06.09.2016 - Sciences exactes et naturelles

Ouzbékistan: un système national d’innovation en devenir

© Nasiba Mukhitdinova / Un inventeur montre son prototype de chauffe-eau à la foire annuelle de l’innovation à Tashkent en 2014

Les obsèques du Président d’Ouzbékistan se sont déroulées le 3 septembre 2016, un quart de siècle après son ascension aux plus hautes responsabilités. Son successeur héritera d’un système national d’innovation qui « est encore en phase de développement », selon le Rapport de l’UNESCO sur la science: vers 2030 (2015).

L’économie ouzbèke s’est sortie relativement indemne de la crise financière mondiale de 2008-2009, le pays ayant connu une croissance élevée (plus de 7 %) depuis 2007. L’Ouzbékistan est quasiment autosuffisant en pétrole et en gaz naturel et un important exportateur de coton. Sur fond d’une forte croissance, la stratégie nationale de développement promeut les nouvelles industries de haute technologie et oriente l’économie vers les marches d’exportation, selon le rapport.

Depuis leur indépendance en 1991, les cinq républiques d’Asie centrale sont progressivement passées d’une économie dirigée à une économie de marche. Les politiques publiques adoptées par ces cinq pays « aspirent à protéger les sphères politique et économique des chocs extérieurs. Elles visent notamment à conserver une balance commerciale positive, à réduire au minimum la dette publique et à accumuler des réserves nationales. Les pays de la région ne peuvent toutefois pas s’isoler complètement des facteurs externes négatifs comme la faiblesse persistante de la reprise de la production industrielle mondiale et du commerce international depuis 2008 ».

Malgré une croissance remarquable des exportations comme des importations au cours de la dernière décennie, ces républiques demeurent vulnérables aux chocs économiques, du fait de leur dépendance à l’égard des exportations de matières premières, d’un nombre limité de partenaires commerciaux et de la faiblesse de leur industrie manufacturière.

Alors que le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan sont tous trois membres de l’Organisation mondiale du commerce depuis 1998, 2013 et 2015 respectivement, « l’Ouzbékistan et le Turkménistan ont, quant à eux, adopté une politique d’autosuffisance », selon le rapport, « ce qui se traduit par un rôle moins important des investissements directs étrangers ». En Ouzbékistan, « l’État contrôle quasiment tous les secteurs stratégiques de l’économie (notamment l’agriculture, le secteur manufacturier et la finance), et réserve aux investisseurs étrangers des secteurs moins vitaux comme le tourisme ».

Soutenir les secteurs économiques stratégiques

L’ensemble de mesures anticrises couvrant la période 2009-2012, qui se traduisent par l’injection de fonds dans les secteurs économiques stratégiques, a permis à l’Ouzbékistan de résister à la crise financière. Les secteurs prioritaires pour la période 2011-2015 étaient: énergie ; pétrole et gaz naturel ; industries textile et automobile ; métaux non ferreux ; sciences de l’ingénieur ; produits pharmaceutiques ; transformation de haute qualité de produits agricoles ; et matériaux de construction.

Ces secteurs concernent généralement des grandes entreprises dotées de bureaux d’études et de laboratoires. Toutefois, des organismes étatiques spécialisés promeuvent également l’innovation de manière active. On peut citer notamment l’Agence pour le transfert de technologies (créée en 2008), qui est responsable du transfert de technologies à destination des régions ; l’Entreprise d’Etat unifiée pour l’information scientifique et technique (créée en 2009), qui dépend du Comité de coordination du développement scientifique et technologique ; et l’Agence ouzbèke de la propriété intellectuelle (créée en 2011).

Comme ses voisins, l’Ouzbékistan modernise le secteur industriel et encourage le développement du secteur des services par le biais de politiques fiscales favorables aux entreprises et d’autres mesures, dans l’objectif de réduire la part de l’agriculture dans le PIB. Entre 2005 et 2013, la part de l’agriculture dans le PIB a ainsi chuté de 28% à 19% en Ouzbékistan.

