04.09.2012 -

L'alphabétisation sur le terrain: Interview avec Jessica Hjarrand

©UN Photo/UNAMA

Dans les pays aux taux d’analphabétisme les plus hauts, la vocation de l’UNESCO est de transmettre l’alphabétisation. Quels sont les défis à relever ? Voici Jessica Hjarrand, spécialiste de l’alphabétisation à l’UNESCO qui travaille à la mise en place de programmes d’alphabétisation afin d’aider enfants et adultes à profiter du droit fondamental qu’est l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Citoyenne américaine de 36 ans, elle a travaillé pour l’UNESCO au niveau local en Afghanistan et en Irak (basée à Amman) ainsi qu’au Soudan du Sud où elle en place en ce moment, et où le taux d’alphabétisation est le plus bas au monde. Au cours d’une interview en profondeur, elle nous raconte les histoires en filigrane des statistiques inquiétantes sur l’alphabétisation dans les  situations post-conflit.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans les programmes d’alphabétisation mis en œuvre en Afghanistan, en Iraq et au Soudan du Sud ?

Les trois pays m’ont fortement impressionnée.

En Afghanistan, je me souviens d’un jour où j’étais assise par terre, dans une mosquée. Des étudiants passaient leur examen. Certains d’entre eux avaient près  80 ans alors que leur enseignant était encore à l’école secondaire. Le jeune enseignant donnait des cours d’alphabétisation le matin et allait à l’école l’après-midi. Les élèves considéraient cet enseignant comme le meilleur qu’ils n’avaient jamais eu !  

En Iraq, j’ai été frappée par le fait que les gens étaient très fiers d’avoir eu jadis le meilleur système éducatif du Moyen-Orient, y compris pour les femmes. Dans les années 1980, l’UNESCO avait même déclaré que le taux d’analphabétisme y était nul. Aujourd’hui, en raison de l’exil d’un très grand nombre d’intellectuels et de l’insécurité permanente, l’Iraq a l’un des taux d’analphabétisme les plus élevés de la région. Cependant, le souvenir des « jours glorieux » est encore vivace et les personnes que j’ai rencontrées sont déterminées à les revivre. Comme l’a si bien dit un élève du secondaire du Kurdistan : «  Nous sommes la culture qui a appris au reste du monde à lire et à écrire ».  

Au Soudan du Sud, la passion qui anime les responsables ministériels en charge de l’alphabétisation est communicative. Les capacités et les motivations y sont nombreuses. Le problème, c’est le financement, parmi d’autres facteurs qui échappent à leur contrôle.  

Pendant ma première semaine, j’ai visité un centre de formation professionnelle créé pour les femmes qui faisaient partie des combattants et géré par l'Organisation internationale pour les migrations. Il fait partie du premier Programme de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR). Un groupe de femmes apprenaient à cuisiner afin de pouvoir ouvrir, ensuite, de petits restaurants.  Elles nous ont préparé un délicieux repas et, pendant que nous mangions, elles se sont mises en ligne et ont dansé et chanté, certaines d’entre elles avec leurs bébés attachés dans le dos. Lorsque j’ai demandé à mon collègue de traduire, il a dit : « Elles disent qu’avant, elles se battaient avec des armes à feu mais qu’aujourd’hui, elles se battent avec des stylos et du papier ».  

Quels résultats l’UNESCO a-t-elle obtenus en matière d’alphabétisation ?

L’alphabétisation entraîne des changements dans la vie des gens. Il est difficile de montrer les liens directs, d’établir des statistiques sur les résultats que l’alphabétisation a permis d’obtenir, mais nous savons que la contribution est importante. Je pourrais vous dire que nous avons formé 40 formateurs de l’éducation au VIH et au SIDA grâce à l’alphabétisation, et que chacun d’entre eux formera à son tour entre dix et vingt enseignants qui donneront des cours à des centaines d’apprenants. Ou que nous avons mis en œuvre des programmes, en Afghanistan, dont l’objectif est d’alphabétiser plus de 100 000 hommes et femmes. Ou encore que la composante alphabétisation du Programme de désarmement, de démobilisation et de réinsertion concernera plus de 150 000 anciens combattants. Ce serait une façon de vous présenter nos résultats. Mais pour une personne comme moi, qui aime découvrir et partager « les histoires qui se cachent derrière les statistiques », ce que nous avons réalisé se raconte mieux au travers d’histoires individuelles ou collectives.  

Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fière ?

En Iraq, nous avons élaboré une boîte à outils intégrant l’enseignement relatif au VIH et au SIDA dans les programmes d’alphabétisation. Au départ, j’étais sceptique : parler de sexualité et d’éducation sexuelle en Iraq… Mais, lors de notre dernier atelier avec des fonctionnaires du ministère, des responsables de l’alphabétisation et des représentants d’ONG, les participants n’ont cessé de répéter à quel point ils nous étaient reconnaissants d’avoir tenté cette expérience, même si eux aussi étaient d’abord sceptiques. Pour participer aux ateliers, certains des apprenants ont traversé plusieurs régions iraquiennes – le Kurdistan, le sud, Bagdad – et ont été confrontés à de sérieux problèmes de sécurité. Ce qui a fait le succès du projet, c’est l’esprit de camaraderie et ce sentiment de vulnérabilité commune avec lesquels les participants ont abordé un sujet aussi controversé et appris à accepter d’être en désaccord avec les autres. Ils ont dit avoir l’impression de faire partie d’une même famille, ont demandé davantage de moyens pour que le projet continue et ont même créé un page Facebook pour rester en contact.

L’Iraq était, et est encore, sur le point de sombrer dans un nouveau conflit civil. Il existe un fort sentiment de méfiance entre le gouvernement et la société civile. Pourtant, nous avons pu savons comment faciliter et réaliser ce type d’expérience.

L’autre réalisation dont je suis fière, ce sont les recueils de récits que nous avons publiés à l’occasion de la Journée internationale de l’alphabétisation. Ils rassemblent des histoires simples écrites par des apprenants de programmes d’alphabétisation mis en œuvre par différents gouvernements ou organisations de la société civile. L’un d’entre eux a été réalisé en Iraq, le deuxième en Afghanistan. Nous sommes actuellement en train de produire un troisième volume, sur le Soudan du Sud. Ces ouvrages permettent aux apprenants de se faire entendre et de raconter leurs histoires. Mener en leur nom des activités de plaidoyer est une chose, leur donner les moyens de se faire entendre par eux-mêmes en est une autre. C’est précisément la définition de l’autonomisation.

Pour les réunions en face en face, quelle est l’approche qui fonctionne le mieux ?

Trouver des points de référence communs, tenter de tisser des liens autour de ces points d’ancrage et trouver les histoires. Derrière ces histoires, on découvre toujours des personnes fortes et qui croient en l’avenir. Ce sont parfois des victimes, mais elles ne sont jamais faibles. Les femmes d’Afghanistan, d’Iraq et du Soudan du Sud ont souvent été présentées comme des victimes et, d’une certaine façon, ce sont des victimes. Pourtant, elles ne devraient pas être définies en tant que telles. Il y a une grande différence entre l’empathie et la pitié. L’alphabétisation procure aux femmes et aux hommes un outil important qui leur permet de partager leurs opinions, leurs idées et les espoirs qu’ils nourrissent avec un plus grand nombre de personnes. À travers ces témoignages, ils révèlent leurs forces et leurs espoirs pour l’avenir. C’est exactement ce que nous voulons soutenir par nos activités menées en amont.

L’approche participative a aussi fait preuve de son efficacité. Nos partenaires apprécient le fait que nous créions un espace où les gens peuvent se retrouver, que nous déployions des efforts intersectoriels permettant d’établir de nouveaux partenariats, et que nous les impliquions dans tous les aspects du processus. Nous sommes particulièrement doués pour ce type d’activités. Le nom de l’UNESCO n’est peut-être pas imprimé sur des sacs à dos ou des tee-shirts, mais il est présent dans tous les aspects liés aux systèmes éducatifs des pays dans lesquels nous intervenons.

