09.08.2012 - Natural Sciences Sector

Affronter l’incertitude dans l’Arctique

© UNESCO/D.Nakashima Inuits sur la glace, Arctique

L’un des événements les plus marquants depuis la parution en 2007 du dernier rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) a été le développement de la collaboration entre les populations autochtones et les scientifiques pour évaluer l’impact du changement climatique sur l’environnement. Or, nulle part ce changement ne se produit aussi rapidement que dans l’Arctique, où la vitesse d’élévation de la température a atteint le double de la moyenne mondiale.

Cet extrait de Weathering Uncertainty, publié conjointement par l’UNESCO et l’UNU et présenté à Rio, traite spécifiquement des peuples de l’Arctique. Il met en lumière leurs remarquables capacités d’observation mais aussi leur détresse face à un phénomène qui menace leur mode de vie millénaire.

Depuis deux décennies, les hommes et les femmes autochtones font état de conditions atmosphériques de plus en plus aberrantes qui déjouent leurs efforts de prévision. Mabel Toolie, de l’île St Lawrence, a décrit cette source d’inquiétude en disant que « la terre va plus vite maintenant ». Les Yupic sur la côte de la mer de Behring, en Alaska du sud-ouest, expriment leur détresse en déclarant que « la météo s’est mise à mentir sans arrêt ». Quelle que soit la façon de le décrire, le phénomène d’un temps de plus en plus variable et imprévisible résonne d’une communauté arctique à l’autre tout autour du Nord circumpolaire.

Ces changements ont été particulièrement remarqués par les chasseurs Inuit de la rivière Clyde au Nunavut (Canada) depuis les années 1990. Les prévisionnistes traditionnels chevronnés déclarent qu’ils ont le sentiment d’avoir « perdu leurs compétences ». Certains chasseurs emportent désormais un supplément de matériel lorsqu’ils s’aventurent sur terre en sachant que le temps peut changer soudain de manière inattendue. Les récits faits par les chasseurs signalant un tournant spécifique dans la Prédictibilité du temps depuis les années 1990 coïncident avec les analyses météorologiques récentes.

L’un des changements inscrits dans le paysage a trait à ce que les Inuit appellent uqalurait, des rafales de neige qui se forment parallèlement au vent et servent d’aide à la navigation pour les chasseurs. Par le passé, l’uqalurait indiquait une direction constante dictée par le vent dominant. Par faible visibilité, les chasseurs pouvaient calculer une course fiable vers leur destination en fonction de l’orientation de l’uqalurait. Mais aujourd’hui, le vent dominant a visiblement changé et sa direction est plus variable. Les chasseurs ne se fient plus à l’uqalurait pour se diriger que s’ils ont longtemps séjourné sur le terrain et ont noté les changements du vent et de l’orientation de l’uqalurait. Les chasseurs jeunes ou inexpérimentés risquent de se perdre parce qu’ils ne sont pas au fait de cette variabilité récente et qu’ils peuvent croire l’uqalurait aussi fiable qu’autrefois.

Systèmes autochtones d’observation
L’un des événements les plus novateurs depuis le dernier rapport du GIEC en 2007 a été la multiplication des efforts de recherches en collaboration alliant populations autochtones et spécialistes des sciences naturelles et des sciences sociales. Ces partenariats naissants s’appuient sur une longue tradition de recherche et de gestion en commun qui, dans l’Arctique, remontent aux nombreuses décennies de revendications territoriales traitées en Amérique du Nord dans les années 1970 et 1980.

Un exemple d’observation ininterrompue du changement écologique provient des Nenets de Russie du nord-ouest, qui font état de signalent une croissance en hauteur des arbrisseaux de saules et d’aulnes en zone de toundra. Les rapports des Nenets sont confirmés de manière indépendante par des groupes d’éleveurs sur les deux versants de l’Oural polaire, qui se déplacent le long des voies traditionnelles de migration depuis des décennies. Cela est en outre lié aux changements discernables dans la gestion des rennes en réaction à la croissance des arbustes en hauteur. Par exemple, les éleveurs âgés d’une cinquantaine d’années observent que les buissons, qui n’atteignaient pas 1 m de hauteur dans les années 1970, dépassent maintenant souvent les bois de leurs rennes (>2 m). Cela les oblige à tenir leurs animaux à l’écart des grands et denses buissons par crainte de les perdre de vue au cours de la rapide migration d’été. En d’autres termes, les observateurs autochtones ont leurs propres bonnes raisons d’établir et d’entretenir la surveillance de leur environnement, qui peut ne pas être quantitative mais n’en est pas moins exacte et détaillée.

Krupnik et Weyapuk (2010) dénombrent, à Wales en Alaska, plus de 120 termes inupiaq pour la glace de mer et son vocabulaire associé, dont près de 75 termes pour les types de glace de mer et d’état de la glace. Chaque terme désigne un phénomène significatif et distinct et illustre ainsi le raffinement et la subtilité avec lesquels les Inupiat perçoivent leur environnement local de glace.

Des vocabulaires d’une ampleur et d’une sophistication comparable pour la glace de mer sont également signalés dans les communautés Inuit de tout le Nord circumpolaire. Ces vocabulaires très élaborés constituent également des cadres conceptuels particulièrement affinés et de haute résolution pour observer les milieux de glace et noter de subtiles transitions et tendances. Beaucoup de ces termes sont lourds d’information sur des états de péril et les sources de danger potentiel.

La sécurité et la survie sur la glace de mer sont partiellement gérées grâce à la capacité du groupe à partager rapidement et efficacement des informations vitales. Étant spécifiques à chaque site, les langues locales véhiculent un savoir et des expériences partagés sur un environnement changeant et potentiellement dangereux qui est désormais exposé à un changement climatique rapide et imprévisible.

L’un des projets inscrits dans l’Année polaire internationale a permis aux chasseurs Inuit de consigner leurs observations sur la faune, la glace de mer, le temps et autres phénomènes de l’environnement au cours de leurs déplacements sur la terre ferme. Ces observations ont été systématisées, localisées avec précision et enregistrées sur-le-champ, grâce à la mise en place d’un mini-ordinateur équipé d’un système de positionnement géographique que les chasseurs avaient fixé à leurs motoneiges. Un autre projet comprenait l’établissement d’observations quotidiennes de la glace et du temps par des surveillants autochtones en Alaska, au Canada et dans le Chukotka russe, ce qui a fourni un registre ininterrompu d’observations autochtones couvrant quatre saisons consécutives.

De semblables initiatives de collaboration, qui rapprochent savoirs autochtone et scientifique, contribuent largement à la surveillance du changement climatique et à l’adaptation des populations. Elles fournissent des observations méticuleuses et systématiques, nourries de l’expérience et de la compréhension acquises par les populations autochtones. Ces observations sont d’autant plus précieuses qu’elles sont enrichies par les informations liées aux moyens de subsistance ainsi qu’aux préoccupations et aux besoins de la communauté.

Douglas Nakashima
Chef du programme de l’UNESCO sur les Systèmes de savoir locaux et autochtones (LINKS)

Extrait de l’article « Affronter l’incertitude dans l’Arctique », publié dans Planète science, Vol. 10 n°3 (pdf) au sujet de la publication Weathering Uncertainty. Traditional knowledge for climate change assessment and adaptation (pdf, en anglais). Résumé exécutif disponible en anglais, français et espagnol (pdf).




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