16.02.2017 - Natural Sciences Sector

Où se situe l’équilibre optimal entre recherche fondamentale et recherche appliquée ?

© Shutterstock.com/lightpoet, Recherches menées dans un laboratoire d’optique quantique

Recherche exploratoire, recherche pure, recherche non orientée, recherche aux frontières de la connaissance. Quel que soit le nom qu’on lui donne, il y a une constante dans la recherche fondamentale : son issue est invariablement imprévisible.

Qui aurait pu prévoir qu’en 2004, les Professeurs André Geim et Kostya Novosolev de l’Université de Manchester seraient les premiers à isoler le graphène d’un bloc de graphite, en le frottant avec un simple ruban adhésif? Le graphène et le matériau le plus fin, le plus léger et le plus résistant connu à ce jour, capable de prendre n’importe quelle forme. Aujourd’hui, des laboratoires dans le monde entier se penchent sur son immense potentiel.

Le graphène fait partie du projet phare de l’Union européenne consacré aux nouveaux matériaux, dans le cadre du programme Technologies futures et émergentes d’Horizon 2020, l’autre projet phare étant axé sur le cerveau humain. Pour la Commission européenne, « la pensée visionnaire offre la perspective séduisante de puissantes technologies nouvelles ».

Selon le Rapport de l’UNESCO sur la science (2015), alors qu’ils se sont péniblement remis de la crise de la dette de 2009, certains gouvernements ont été tentés de donner la priorité aux bienfaits commerciaux de la science, aux dépens de la recherche fondamentale et de la science dite « pour le bien public ». Le rapport suggère qu’une telle approche est « peu clairvoyante ».

En même temps, « la découverte scientifique, autrefois axée sur la recherche fondamentale, s’intéresse désormais aux grands projets scientifiques « utiles » afin de résoudre les problèmes les plus urgents du développement, reconnus pour bon nombre d’entre eux comme des objectifs de développement durable des Nations Unies (Programme 2030) ». Le paradoxe, c’est qu’ « un investissement adéquat dans la recherche fondamentale comme dans la recherche-développement (R&D) est une condition essentielle de la réalisation des objectifs du Programme 2030 ».

« N’oublions pas que la recherche fondamentale et la recherche appliquée sont les deux faces d’une même médaille », rappelle le Rapport de l’UNESCO sur la science. Elles sont « indissociables et interdépendantes [et] se complètent donc l’une l’autre ». Dans un monde en rapide mutation, où se situe donc l’équilibre optimal entre recherche fondamentale et recherche appliquée ?

La plupart des pays de l’OCDE restent attachés à la recherche fondamentale

En moyenne, les 35 pays membres de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) consacrent 22% de leurs budgets de recherche à la recherche fondamentale. La France y consacré 24%, les États Unis un peu moins de 17%, le Japon et Israël environ 13%.

C’est surtout le gouvernement qui finance la recherche fondamentale, alors que celle-ci demande un investissement soutenu sur le long terme. Aux États-Unis, par exemple, le gouvernement fédéral finance un peu plus de la moitié de la recherche fondamentale: 53% en 2012. . Les États, les universités et le secteur à but non lucratif en financent encore 26%. En revanche, l’industrie finance la majeure partie du développement technologique : 76% en 2012, contre 22% pour le gouvernement fédéral.

Dans l’Union européenne, 52 % de l’enveloppe budgétaire de la R&D, en moyenne, allait à la recherche fondamentale en 2013. Cette moyenne masque de grandes différences d’un pays à un autre. Ainsi, l’Allemagne consacre 57% de son enveloppe budgétaire de la R&D à la recherche fondamentale, contre 45% pour la France et 40% pour le Royaume-Uni. La Lettonie y consacre le moins (23%), et la Croatie et Malte y consacrent le plus (plus de 90%).

Malgré la crise chronique de la dette, la Commission européenne a maintenu son soutien à la recherche fondamentale. Le Conseil européen de la recherche (créé en 2007), premier organisme paneuropéen de financement de la recherche de pointe en sciences fondamentales, a reçu une dotation de 13,1 milliards d’euros pour la période 2014–2020, soit l’équivalent de 17 % du budget total d’Horizon 2020. En 2013, c’est au Royaume-Uni qu’a été octroyé le plus grand nombre de subventions (près de 1 000), loin devant l’Allemagne (un peu plus de 600), la France, les Pays Bas et la Suisse. La relation future entre le Royaume-Uni et le Conseil européen de la recherche devrait faire partie des négociations à venir avec l’Union européenne dans le cadre du Brexit.