« En Afghanistan, on a fait livrer des manuels d’alphabétisation à dos d’âne »

Comment travaille l’UNESCO dans les situations de post-conflit ? Comment travaille chacun des individus dans les situations de post-conflit ?

Cela dépend des pays. En 2009, en Afghanistan, l’UNESCO a réalisé un projet pilote visant à la mise en œuvre directe – avec le gouvernement et quelques ONG pour certaines composantes, telles que la formation technique – du Programme de renforcement de l’alphabétisation en Afghanistan (ELA). En Iraq, l’UNESCO aide les deux ministères de l’Éducation à planifier les programmes, à réviser les curricula et à élaborer les matériels pédagogiques. Parallèlement, elle mobilise et renforce les capacités des organisations de la société civile qui prennent à leur charge une grande partie des programmes d’alphabétisation. Au Soudan du Sud, l’UNESCO travaille directement avec le gouvernement et la société civile, notamment à la mise en place de dispositifs assurant une meilleure coordination, ainsi qu’avec la Commission DDR afin de mettre en œuvre un programme d’alphabétisation intégré à l’intention des anciens combattants, qui constituent le plus grand groupe d’analphabètes.  Pour l’UNESCO, c’est un programme qui fera date.  

Les procédures de programmation de l’UNESCO impliquent souvent une gestion à distance, ce qui pose des problèmes spécifiques. Gérer des opérations à distance exige de la confiance et l’établissement de partenariats solides. Les partenaires sont « nos yeux et nos oreilles », car il n’est tout simplement pas possible d’aller partout, pour des raisons de sécurité ou de conditions météorologiques. Le succès des projets dépend de la capacité des partenaires à mettre en œuvre des programmes d’alphabétisation de qualité, et de notre capacité à en assurer le suivi et à les évaluer.

Dans de tels contextes, il faut innover tous les jours pour la simple raison que les infrastructures normales n’existent pas. En Afghanistan, par exemple, on a fait livrer des manuels d’alphabétisation à dos d’âne dans des régions reculées. Pendant les sessions de formation, nous avons montré aux animateurs comment utiliser le peu de matériel dont ils disposent. Le plus souvent, il n’y a pas de matériel pédagogique.  Il est nécessaire d’apprendre (et d’enseigner aux autres) à surmonter les obstacles grâce à la créativité et à l’innovation. À certains égards, c’est un problème qui se pose à l’éducation dans le monde entier. Quand j’allais à l’école, on faisait des livres qui étaient illustrés et rédigés à la main par les élèves et  on utilisait des bâtons pour les relier. Les élèves adoraient ces livres, et c’est une technique que j’ai essayé de transmettre à d’autres.  

Pour répondre à votre question, pour travailler dans les situations de post-conflit, il faut de la créativité, de l’innovation, de la patience et de la ténacité… et une bonne dose de coopération !  

Travailler dans des situations de post-conflit peut s’avérer difficile. Est-ce que le fait d’être une femme constitue un obstacle supplémentaire ?  

Certaines d’entre nous plaisantent et disent que le fait d’être une femme dans une situation de post-conflit, c’est comme appartenir à un « troisième sexe » : on ressemble à une femme, mais on agit comme un homme. « Agir comme un homme », cela veut dire que l’on peut se déplacer librement et exercer un contrôle relatif sur sa propre vie. Parce que je suis relativement jeune, j’ai le sentiment que je dois travailler particulièrement dur pour démontrer que j’ai quelque chose à offrir, moi aussi. La plupart du temps, je jouis d’une liberté sans limites, ce qui n’est pas le cas de la grande majorité des personnes avec lesquelles j’ai travaillé.

