30.03.2008 - SHSregards 19

Entretien avec Koïchiro Matsuura : « Les sciences sociales et humaines jouent un rôle indispensable. »

dans SHSregards 19

À l’heure où le monde commémore le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Directeur général de l’UNESCO insiste sur le rôle crucial que l’Organisation a joué et continuera de jouer pour promouvoir les principes inscrits dans la Déclaration. Il précise également le rôle des sciences sociales et humaines dans la nouvelle stratégie de l’Organisation afin, notamment, de développer les dimensions éthiques et sociales de grandes tendances actuelles telles que la mondialisation ou le changement climatique.

Le 10 décembre 2007, au cours d’une cérémonie organisée au Siège de l’UNESCO à Paris, vous avez annoncé le lancement d’une année consacrée au 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourquoi et comment l’UNESCO contribuera-t-elle à cet anniversaire ?

La contribution de l’UNESCO à la Déclaration universelle des droits de l’homme a été importante dès les premières étapes de l’élaboration et de l’adoption de ce texte. Lors de la rédaction, l’UNESCO a entrepris une étude sur les problèmes théoriques qui se posaient ; d’éminents penseurs et écrivains du monde entier y ont participé. Elle a confirmé que les valeurs fondamentales des droits de l’homme incarnent des aspirations communes à tous les êtres humains par-delà les frontières nationales, culturelles et politiques en place. Aussitôt après la signature de la Déclaration, l’UNESCO a été la première entité du système des Nations Unies à en adopter les principes dans chacun de ses domaines d’action et à se charger de promouvoir à l’échelle universelle ce document décisif.

Cette responsabilité est aussi importante aujourd’hui que par le passé. Pour l’UNESCO, la célébration du 60e anniversaire de la Déclaration a une dimension particulière, puisque ce sera l’occasion de faire le point de la situation en ce qui concerne les droits relevant des compétences de l’UNESCO tels que le droit à l’éducation, de mettre en lumière les progrès accomplis, d’analyser les lacunes et de réfléchir aux difficultés qui pourraient à l’avenir constituer des obstacles majeurs à l’exercice des droits de l’homme. À cette fin, deux conférences internationales ainsi que diverses activités de sensibilisation de l’opinion seront organisées tout au long de l’année en coordination avec d’autres institutions compétentes du système des Nations Unies. Cela viendra s’ajouter à nos activités ordinaires de promotion des droits humains telles que le programme d’intégration des droits de l’homme de l’UNESCO et la remise du Prix de l’éducation aux droits de l’homme.

Les violations des droits humains figurent-elles parmi les principaux obstacles qui empêchent l’UNESCO de parvenir à l’Éducation de qualité pour tous ?

De toute évidence, en oeuvrant à promouvoir une éducation de qualité pour tous l’UNESCO contribue à l’exercice du droit fondamental à l’éducation, droit qui est, en soi, la manifestation de l’interdépendance et de l’indivisibilité de tous les droits de l’homme. On ne doit jamais oublier que c’est l’éducation qui donne aux individus le moyen de participer activement à la vie politique, économique et culturelle de la société.

Autre obstacle de taille à l’exercice du droit à l’éducation : la pauvreté. Celle-ci prive un tiers de la population mondiale de la possibilité de faire fructifier son potentiel et ses talents et l’empêche de mener une vie compatible avec la dignité humaine. Des dizaines de millions de personnes, en particulier les filles, n’ont pas accès à l’école et ne peuvent donc avoir une chance d’améliorer leur existence. Ce n’est pas une simple coïncidence si l’élimination de la pauvreté a été désignée par la communauté internationale comme le premier des huit Objectifs du Millénaire pour le développement.

La mobilisation du savoir et des politiques scientifiques au service du développement durable figure, avec l’éducation de qualité pour tous, parmi les grandes priorités de l’UNESCO pour 2008-2013. Pourquoi les États membres de l’UNESCO ont-ils choisi de mettre l’accent sur cette question, lors de la 34e Conférence générale qui s’est tenue en octobre ?

Ce choix est conditionné par la conviction commune que le progrès scientifique et technologique peut fournir des réponses aux problèmes de développement. Le progrès scientifique apporte de nombreux changements positifs aux réalités de notre existence quotidienne. Les techniques médicales de pointe prolongent la vie des gens et en améliorent la qualité. Nombre de maladies autrefois incurables font l’objet de traitements efficaces. Les nouveaux progrès des technologies de l’information rapprochent des personnes qui sont aux quatre coins du monde et leur donnent accès à d’immenses ressources d’information.