Pendant ce temps, l’Allemagne poursuit la construction, à Darmstadt, d’un des plus grands centres au monde de recherche fondamentale en physique, le Centre de recherche sur les antiprotons et les ions (FAIR). La construction de l’accélérateur de particules devrait être terminée en 2018. Près de 3 000 scientifiques de plus de 50 pays collaborent à la conception du projet afin de réduire les couts et d’élargir les champs d’expertise. Outre l’Allemagne, le projet compte sept partenaires européens (Finlande, France, Pologne, Roumanie, Royaume-Uni, Slovenie et Suède), ainsi que l’Inde et la Fédération de Russie. L’Allemagne et le land de Hesse financent l’essentiel du budget, le solde étant à la charge des partenaires internationaux.

La recherche fondamentale aide à s’adapter à un marché en mutation constante

Une forte capacité en recherche fondamentale est vitale pour tout pays désireux de concevoir des technologies de pointe pour des marchés en mutation constante. La Suisse, par exemple, est un champion de l’innovation mais consacre également 30% de son budget pour la recherche à la recherche fondamentale. Le Rapport de l’UNESCO sur la science fait remarquer que « la répartition des tâches entre le secteur public et le secteur privé est claire. Le fait que près des deux tiers de la R&D suisse soient financés par l’industrie non seulement garantit l’efficacité du transfert de technologies (les filières internes constituent le chemin le plus court entre découvertes scientifiques et produits compétitifs), mais permet aussi au secteur public de se concentrer sur la recherche fondamentale généraliste ».

Autre pays avec un secteur de recherche industrielle fort : Israël. « Fruits de 50 ans d’investissements dans les infrastructures nationales de défense, les technologies électroniques, informatiques et de communication sont les principaux moteurs de l’économie israélienne ». Cet investissement a « donné aux industries de haute technologie israéliennes une avance qualitative pour des applications civiles dans les secteurs des logiciels, des communications et de l’Internet ».

Ceci alors que la recherche fondamentale ne comptait que pour 13% du budget israélien de la recherche en 2013, une baisse de trois points par rapport à 2006. La recherche fondamentale se concentre surtout dans les universités du pays.

Le Rapport de l’UNESCO sur la science y voit une vulnérabilité. « Il semble que l’avenir de la haute technologie soit lié à [des disciplines comme] la biologie moléculaire, la biotechnologie et l’industrie pharmaceutique, la nanotechnologie, les sciences des matériaux et la chimie, en étroite synergie avec les technologies de l’information et de la communication. Ces disciplines sont ancrées dans les laboratoires de recherche fondamentale des universités et non plus dans les industries de défense. Cela pose un dilemme » pour Israël, constate le rapport. « En l’absence d’une politique nationale pour les universités, …, on peut se demander comment ces institutions vont réussir à fournir les connaissances, les compétences et les ressources humaines nécessaires aux nouvelles industries scientifiques ».

Des crises ont poussé des gouvernements à réévaluer leur priorités

Au Canada comme aux États-Unis, la recherche fondamentale a souffert des budgets d’austérité adoptés à la suite de la crise financière et économique de 2008. Au Japon, une triple catastrophe en 2011 a provoqué une rupture radicale avec le passé. En Ukraine, le conflit armé a provoqué des dommages collatéraux pour la recherche fondamentale.

En avril 2011, l’Agence nationale pour la science, l’innovation et l’informatisation a créé le premier laboratoire central d’État de biologie moléculaire et cellulaire. L’idée était de fournir des financements supplémentaires pour la recherche dans des domaines prioritaires nécessitant la collaboration de chercheurs affiliés à différentes institutions. Le Fonds d’État pour la recherche fondamentale assurait le financement des projets. Deux projets ont obtenu un financement en 2011-2012, puis deux autres en 2013, puis le financement du laboratoire a cessé en 2014, du fait de la crise économique. Cette crise est « liée au conflit qui sévit dans le pays et qui a fait reculer le PIB de plus de 6 % en 2014 ».

Aux États-Unis, le Rapport de l’UNESCO sur la science pointe le « risque que la politique d’austérité [de ces dernières années] affecte la capacité à long terme des États-Unis de créer des connaissances nouvelles ». Selon le rapport, « tout laisse à penser que les opportunités dans la recherche fondamentale financée sur fonds publics risque de stagner. A l’inverse, l’avenir semble plus prometteur pour l’innovation et le développement dans le secteur des entreprises ».

Le quatrième Plan fondamental japonais pour la science et la technologie « a marqué une transition radicale vers une politique de STI non plus fondée sur les disciplines mais pilotée par les problèmes à résoudre ». Cette évolution a été directement influencée par la triple catastrophe (séisme, tsunami et désastre nucléaire de Fukushima) survenue en mars 2011. Parmi les nouvelles priorités figurent le relèvement et la reconstruction post-catastrophe, l’innovation verte et la contribution du Japon à la résolution des problèmes mondiaux.

