dollars en ressources d’agences fédérales [National Institutes of Health (NIH), Food and Drug Administration, National Science Foundation, etc.], du secteur privé (National Photonics Initiative, General Electric, Google, GlaxoSmithKline, etc.) et du secteur philanthropique (fondations et universités).

La première phase est consacrée à l’élaboration d’outils. « Les NIH ont créé 58 prix d’un montant total de 46 millions de dollars. De son côté, la Defense Advanced ResearchProjects Agency s’est consacrée à l’élaboration d’outils visant à créer des interfaces électriques avec le système nerveux pour traiter les troubles de la motricité. De leur côté, les partenaires industriels élaborent des solutions améliorées en termes d’imagerie, de stockage et d’analyse dont le projet aura besoin. Les universités américaines se sont, quant à elles, engagées à mobiliser leurs centres de neurosciences et leurs équipements de base en vue de la réalisation des objectifs de l’Initiative BRAIN ».

Malgré la cure d’austerité actuelle, les priorités de l’exécutif ont pu être mises en oeuvre, en grande partie grâce aux projets collaboratifs comme l’Initiative BRAIN impliquant aussi bien le gouvernement que les secteurs industriel et à but non lucratif. D’autres exemples de ce modèle collaboratif sous l'administration Obama sont, notamment, le Partenariat pour un secteur manufacturier de pointe (Advanced Manufacturing Partnership) et, l’année dernière, l’engagement des entreprises américaines pour le climat (American Business Act on Climate Pledge), par lequel les partenaires industriels s’engagent à investir 140 milliards de dollars pour réduire leur empreinte carbone.

(1) Dennis Overbye (2016) Reaching for the stars, across 4.37 light-years. New York Times, 12 avril

Source: Rapport de l’UNESCO Science Report: towards 2030, voir le chapitre sur les États-Unis (en anglais)




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