Entretien avec Barbara Birungi

© Barbara Birungi, fondateur de Women in Technology en Ouganda (WITU) et directrice exécutive de Hive Colab en Ouganda

« Si les femmes étaient plus nombreuses à posséder un téléphone mobile, le développement serait plus large »

En 2010, Barbara Birungi a fondé Women in Technology Uganda. Cette ONG s’efforce d’accroître la présence des femmes dans le domaine des technologies en mettant à leur disposition des réseaux, des formations, des programmes de tutorat ainsi que des partenariats. Madame Birungi est par ailleurs la directrice exécutive de Hive Colab, une pépinière d’entreprises basée à Kampala, dont la création remonte également à 2010. Cette dernière collabore avec des start-ups d’Afrique de l’Est travaillant dans le domaine des technologies. Le 26 février 2013, Madame Birungi comptait parmi plusieurs intervenants invités par l’UNESCO pour décrire comment l’e-science était exploitée dans leur pays pour renforcer les liens entre les sciences, les politiques et la société.

L’une des recommandations faites à l’UNESCO à l’issue de la session portait sur la conception d’une plateforme Internet axée sur la demande, qui reflèterait la dynamique des liens entre la science et la politique au niveau tant national que mondial. Cette session, qui faisait partie des quelque 70 accueilles par l’UNESCO à son siège parisien à l’occasion de trois journées consacrées à l’examen décennal des progrès accomplis depuis le Sommet mondial sur la société d’information de 2003, a permis de formuler des recommandations sur le programme de développement post-2015.

  • Q1 - Combien d’Ougandais possèdent une connexion Internet ou un téléphone mobile ?

L’Ouganda compte 34 millions d’habitants. Selon la Commission ougandaise des communications, 14% de la population disposaient d’un accès Internet en 2011 et 39% possédaient un téléphone mobile. L’utilisation du téléphone portable croît rapidement et celle d’Internet se généralise, mais l’accès à ces deux technologies a été limité en raison des prix élevés, en particulier ceux pratiqués par les fournisseurs d’accès Internet, ainsi que par le manque d’infrastructures dans les régions rurales.

La plupart de ces régions rurales manquent d’électricité et les coupures de courant sont fréquentes sur le reste du territoire. L’analphabétisme est un autre facteur clé. D’après les prévisions de l’Institut de statistique de l’UNESCO, 85% des hommes et 71% des femmes en Ouganda sauront lire et écrire d’ici 2015. La population ne dispose pas non plus d’assez d’informations sur les bénéfices de la téléphonie mobile et sur ceux d’Internet.

  • Q2 – Quel est le profil des utilisateurs de téléphones mobiles ?

La majorité d’entre eux vivent dans les zones urbaines. Dans les régions rurales, la plupart des foyers possède un seul téléphone portable pour toute la famille. Ces téléphones sont avant tout des terminaux offrant des fonctions basiques d’appel et de SMS.

Les propriétaires de téléphones mobiles sont majoritairement des hommes. Cela a contribué à accentuer l’inégalité entre les sexes dans le pays. Ce problème peut être imputé aux normes socio-culturelles qui ont cours dans les régions rurales, où le fait d’être les seuls à posséder un téléphone portable dans le foyer confère aux hommes un sentiment de supériorité.

Certains hommes sont persuadés que, si leurs femmes possédaient un téléphone mobile, cela les encouragerait à les tromper ou à leur manquer de respect. Je pense que, si les femmes étaient plus nombreuses à posséder un téléphone portable, l’apprentissage et le développement s’en trouveraient facilités, mais les normes culturelles rendent les choses difficiles. De plus, les femmes seraient plus enclines à autoriser les enfants à utiliser un téléphone dès leur plus jeune âge, ce qui les familiariserait précocement avec la technologie.

  • Q3 - Pourquoi le téléphone mobile est-il aussi important pour le développement de l’Ouganda ?

Il s’agit de la technologie au service du développement la plus répandue en Ouganda, dans la mesure où l’on peut s’en procurer un pour dix à vingt dollars, un achat qui reste abordable pour la plupart des familles. Ces téléphones portables servent surtout à échanger des SMS (Short Message Service) ou des données de services supplémentaires non structurées(*) dans le but d’informer les communautés. Les applications peuvent consister en un service d’itinérance ou de messagerie mobile prépayés et présentent l’avantage de ne pas devoir être installées sur le terminal.

La plupart de ces applications est développée par des ONG et des organisations à but non lucratif telles que Hive Colab, Texttochange, l’UNICEF ou la Fondation Grameen, ainsi que par des ministères comme les ministères ougandais de la Santé, de l’Agriculture ou encore de la Jeunesse.