L’une de ces autres mesures concerne la création par décret de zones franches industrielles pour encourager la modernisation de tous les secteurs de l’économie. « La province de Navoi est devenue la toute première zone franche industrielle à voir le jour en décembre 2008, suivie par deux autres zones, à Angren dans la région de Tachkent en avril 2012, et à Dijzak dans la région de Syr-Daria en mars 2013. Les entreprises installées dans ces zones franches industrielles ont déjà produit des inventions et sont engagées dans des partenariats public-prive grâce auxquels elles cofinancent des projets d’innovation avec le Fonds pour la reconstruction et le développement de l’Ouzbékistan, créé en mai 2006 ».

Une recherche focalisée sur les besoins de l’industrie et la résolution de problèmes

Toujours est-il que « les liens entre la science et l’industrie sont tenus », selon le rapport, « et la commercialisation des résultats de la recherche est quasiment inexistante ».

« L’État encourage l’innovation en apportant un soutien (financier, matériel et technique) direct a des programmes et projets spécifiques, et non pas en subventionnant des structures hiérarchiques ou des organismes de recherche donnés. L’un des volets les plus efficaces de ce mécanisme est le financement sur fonds propres qui permet une combinaison souple de fonds budgétaires et de financements provenant de l’industrie et des régions. Ce système garantit que les travaux de recherche entrepris correspondent à une demande et que les résultats aboutiront au développement de produits et de procédés. Il crée également des passerelles entre le secteur public de la recherche et les entreprises industrielles ».

Les chercheurs et les industriels peuvent également discuter de nouvelles idées lors des foires annuelles de l’innovation organisées dans le pays. Entre 2008 et 2014, « plus de 2 300 accords portant sur le développement expérimental ont été signés lors de ces foires pour un montant supérieur à 85 milliards de soums ouzbeks, soit 37 millions de dollars US. Les nouveaux produits qui ont résulté de ces contrats « ont généré un chiffre d’affaires de 680 milliards de soums ouzbeks (près de 300 millions de dollars US), et représenté 7,8 millions de dollars US en substitution d’importations », selon le rapport. Quelque 26 % des propositions examinées portaient sur les biotechnologies, 19 % sur les nouveaux matériaux, 16 % sur la médecine, 15 % sur le pétrole et le gaz naturel, 13 % sur l’énergie et la métallurgie et 12 % sur les technologies chimiques.

En 2012, le Comité de coordination du développement scientifique et technologique a défini huit priorités en matière de R&D à l’horizon 2020, en fonction des besoins du secteur industriel.

La première de ces huit priorités est de construire en économie innovatrice en renforçant l’État de droit. L’innovation est donc perçue comme un moyen de démocratiser la société. L’objectif final de la réforme juridique en cours est de tirer profit de l’innovation pour régler les problèmes socio-économiques et améliorer la compétitivité économique. Les grandes lignes du projet de loi sur l’innovation et les activités innovantes ont été esquissées dans le décret présidentiel de janvier 2011 relatif à l’approfondissement des réformes démocratiques, et plus particulièrement au renforcement du statut des représentants locaux. Le projet de loi prévoit également de créer un mécanisme efficace pour tester, déployer et commercialiser les travaux scientifiques prometteurs. Il définit des incitations et des récompenses supplémentaires pour les entreprises qui développent des projets innovants, en particulier dans les industries de haute technologie. En 2014, le projet de loi a été rendu public pour encourager le débat.

Les deuxième et troisième priorités à l’horizon 2020 s’articulent autour d’économies d’énergie et de ressources, ainsi que l’essor des énergies renouvelables. En mars 2013, deux instituts de recherche ont ete créés par décret présidentiel pour encourager le développement des nouvelles sources d’énergie avec un soutien financier de la Banque asiatique de développement et d’autres institutions : l’Institut physique et technique SPU et l’Institut international pour l’énergie solaire.

