14e Édition

Cette année, le jury international du Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe a décidé d’honorer deux jeunes artistes – une Égyptienne, Bahia Shehab, et un Français, Faouzi KHLIFI, dit eL Seed – qui, à travers leur importante contribution multidimensionnelle, ont créé des façons originales d’utiliser la calligraphie arabe dans l’art urbain (street art).

Ces deux artistes utilisent la calligraphie comme un outil artistique pour s’élever contre l’injustice, nouer le dialogue et provoquer un changement sur les scènes politique et sociale, tant à l’échelle régionale qu’internationale. L’utilisation de la calligraphie témoigne de la passion de ces deux artistes pour l’utilisation artistique de la langue arabe ainsi que de leur habilité à transmettre rapidement des messages aux gens.

La méthode de Bahia Shehab illustre le rôle joué par l’art urbain en tant qu’outil original permettant aux jeunes de créer des réseaux actifs pour le changement et de faire entendre leur contestation.

Quant à eL Seed, il se sert de sa créativité pour donner un aperçu de la richesse des calligraffitis à un public international afin de susciter des échanges interactifs dans le domaine du dialogue et des échanges culturels.

Bahia Shehab (née en 1977) est une artiste, designer et historienne de l’art égyptienne qui étudie l’écriture et le patrimoine visuel arabes. Elle est maître de conférences en design et a créé le programme de graphisme à l’Université américaine du Caire, où elle a mis en place un cursus complet en design qui réserve une place importante à la culture visuelle du monde arabe.

Ses œuvres ont été présentées lors d’expositions, dans des galeries d’art et dans la rue au Canada, en Chine, au Danemark, en France, en Allemagne, en Italie, au Japon, au Liban, au Maroc, aux Émirats arabes unis et aux États-Unis. Le documentaire Nefertiti’s Daughters (les filles de Néfertiti), consacré aux œuvres de street art qu’elle a réalisées lors de la révolution égyptienne, est sorti en 2015. Son livre « A Thousand Times NO: The Visual History of Lam-Alif » a été publié en 2010, et l’œuvre d’art du même nom a été sélectionnée pour le Prix Jameel de V&A en 2016. Elle a été TED Fellow en 2012 et TED Senior Fellow en 2016. Bahia Shehab a fait partie des 100 femmes de l’année sélectionnées par la BBC en 2013 et 2014. En 2015, l’Université américaine de Beyrouth lui a décerné un diplôme d’honneur. Bahia Shehab sera la première femme de la région arabe à recevoir le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe depuis sa création en 2001.

Les œuvres de Bahia Shehab, en tant qu’artiste urbaine et militante politique, ses graffitis mettent en avant des questions liées aux injustices politiques et économiques, ainsi qu’aux violations personnelles et liées au genre.  Son projet « No, A Thousand Times No », une série de graffitis, dépeint les mille façons d’écrire « Non » en arabe. Elle a recueilli des extraits des archives de tous les pays qui ont été soumis à la loi islamique à un moment de l’histoire. Elle a réalisé des impressions au pochoir et les a affichées sur les fresques du Caire. Chaque pochoir illustre un incident, un point de vue, une revendication ou une protestation. Ils se présentent sous la forme d’affiches ou d’avatars créés pour éduquer, critiquer, tourner en dérision et commenter la situation politique.

En tant qu’artiste et chercheuse engagée, Bahia Shehab considère que l’art est un vecteur de changement. C’est une méthode de communication permettant de sortir les gens de leur zone de confort et de les pousser à mener des actions contre une réalité injuste. Elle défend l’art urbain comme moyen de créer des réseaux de jeunes à la fois dans la rue et en ligne. Elle affirme que l’Internet fait passer l’art urbain de la rue à l’espace virtuel, ce qui permet de diffuser les messages plus rapidement et de mobiliser davantage de personnes. L’œuvre de Bahia Shehab envoie subtilement un appel explicite à tous les secteurs de la société afin qu’ils se rassemblent et s’unissent autour d’un simple objectif : rendre justice à tous.

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Faouzi KHLIFI, dit eL Seed, né – de parents tunisiens – et élevé à Paris, n’a appris à lire et à écrire en arabe qu’à la fin de l’adolescence, mais son intérêt nouveau pour cet héritage a profondément marqué l’innovation qu’il a apportée à un style unique qu’il nomme lui-même « calligraffiti ». Sa méthode vivante, un mélange de calligraphie et de graffiti, consiste à traduire et à écrire des vers inspirés et/ou extrapolés d’histoires de gens, de la poésie ou de la culture populaire pour s’adresser aux communautés du monde entier. La diffusion de messages de paix et de beauté est l’essence-même de ses œuvres, mais les spectateurs de toutes cultures ne sont pas obligés de déchiffrer les lettres complexes qui constituent ces images. Selon lui, la beauté du calligraffiti est similaire à la musique : elle parcourt le monde et franchit les murs sans l’aide de l’esprit. Toutefois, lorsque le message voulu est déchiffré, les spectateurs accèdent à une autre dimension du rapport à la signification universelle. Avec cette méthode, eL Seed est parvenu à nouer un dialogue avec les spectateurs et à lutter contre les stéréotypes sur la culture arabe.

À travers le calligraffiti, eL Seed communique sa propre expérience de citoyen français vivant dans la banlieue de Paris et appartenant à la jeune génération de franco-maghrébins. Il utilise ce style pour s’élever contre ce qui se dit actuellement sur la culture arabe et islamique en Europe. Il se sert de son expérience personnelle en tant qu’artiste d’origine maghrébine. Il rappelle qu’à l’occasion d’un festival d’art urbain en France, il lui a été demandé de dessiner ses calligrafitis sur un mur. Alors qu’il commençait à dessiner sur le mur désigné, la personne habitant dans la maison s’y opposa fermement lorsqu’elle découvrit que l’artiste était sur le point d’utiliser la langue arabe. EL Seed quitta donc le festival, mais on le rappela pour dessiner sur le mur situé en face de la maison de l’homme qui s’était initialement opposé à l’utilisation de la calligraphie arabe. Rappelant que le message qu’il symbolise est celui du rapprochement des cultures dans une atmosphère d’amour et d’harmonie favorable à l’émergence d’un dialogue sain, eL Seed a conclu cette épreuve difficile en dessinant la phrase « Ouvrez votre cœur ».

L’art d’eL Seed circule dans le monde entier, des favelas de Rio aux bidonvilles du Cap, en passant par le pont des Arts à Paris et le minaret de la mosquée de Jara, dans sa ville natale de Gabes en Tunisie.

Il a récemment créé, dans le quartier de Manshiyat Nasser au Caire, une grande fresque répartie sur 50 immeubles, visible uniquement depuis un sommet avoisinant. L’œuvre, produite en l’honneur des chiffonniers vivant dans le quartier de Manshiyat Nasser, se lit comme suit : « Quiconque veut voir la lumière du soleil doit d’abord s’essuyer les yeux ».

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