La majorité des applications sont conçues spécifiquement pour la population rurale. Étant donné que cette population est surtout constituée d’agriculteurs et qu’il n’y a pas assez de centres médicaux, l’accent est mis sur la santé et l’agriculture. Une application récente, baptisée WinSenga, combine technologie ancienne et moderne. Un microphone très sensible est placé dans le stéthoscope obstétrique en forme de corne à l’aide duquel les sages-femmes écoutent les battements de cœur du fœtus. En utilisant un algorithme qui permet de convertir la fréquence (Hertz) en battements de cœur par minute, l’application est capable de capter les battements de cœur du fœtus et de les transmettre au smartphone, qui est ensuite chargé de les analyser. WinSenga peut permettre de localiser le fœtus dans l’utérus et de calculer son âge ; elle peut également permettre de détecter une grossesse extra-utérine ou une anomalie du rythme cardiaque chez le fœtus. Cette application est l’œuvre de trois développeurs de logiciels ougandais, Joshua Okello, Aaron Tushabe et Josiah Kuvuma, qui ont déclaré avoir eu cette idée après s’être rendus dans une maternité de Kampala.

  • Q4 – Quelles autres applications visent spécifiquement les femmes ?

Je fais partie d’un groupe affilié à Women in Technology Uganda qui a créé Mama-App, une application pour téléphone mobile qui permet d’envoyer des SMS d’information aux femmes concernant le suivi de leur grossesse. À titre d’exemple, le message envoyé pendant le premier trimestre de grossesse conseille aux futures mères de boire beaucoup d’eau, d’éviter les boissons alcoolisées et de consommer des légumes verts. D’autres messages permettent de les informer sur les soins à prodiguer à leur bébé les premiers jours après la naissance ou encore sur la prévention, le dépistage précoce et la façon de guérir les infections. Des messages peuvent également permettre de les renseigner sur les centres médicaux à proximité et de leur adresser des rappels concernant l’immunisation et l’utilisation de contraceptifs.

L’idée de cette application m’est venue après m’être rendue à l’hôpital Mulago dans lequel une femme de ma famille accouchait. Alors que j’étais en train de patienter pour la voir, j’ai entendu des adolescentes et des femmes défavorisées, qui venaient de donner la vie, discuter de soins prénataux. Leur conversation m’a choquée. Certaines d’entre elles n’avaient pas effectué plus de deux visites de contrôle parce qu’elles ne pouvaient pas assumer les frais de transport ou parce qu’elles avaient été découragées par les longues files d’attente à l’hôpital. Lorsqu’elles ont débuté le travail, il n’y avait qu’une poignée d’infirmières pour plus de 80 femmes. Ces femmes n’avaient pas l’intention de faire contrôler le développement de leur bébé dans les semaines suivant l’accouchement et certaines d’entre elles ne comprenaient même pas l’importance de les immuniser. La plupart ont quitté l’hôpital le jour même ; je ne pouvais m’empêcher de me demander combien de ces bébés survivraient.

Mama-App permet également d’informer les filles scolarisées dans le secondaire sur les dangers d’une grossesse précoce et sur les moyens de la prévenir, grâce à une version conçue pour les écoles, Desktop App. À tout moment, elles peuvent accéder à des informations via leur téléphone portable en utilisant Desktop App, qui ne requiert pas de connexion Internet.

Je suis convaincue que la technologie permettra de réduire le nombre de grossesses non désirées chez les adolescentes ougandaises, car la plupart des parents trouvent gênant et déplacé de parler de sexe avec leurs enfants, en particulier dans les régions rurales de l’Ouganda. Les enseignants, quant à eux, ont bien trop à faire pour en faire leur priorité. Desktop App met l’information à la portée de ces jeunes filles.

En outre, le gouvernement alerte la population par SMS à chaque fois qu’une épidémie éclate. Il permet également aux femmes de dénoncer plus facilement les violences domestiques en mettant à leur disposition des numéros d’appel gratuits.

  • Q5 - Quels autres groupes sont visés?

Les fonctionnalités basiques du téléphone sont utilisées par les sociétés privées pour informer les agriculteurs sur les prix en vigueur et sur les produits chimiques de contrefaçon disponibles sur le marché. Les agriculteurs reçoivent aussi des informations sur la façon de prévenir, de diagnostiquer et de guérir les maladies touchant leurs plantes ou leur bétail et de lutter contre les parasites. Ils peuvent également utiliser leur téléphone mobile pour acheter et vendre des produits sans contact physique.