J’essaie de voir les choses en me mettant dans la peau des autres. Qu’est-ce que je ressentirais si une jeune Iraquienne venait me voir et me disait comment réformer mon système éducatif ? Est-ce que je l’écouterais sans être sceptique ? En général, je n’ai pas peur de travailler là où je travaille. En revanche, je remarque que les GENS sont curieux de savoir pour quelles raisons j’ai fait ce choix.  

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets d’activités de consolidation de la paix dans les situations de post-conflit ?

Le groupe VIH et SIDA en Iraq est un bon exemple de ce type d’activités.
Au Soudan du Sud, nous cherchons à établir des liens entre l’alphabétisation et les autres secteurs, tels que la santé, l’agriculture et l’emploi. Nous essayons de montrer que dans un pays où le taux d’analphabétisme atteint 27 %, le changement ne se produira pas tant que ce chiffre continuera à être considéré comme un problème relevant uniquement du ministère de l’Éducation. C’est un problème qui concerne tout le monde. En collaboration avec le ministère de l’Enseignement général et de la formation, nous plaidons en faveur de la création d’une commission interministérielle qui définirait une politique d’alphabétisation pour le Soudan du Sud qui reconnaisse que, pour relever le défi de l’alphabétisation, tous les secteurs et leurs ministères respectifs doivent travailler conjointement. Le Directeur général  du système alternatif d’éducation prévient : « Un médicament mis entre les mains d’une personne analphabète peut se transformer en poison car elle est incapable de lire la notice ». Il a raison et il est de notre devoir de l’aider à diffuser ce message.

Dans un pays, ce sont souvent les dirigeants qui donnent le ton. Par conséquent, lorsqu’un dirigeant déclare que l’alphabétisation est un problème sur lequel tout le monde doit se focaliser, son pays l’écoute. Le Soudan du Sud est la nation la plus jeune du monde. Pendant des décennies, elle a souffert d’un conflit brutal, et des combats interethniques continuent de faire rage dans certains états. Un partenaire ministériel a déclaré qu’au Soudan du Sud le mot « paix » se traduit dans toutes les langues par le syntagme « pas de guerre ». Nous avons donc tous accepté l’idée que cette année, l’un des slogans de la Conférence nationale sur l’alphabétisation soit : « Au Soudan du Sud, la guerre est finie, mais est-ce que nous avons la paix ? »  Le problème est que dans ce pays, il n’existe pas d’autre définition de la paix que l’absence des conditions qui provoquent les conflits, et cette façon de voir est directement liée au développement de la nation. La paix ne peut être durable qu’au terme d’un long processus de consolidation.

L’UNESCO est également l’un des partenaires de la mise en œuvre du programme DDR au Soudan du Sud à l’intention des anciens combattants. Nous élaborons un programme d’alphabétisation, de compétences nécessaires dans la vie courante et de formation professionnelle complet destiné aux anciens soldats, en espérant qu’après avoir lutté pour leur indépendance, ils éprouvent le besoin de s’engager dans un autre combat : construire la nation qu’ils ont eu tant de peine à conquérir. Nous espérons que ce programme contribuera à l’instauration d’une paix durable.

La Journée internationale de l’alphabétisation est le 8 septembre. Quel message souhaiteriez-vous faire passer à l’occasion de cette Journée ?

L’alphabétisation est la pierre angulaire du droit humain à l’éducation. Inciter les gens à s’alphabétiser, c’est créer des personnes qui investissent dans leur propre avenir. Si vous vous impliquez dans votre propre formation, les autres vont également juger utile d’investir dans ce domaine. Chercher à résoudre soi-même l’un des problèmes de sa vie personnelle, sortir d’une situation qui ne nous convient plus, c’est également une façon de contribuer à l’instauration de la démocratie. Parmi toutes les choses qu’une nation peut donner à ses citoyens, il en est deux qui ne pourront jamais leur être reprises : l’alphabétisation et l’éducation. Comme l’a dit une femme au sujet des femmes analphabètes qui travaillent dans sa petite entreprise : « Quand les femmes du Soudan du Sud apprennent quelque chose, elles le rangent dans leur tête. Et une fois que c’est là, elles l’emportent partout avec elles ».




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