Cette tendance ne se limite pas au Japon. De plus en plus, « les chercheurs s’efforcent d’utiliser la recherche pour trouver des solutions à des problèmes susceptibles, à terme, de menacer l’existence humaine, qu’il s’agisse des pandémies mondiales, des problèmes liés à l’eau, de l’insécurité alimentaire et énergétique ou encore du changement climatique » fait remarquer le Rapport de l’UNESCO sur la science.

Le volume des subventions actuellement allouées à la recherche appliquée témoigne de cette réorientation des priorités en faveur des grands projets scientifiques. Les chercheurs investissent plus qu’avant pour transformer les découvertes de la recherche fondamentale en produits ou technologies commercialement viables et durables susceptibles d’avoir un impact socioéconomique positif. (Soit dit en passant qu’il est plutôt surprenant de constater que les liens entre université et industrie sont plutôt tenus, malgré la priorité accordée à de tels liens par les politiques publiques).

La science est le moteur du commerce – mais pas seulement

Le danger est que, tout à leur course pour améliorer la compétitivité nationale, les gouvernements perdent de vue que « la science est le moteur du commerce – mais pas seulement », comme l’a fait remarquer l’auteur du chapitre dans le rapport consacré au Canada.

La contribution de l’industrie à l’effort national de recherche a baissé de 51% à 46% au Canada entre 2006 et 2013. En 2013, les entreprises canadiennes n’y contribuaient plus que 0,83% du PIB, contre une moyenne de 1,64% pour les pays de l’OCDE. Le Canada se retrouve donc bien loin les champions de l’investissement industriel dans la recherche, à savoir : Israël (3,49% du PIB), République de Corée (3,26%), Japon (2,64%), Finlande (2,29%) and Suède (2,28%). En 2013, le Conseil des académies canadiennes a présenté la synthèse de sept rapports analytiques qui ont tous estimé que la recherche canadienne jouissait d’une bonne réputation dans le monde, contrairement aux entreprises canadiennes, qui innovaient peu.

Le gouvernement Harper (2006–2015) s’est attaqué à ce problème en mettant l’accent sur la rentabilité économique des investissements dans le savoir, tout en rognant sur les dépenses fédérales en matière de recherche gouvernementale. En janvier 2013, le gouvernement a annoncé son Plan d’action capital de risque, une stratégie qui vise à injecter 400 millions de dollars canadiens de nouveaux capitaux dans les 7 à 10 prochaines années pour stimuler par effet de levier l’investissement privé sous forme de capital-risque.

Le Plan d’action sur le capital de risque a reçu un accueil mitigé. « Des voix se sont notamment élevées pour critiquer l’utilisation de l’argent du contribuable pour développer des fonds de capital-risque alors que ce devrait être le rôle du secteur privé ».

Un rapport publié en 2014 par l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada s’est inquiété « des effets négatifs pour la recherche fondamentale et d’intérêt général des nouvelles priorités budgétaires qui visent à encourager la science orientée vers des retombées commerciales ». Ce rapport a souligné ainsi que si « les dépenses internes de sciences et de technologie, axées surtout sur la protection de la santé publique, la sécurité publique et l’environnement, devraient être réduites de 162 millions de dollars canadiens en 2013-2014, les dépenses externes de science et technologie liées à des entreprises commerciales devraient, quant à elles, augmenter de 68 millions ». Les auteurs y citaient un sondage d’opinion réalisé auprès du public par Environics en novembre 2013, dans lequel « 73 % des personnes interrogées déclaraient que la protection de la santé publique, de la sécurité et de l’environnement devrait être la priorité absolue de l’activité scientifique gouvernementale ».

Le Rapport de l’UNESCO sur la science en déduit que « l’actuel mouvement consistant à déplacer le curseur de la science pour le bien public (par exemple, dans les domaines de la règlementation ou de l’environnement) vers une science menant à des débouchés commerciaux reflète une approche peu clairvoyante donnant la priorité, en matière de recherche, à des objectifs de court terme et a des retours sur investissement rapides. Cette tendance suggère que le gouvernement fédéral va probablement continuer à réduire sa contribution à la recherche fondamentale et à la science pour le bien public, alors même que le secteur privé lui-même dépend de la production de savoirs nouveaux pour générer les idées à potentiel commercial de demain ».