En parallèle, l’Institut de recherche approfondie sur les problématiques régionales de Samarcande est devenu un laboratoire orienté vers la résolution de problèmes environnementaux installé au sein de l’Université d’État de Samarcande. Cette innovation s’inscrit dans une réforme plus large instituée par décret présidentiel en février 2012. En tout, plus de 10 institutions de l’Académie des sciences sont en cours de réorganisation pour réorienter la recherche académique vers la résolution des problèmes et garantir une continuité entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. C’est le cas, notamment, de l’Institut de recherche pour les mathématiques et les technologies de l’information, qui a été intégré à l’Université nationale d’Ouzbékistan.

Les technologies de l’information et de la communication font également partie des huit priorités de recherche à l’horizon 2020. Selon la base de données de Thomson Reuters, la recherche ouzbèke dans le domaine de l’informatique n’a produit que quatre articles dans des journaux internationaux entre 2008 et 2014.

L’Université Inha de Tachkent a accueilli sa première promotion d’étudiants en octobre 2014. Spécialisée dans les TIC, cette nouvelle université est le fruit d’une collaboration avec l’Université Inha en République de Corée, et adoptera des programmes académiques similaires à ceux de son homologue coréeenne. À l’issue du processus de sélection, deux groupes de 70 et 80 étudiants ont intégré respectivement le Département d’ingénierie de l’information et de la communication et le Département de sciences informatiques et d’ingénierie. Tous les enseignements sont dispensés en anglais.

La cinquième priorité de recherche englobe l’agriculture, la biotechnologie, l’écologie et la protection de l’environnement et la sixième la médecine et la pharmacologie. La septième traite des technologies chimiques et nanotechnologies et la huitième des sciences de la Terre : géologie, géophysique, sismologie et transformation des minérais bruts.

La suprématie de la science ouzbèke dans la région contestée

En 2014, l’Ouzbékistan comptait une population de 29,3 millions, contre 16,6 millions de Kazakhs. Les deux pays les plus peuplés d’Asie centrale comptent logiquement le plus grand nombre de chercheurs (en équivalent plein temps) : un peu plus de 30 000 en Ouzbékistan et 17 000 au Kazakhstan, comparé à un peu plus de 2 000 en Kirghizistan et au Tadjikistan. Cela correspond à une densité de chercheurs de 534 (par million d’habitants) en Ouzbékistan et 763 au Kazakhstan, alors que la moyenne mondiale est de 1 083.

Quelque 41% des chercheurs sont des chercheuses, un des taux les plus élevés du monde. Ce taux Les femmes constituent 41% of Uzbek researchers, one of the highest ratios in the world. Cette proportion élevée est considérée comme un héritage des investissements constants en faveur de l’éducation réalisés par l’ancienne Union soviétique. Quatre docteurs sur 10 (42%) sont des femmes, quasiment la moyenne mondiale (43%). Les femmes sont presqu’aussi nombreuses en ingénierie (27%) qu’en sciences exactes et naturelles (30%).

Le taux moyen d’investissement en R&D se situe depuis une décennie autour de 0,2–0,3% du PIB, mais l’Ouzbékistan a rompu avec cette tendance en 2013 en élevant son propre engagement à 0,41% du PIB, ce qui lui a permis de creuser l’écart avec le Kazakhstan (0,18% du PIB). Le Kazakhstan ne veut pas être en reste : le pays doit augmenter son propre engagement à 1% du PIB d’ici à 2015, selon le Programme d’État pour l’accélération du développement industriel et innovant. La moyenne mondiale est de 1,7% du PIB.

Depuis 2012, l’Ouzbékistan publie moins d’articles dans des journaux internationaux que le Kazakhstan, selon Thomson Reuters, même en tenant compte de la population : 36 articles par million d’habitants au Kazakhstan, contre 11 en Ouzbékistan. La plupart des articles ouzbeks traitent de la physique (35%) ou de la chimie (21%), comme au Kazakhstan.

