La calligraphie arabe ou les métamorphoses d’un art millénaire

« La calligraphie est la géométrie de l’âme. » Ghani Alani

© Hassan Massoudy - hassan.massoudy.pagesperso-orange.fr/english.htm

© Haji Noor Deen Mi Guang jian - www.hajinoordeen.com

Célébration, par la lettre, de la vitalité de la langue — et du verbe, voire de l’expression du vivant —, la calligraphie est incontestablement considérée, bien davantage qu’un art de l’écriture manuscrite, comme un médium d’expression, de communication et de figuration qui a fait la gloire de la civilisation arabo-musulmane, et qui, des siècles plus tard, continue de réinventer cette culture. Ghani Alani, calligraphe irakien né à Bagdad en 1937, aujourd’hui résidant en France, a reçu le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe en 2009. En sa qualité de grand maître de la calligraphie contemporaine, il explique cette forme d'art et comment la calligraphie continue d'être une forme d'expression largement utilisée de nos jours, y compris par les jeunes artistes.

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Si, originellement, la calligraphie a permis à l’islam de dépasser son aniconisme, c’est-à-dire l’interdiction de figurer la création divine (que ce soit par le dessin ou la sculpture), elle a également permis à l’art arabe de se développer et de s’épanouir à partir du germe de la « lettre » et de la philosophie que celle-ci véhicule. Loin d’être un artifice d’ornementation — même si, selon la tradition islamique, « Dieu est beau et apprécie la beauté » —, la calligraphie arabo-musulmane est une stylisation de la pensée, sacrée par essence, selon un principe de base : la forme accompagne le fond, la lettre est le corps du message, la trace est le mouvement du vivant. Expression du verbe créateur et du principe unificateur du cosmos — ainsi que nous l’explique le grand calligraphe Ghani Alani dans l’entretien ci-joint —, la lettre est une unité de mesure, une proportion géométrique qui, au-delà de son aspect esthétique, constitue l’élément primordial de l’édifice du vivant, dont Dieu serait l’architecte. Et si le Coran — dès sa mise en recueil sous Abou Bakr, 1er calife de l’Islam sunnite — a toujours été consigné sous des styles calligraphiques, c’est bien pour en exprimer, par la lettre et la mesure géométrique, la perfection de la parole divine qu’y voient les croyants.

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Il se trouve que, très rapidement, tant au Maghreb qu’au Mashreq, et jusqu’aux confins asiatiques de Dar-al-Islam, la calligraphie arabe s’est développée sous divers styles, au contact des cultures où elle évoluait. De la racine du hijazi, réputé comme l’écriture la plus ancienne et rustique de l’arabe, sont nées les deux grands troncs calligraphiques, que sont le coufique et l’écriture cursive (le naskh). Si le premier se démarque par ses caractères anguleux — et se développe majoritairement dans l’Occident musulman, c’est-à-dire de l’Égypte (fatimide) à l’Andalousie —, le second privilégie les formes arrondies, que l’on voit souvent accompagner les textes de l’Empire ottoman ou de la Perse, l’actuelle région de l’Iran où, du fait de la tradition chiite, la calligraphie se marie harmonieusement avec la représentation de la Création, plus particulièrement avec les soufis qui chantaient le Divin, l’Amour et la Vie.

La particularité de la calligraphie arabe, vis-à-vis des arts de l’écriture du reste du monde — dont la calligraphie chinoise, par exemple, et son perfectionnement au contact du bouddhisme —, c’est qu’il peut se revendiquer des trois grandes familles calligraphiques à la fois, comme nous l’explique Ghani Alani :

  • le pictogramme, qui est l’hiéroglyphe, l’écriture de l’ancienne Égypte, où l’on dessinait pour écrire ;
  • l’idéogramme, qui constitue le type d’écriture des pays d’Extrême-Orient, et qui consiste à écrire par des idées ;
  • l’alphabétique, qui est une forme phonétique s’exprimant par une écriture signifiante, des signes correspondant à des sons.

Selon Ghani Alani, la calligraphie arabe, en tant qu’art, est à la jonction de ces trois familles. À la fois alphabet et pictogramme, elle peut faire figurer l’image par l’association des lettres — et G. Alani d’ajouter : « Parce que c’est de l’art, il ne s’agit pas d’un texte à lire en tant que tel : une personne sans connaissance de l’écriture arabe peut très bien apprécier une calligraphie pour sa beauté, comme elle apprécierait une peinture. » Mais la calligraphie arabe pourrait également être considérée comme une science de l’idéogramme, « car elle exprime une idée qui communique une certaine humeur au regard ». L’artiste-poète poursuit : « La calligraphie transmet une pensée de portée universelle. »

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Mosquées, palais et cités tout entières, à travers le monde arabo-musulman, d’Andalousie jusqu’en Iran — et, pour la plupart, faisant partie du Patrimoine mondial de l’UNESCO —, autant d’édifices architecturaux et urbains où la calligraphie, par sa puissance géométrique, a servi à célébrer le divin et, à travers lui, la nature, ainsi que l’intelligence et la dextérité de l’homme, artisan et scientifique, l’esprit habile au service de la foi. D’une précision, d’une minutie et d’une harmonie telles que, même dans l’œil du profane, la calligraphie s’impose avec évidence comme un art total, que des artistes contemporains perpétuent tout en le réinventant.

Du gigantisme des califats et des empires, la calligraphie arabe vit encore, non pas modestement, mais dans le minimalisme et l’épuration privilégiés par certains artistes qui l’utilisent comme l’expression d’une forme poétique, où l’image revient en puissance. Héritiers du calligramme — quatre siècles avant Guillaume Apollinaire, ce procédé faisait la gloire des empires safavide, ottoman et moghol —, des calligraphes, comme l’Irakien Ghani Alani ou le tunisien Nja Mahdaoui, modernisent cet art, qui s’acculture encore une fois, certes, au contact de l’Occident, mais sans rien perdre de sa superbe. La calligraphie joue le rôle qui a toujours été le sien, à savoir l’expression de l’indicible, celui de l’artiste dans le monde. Une tradition calligraphique se perpétue par l’Ijâzé, et chaque artiste s’insère dans une lignée qu’il agrémente, à son tour, par son originalité, sa vision et les exigences de sa culture, de son époque et une certaine vision du futur.

Il fut un temps où la calligraphie se couchait sur les parchemins et les peaux d’animaux — aujourd’hui, nombreux sont ceux qui en font des tatouages. Au milieu du XXe siècle, déjà, à l’époque où il était ouvrier, Ghani Alani calligraphiait sur les parois des trains, ne pouvant s’exprimer ailleurs ou autrement. Et, aujourd’hui, dans plusieurs villes arabes, la calligraphie s’associe aux graffitis, devenant un art urbain. L’artiste français eL Seed, né en 1981 de parents tunisiens, élève de Hassan Massoudy et de Nja Mahdaoui, est l’auteur de « calligraffitis » dont de nombreux, aujourd’hui très connus, ornent les façades de grandes villes mondiales. De Gabès (Tunisie) à Alger, en passant par Paris et New York, ou encore Sharjah — l’Émirat donateur de notre prix pour la culture arabe —, ce jeune calligraffiteur crée des fresques monumentales et colorées. Dans une parfaite expression du métissage des valeurs et des formes, l’art calligraphique arabe devient synonyme de libération de la parole, celle d’une jeunesse qui, à la fois ancrée et résolument tournée vers l’avenir, dit sa volonté de vivre dans un monde qu’elle ne peut voir autrement qu’uni.


Khalil Khalsi

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