L’UNICEF a permis aux jeunes de faire entendre leur voix grâce à l’application U-Report. Pour devenir un « U-reporter » bénévole, il suffit d’envoyer un texto avec le mot « adhérer » à un numéro gratuit. Des sujets tels que l’excision, les épidémies, l’eau potable, le mariage précoce, l’éducation, la santé ou encore l’inflation ont été couverts jusqu’à présent. Moins d’un an après son lancement, on dénombre 90 000 « U-reporters » et ils sont jusqu’à 500 à rejoindre le réseau tous les jours.

  • Q6 - Comment les jeunes Ougandais utilisent-ils les TIC pour améliorer la gouvernance ?

Les initiatives ciblent en particulier le secteur de l’éducation. C’est par exemple le cas de Not In My Country, un site Internet qui permet aux étudiants de surveiller leurs professeurs et de rapporter les cas d’absentéisme et les autres formes d’abus, telles que l’extorsion ou le harcèlement sexuel. Les enseignants vérifient ce qui est écrit à leur propos sur le site Internet et ajustent leur comportement en fonction. Les étudiants s’identifient avec un pseudonyme de façon à ce que personne ne puisse remonter jusqu’à eux. L’administration des universités et les autres enseignants examinent les rapports et sanctionnent les intéressés lorsque cela s’avère nécessaire. Ce site Internet a été créé par un groupe international de citoyens concernés, issus d’horizons divers. Il s’intéresse aux universités car ce sont elles qui forment les futurs dirigeants ougandais. Le site rappelle que « Si les étudiants apprennent à monnayer leur diplôme et à contourner l’administration en vendant leur corps, ils acquerront un cynisme qui persistera tout au long de leur carrière ».

L’année dernière, un groupe d’organisations publiques et privées ougandaises s’est uni pour encourager les développeurs à créer des applications qui soutiennent la bonne gouvernance. Le mouvement en question est mené par l’ONG Development Research and Training et le centre de technologie que je préside, Hive Colab, qui accueille cette année un concours de développement d’une application de gouvernance.

  • Q7 – Que peut-on faire de plus pour accroitre le rayonnement des TIC ?

Le gouvernement devrait développer des centres multimédia communautaires pour permettre aux communautés rurales défavorisées d’avoir accès à l’information. Il devrait également faire en sorte que les TIC soient abordables pour les populations et améliorer les infrastructures liées. De plus, le gouvernement devrait travailler main dans la main avec les organisations locales pour développer et appliquer des politiques qui soutiennent la diffusion des TIC, notamment en ce qui concerne les politiques d’éducation.

Grâce aux financements publics, ces organisations locales peuvent aider à propager l’information et l’apprentissage à très grande échelle et permettre aux citoyens de s’exprimer.

Le gouvernement devrait également soutenir les pôles technologiques existants et développer des programmes de formation ainsi que des concours pour encourager les jeunes à créer des applications dans tous les secteurs économiques. Il y a actuellement peu, voire pas du tout, d’investissements en faveur des jeunes dans le secteur des technologies à l’échelle locale. Les formations et les programmes de parrainage sont également rares. Les jeunes créateurs et entrepreneurs n’acquièrent pas de compétences professionnelles et ils n’ont pas non plus accès au conseil juridique. Les centres d’innovation au sein des universités et les pôles technologiques comme Hive Colab ont fait leur apparition en Ouganda il y a deux ou trois ans seulement. À eux seuls, ils ne peuvent pas porter l’ensemble du secteur des technologies créatives. Ils ont, eux aussi, besoin du soutien du gouvernement pour permettre aux jeunes de développer des applications viables.

  • Q8 - Quel rôle pourraient jouer les jeunes en ce qui concerne les relations entre la science et les politiques dans le projet de plateforme en ligne ?

Les jeunes pourraient créer des applications pour téléphone mobile et des logiciels web permettant d’accroître la participation des citoyens dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques. Ils pourraient utiliser le téléphone mobile pour collecter et diffuser des informations, en particulier auprès des personnes âgées qui n’y ont pas accès autrement. Ils pourraient également identifier les problèmes auxquels la plateforme doit répondre, traduire les informations présentes dessus et contribuer à rendre la plateforme facile d’utilisation. Ils pourraient enfin jouer un rôle de plaidoyer auprès des citoyens en les encourageant à s’adapter aux nouvelles politiques. Par ailleurs, grâce aux médias sociaux, les jeunes seraient en mesure d’engager le dialogue avec les organismes publics et d’informer ces derniers des remarques formulées par la population.

Propos recueillis par Susan Schneegans et Nicole Webley
Avril 2013

Cet entretien sera publié dans le prochain numéro du journal de l’UNESCO, Planète Science, qui paraîtra mi-avril 2013.

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(*) Les données de services supplémentaires non structurées (Unstructured Supplementary Service Data, USSD) constituent un système mondial de téléphonie mobile, qui permet d’échanger des données de type « texte » entre un téléphone portable et une application connectée au réseau.

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