Toutefois, les avantages du progrès scientifique ne se propagent pas de façon égale entre toutes les personnes ou sociétés. C’est la raison pour laquelle l’UNESCO s’emploie à clarifier le contenu du droit à bénéficier des avantages du progrès scientifique et de ses applications, considéré par de nombreux experts comme un droit « sous-développé » et qui relève du domaine de compétence de l’UNESCO. En même temps, nous devons tenir compte de l’équilibre délicat à trouver entre l’exercice de ce droit et la nécessité de protéger la propriété intellectuelle. De plus, le développement suscité par le progrès scientifique ne peut être durable que si l’on tient compte de ses dimensions éthiques et humaines.

Une autre des grandes priorités de l’UNESCO pour les six années à venir est liée à la nécessité urgente de relever les nouveaux défis sociaux et éthiques. Comment les sciences sociales et humaines aideront-elles l’Organisation à résoudre ces difficultés ?

S’ils ne sont pas guidés par des principes éthiques, le progrès scientifique et ses applications peuvent avoir des effets funestes sur la vie des gens, et pourraient en fait contribuer à la violation de certains droits fondamentaux. Forte de son mandat intellectuel, l’UNESCO travaille à aider les États membres à anticiper les difficultés que posent des progrès scientifiques tels que le clonage. Comme vous le savez, l’UNESCO a été à l’avant-garde dans des domaines comme la bioéthique et l’éthique des sciences et des technologies en adoptant les premiers instruments pertinents.

Les sciences sociales et humaines jouent un rôle indispensable dans les efforts de l’UNESCO pour mettre au jour et développer les dimensions éthiques et sociales des grandes tendances universelles que sont la mondialisation, le changement climatique et un progrès scientifique rapide. Afin d’équiper les États membres des instruments d’action nécessaires pour faire face aux nouveaux problèmes sociaux et éthiques, le programme MOST du Secteur des sciences sociales et humaines s’attachera ainsi, au cours des prochaines années, à renforcer les systèmes de recherche nationaux et régionaux. L’outil que le programme MOST a mis en ligne, récemment, sur le site web de l’UNESCO, pour permettre aux décideurs d’accéder à des travaux de recherche de pointe en sciences sociales, marque une étape majeure dans cette direction.

Dans votre déclaration de clôture de la 34e session de la Conférence générale de l’UNESCO, vous avez insisté sur « le consensus », qui est le principal atout de l’Organisation. Ce consensus a-t-il un prix ?

Il n’est pas facile, dans une organisation qui compte maintenant 193 États membres, de parvenir à un consensus, en particulier sur les points sensibles qui prêtent à la controverse. Mais c’est un principe qui vaut bien les efforts requis.

Je considère que le principe du consensus est l’un des atouts majeurs de cette Organisation. Qui dit consensus ne dit certes pas absence de différences d’opinions. C’est tout le contraire : l’UNESCO est précisément le lieu d’un débat interculturel qui permet aux États membres de parvenir à des solutions mutuellement acceptables applicables à des problèmes complexes.

Surtout, ce qui motive les États membres à rechercher un consensus c’est la conviction que l’UNESCO a une contribution importante à apporter au développement de la paix et de la sécurité internationale. Nous avons, tout à l’heure, mentionné l’impératif de mise en commun du progrès scientifique. Ce n’est possible que dans une atmosphère de dialogue ininterrompu entre les cultures et les civilisations. C’est pourquoi le dialogue interculturel reste une priorité pour l’UNESCO. Le Secteur des sciences sociales et humaines sera à la pointe des efforts pour promouvoir un dialogue entre les civilisations et les cultures ainsi qu’une culture de la paix passant par la philosophie, les sciences humaines, la bonne gouvernance, la promotion des droits de l’homme et la lutte contre les discriminations.

Propos recueillis par Irakli Khodeli


Koïchiro Matsuura

Avant d’être élu en 1999 puis réélu en 2005 au poste de Directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura a effectué une carrière internationale qui l’a conduit sur plusieurs continents. Né à Tokyo en 1937, il a étudié le droit et a commencé sa carrière diplomatique au Ghana en 1961. Par la suite, entre autres fonctions, il a été Conseiller à l’Ambassade du Japon à Washington, Consul général à Hong Kong, Vice-Ministre des affaires étrangères du Japon et Ambassadeur du Japon en France.




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