Des économies émergentes augmentent leur soutien à la recherche fondamentale

Les économies émergentes, elles aussi, sont en quête de l’équilibre optimal entre recherche fondamentale et appliquée. La Malaisie et la République de Corée, par exemple, ont décidé d’investir davantage dans la recherche fondamentale.

La République de Corée souhaite corriger l’impression que le pays a accompli sa transition d’une économie agricole pauvre à un géant industriel par la seule imitation, sans se doter de capacités endogènes dans le domaine des sciences fondamentales. Entre 2001 et 2011, son investissement en recherche fondamentale est passé de 11% à 18% des dépenses nationales en R&D. En 2012, 25% de l’enveloppe budgétaire pour la recherche allait à la recherche fondamentale, un taux que le gouvernement prévoit d’élever à 40% d’ici 2017, dans le cadre de son Troisième Plan pour la science et la technologie. Le gouvernement favorise également les liens entre la recherche fondamentale et le monde des entreprises : en 2011, l’Institut national des sciences fondamentales a ouvert ses portes sur le site de la future Ceinture scientifique et économique internationale à Daejeon.

La Malaisie accueille de nombreuses entreprises multinationales spécialisées dans l’électronique et les appareils électriques. La Troisième politique scientifique et technologique nationale (2013-2020) met l’accent sur la création et l’utilisation des connaissances, dans l’optique de développer la recherche endogène. Entre 2006 et 2012, la Malaisie a augmenté son investissement dans la recherche fondamentale de 11% à 34% du budget global de la recherche. En parallèle, le gouvernement a créé cinq universités de recherche dans le cadre de son Plan stratégique pour l’enseignement supérieur après 2020. Entre 2008 et 2009, ces universités ont vu les financements publics qui leur étaient destinés augmenter d’environ 71%. La production scientifique en termes de publications a ensuite doublé à 5 777 en seulement deux ans (2010).

La Chine également songe à augmenter son engagement dans la recherche fondamentale. Au cours de la dernière décennie, la Chine n’a consacré que 4 à 6% des dépenses en matière de recherche à la recherche fondamentale, alors que le gouvernement a injecté des sommes considérables dans la recherche appliquée et, surtout, le développement expérimental. Entre 2003 et 2014, les dépenses brutes intérieures en R&D ont quasiment doublé de 1,13% à 2,09% du PIB, dont les deux-tiers proviennent du secteur des entreprises. Pourtant, les performances actuelles du système national d’innovation inspirent du mécontentement à l’élite politique dirigeante, qui estime que le retour sur investissement n’est pas à la hauteur des efforts consentis.

Alors que les universités jouent un rôle clé dans la recherche fondamentale au Brésil, ce rôle échoit traditionnellement à l’Académie des sciences en Fédération de Russie. La réforme entreprise par le gouvernement en 2013 a transféré une partie des responsabilités de l’Académie des sciences à l’Agence fédérale des organismes de la recherche, créée la même année et placée sous la tutelle directe du gouvernement. Bien que l’Académie conserve ses fonctions de coordination de la recherche fondamentale, la nouvelle agence est responsable de la gestion des finances, des biens et des infrastructures de l’académie.

Aussi bien le Brésil que la Fédération de Russie ont donné la priorité à l’innovation ces dernières années, qu’ils souhaitent mettre au service de la croissance. En 2012, le gouvernement russe a adopté une stratégie de croissance basée sur l’innovation. Puisque le financement de la recherche est plafonné, ce réajustement s’est fait aux dépens de la recherche fondamentale, dont la part dans les dépenses en R&D est passée de 26% à 17% entre 2008 et 2013.

Au Brésil, la recherche fondamentale a reçu environ 11% de l’enveloppe budgétaire pour la R&D entre 2000 et 2012, derrière la recherche universitaire (61%). C’est pendant cette période qu’un centre régional de recherche en science fondamentale a été fondé à l’Université de l’État de São Paulo, en collaboration avec le Centre international de physique théorique UNESCO et Abdus Salam (CIPT) et l’Agence de financement de la recherche de São Paulo. Entre 2012 et 2015, le nouvel Institut de recherche élémentaire sud-américain-CIPT a organisé 22 écoles supérieures régionales, 23 ateliers régionaux et 18 petites écoles régionales.

Alors que le Brésil et la Fédération de Russie font face au ralentissement économique depuis la fin du boom des matières premières, et alors que tous deux connaissent des problèmes structurels qui handicapent la croissance, comme des obstacles à l’entrepreneuriat, le manque de réceptivité des entreprises à l’innovation et une productivité insuffisante, ce sera intéressant de voir s’ils maintiennent, voire augmentent, leur niveau actuel de soutien à la science fondamentale.

Source: adapté du Rapport de l’UNESCO sur la science : vers 2030 (2015)




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