Depuis 2006, le taux de collaboration international demeure stable autour de 60–64% d’articles. Les scientifiques ouzbeks collaborent surtout avec leurs homologues russes, mais aussi allemands, américains, italiens et espagnols.

En décembre 2013, le Pr Ibrokhim Abdurakhmonov, du Centre ouzbek de génomique et de bioinformatique, a été nommé « chercheur de l’année » par le Comité consultatif international du coton pour sa « technologie d’invalidation génique », qu’il avait développée avec des biologistes de l’Université A&M du Texas (États-Unis) et du Bureau des programmes de recherche internationale du Département américain de l’agriculture, qui a fourni l’essentiel du financement. Les recherches du Pr Abdurakhmonov et ses partenaires américains pourraient potentiellement avoir un impact estimé à plusieurs milliards de dollars sur le secteur mondial du coton et permettre aux producteurs de coton de lutter contre la concurrence croissante des fibres synthétiques.

Attirer une nouvelle génération de chercheurs

En 2011, les trois quarts des chercheurs ouzbeks étaient employés dans l’enseignement supérieur et à peine 6 % d’entre eux dans le secteur des entreprises privées. Dans la mesure où la majorité des chercheurs universitaires approchent de l’âge de la retraite, ce déséquilibre représente une menace pour l’avenir de la recherche en Ouzbékistan. Les titulaires d’un diplôme de candidat es sciences, de docteur ès sciences ou de doctorat ont presque tous plus de 40 ans, et la moitie d’entre eux est âgée de plus de 60 ans. Plus d’un chercheur sur trois (38,4 %) est titulaire d’un doctorat ou d’un diplôme équivalent, le reste détient une licence ou un master.

En juillet 2012, un décret présidentiel a mis fin au système des diplômes de candidat et de docteur ès sciences, hérité du système soviétique, et l’a remplacé par un système de diplôme en trois cycles (licence/master/doctorat). Les titulaires d’une licence, qui ne pouvaient généralement pas accéder à des études de troisième cycle dans l’ancien système, pourront désormais intégrer un cursus débouchant sur un diplôme de master. Cette mesure devrait inciter les jeunes à choisir les disciplines scientifiques. Actuellement, environ un jeune sur trois ne possède aucun diplôme universitaire.

Faciliter des liens internationaux et une éducation de qualité

L’Ouzbékistan est en train de généraliser l’enseignement des langues étrangères à l’école, afin de faciliter les échanges internationaux. En décembre 2012, un décret présidentiel a été adopté dans ce sens, avec effet à partir de l’année 2013/2014. Selon le rapport, « l’anglais, en particulier, sera introduit dans les écoles secondaires et certains cours seront enseignés en anglais à l’université, notamment les sciences de l’ingénieur et certains domaines spécialisés, comme le droit ou la finance, afin de favoriser l’échange d’informations et la coopération scientifique au plan international. Par ailleurs, les universités bénéficieront d’un accès plus large à des ressources multimédias internationales, ainsi qu’à des revues, des journaux et des magazines spécialisés ».

Afin d’améliorer la formation, les premiers laboratoires intersectoriels pour la jeunesse ont été créés par l’Académie des sciences en 2010, dans des secteurs prometteurs comme la génétique et la biotechnologie, les matériaux de pointe, les énergies nouvelles et renouvelables, les technologies modernes de l’information, la conception de médicaments, ainsi que les technologies, les équipements et la conception de produits pour les secteurs pétrolier et gazier et l’industrie chimique. Ces domaines ont été choisis par l’Académie pour refléter les points forts de la science ouzbèke. L’Académie des sciences a également relancé le Conseil des jeunes scientifiques.

Source: Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (2015), à paraître en français avant fin 2016 ; voir le chapitre sur l’Asie centrale




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