30.11.2006 - SHSregards 14

Entretien avec Monique Ilboudo : « La pauvreté c’est d’abord des droits qui sont bafoués. »

dans SHSregards 14

Alors que l’année 2006 clôture la première Décennie des Nations Unies pour l’élimination de la pauvreté, la ministre de la Promotion des droits humains du Burkina-Faso appelle à changer d’approche dans ce combat. Pour cette juriste de formation, « tant que les droits économiques, sociaux, et culturels ne seront pas reconnus comme des droits à la hauteur des droits politiques et civils, il sera difficile de venir à bout de la pauvreté. »

Vous êtes ministre de la Promotion des droits humains au Burkina Faso. Que signifie l’existence d’un tel ministère ?

Ce ministère n’existe que depuis juin 2002. Si l’on a cru bon de le créer, c’est peut-être que l’on s’est dit qu’il fallait accélérer le processus de démocratisation, d’instauration d’une culture citoyenne pour qu’un maximum de Burkinabè accède à leurs droits et s’acquittent de leurs devoirs. Pour accéder aux droits, il faut d’abord les connaître afin de pouvoir les revendiquer.

Afin de contribuer à l’éradication de la pauvreté, l’UNESCO développe, en particulier en Afrique de l’Ouest, un projet intitulé « La pauvreté saisie par les droits humains ». Que pensez-vous de cette approche ?

Vous savez, avant même la mise en place de ce projet, nous avions déjà fait avancer cette approche au Burkina. J’avais eu l’occasion, à plusieurs reprises, devant le Conseil économique et social de mon pays comme devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, à Genève, de dire que si nous ne prenons pas la pauvreté par ce biais là, il sera difficile d’en venir à bout. Si l’on considère, en effet, que les gens ont des droits – et, donc, que d’autres ont des devoirs – cela oblige chacun à prendre ses responsabilités. Cela oblige, également, les acteurs du développement, au niveau national comme au niveau international, à respecter la dignité des « créanciers » de ces droits et à reconnaître qu’il y a des « débiteurs » qui leur doivent ce droit. Restauration de la dignité des plus démunis qui ne sont plus considérés comme des incapables, et responsabilité de ceux qui peuvent et doivent changer la situation.

Dans quelle mesure, le projet mis en oeuvre avec l’UNESCO permet-il au Burkina Faso d’apporter une réponse à cette question ?

Il permet en tout cas d’approfondir la réflexion. C’est là aussi une revendication : pouvoir réfléchir et proposer des voies alternatives pour nous en sortir. Ne pas attendre seulement qu’on nous indique les solutions pour ensuite nous blâmer lorsque cela ne fonctionne pas. Ce programme nous offre l’opportunité de développer une réflexion endogène. Comme il s’agit d’un programme sous-régional, nous avons intégré notre réflexion nationale au cours d’une rencontre réunissant plusieurs pays (Burkina Faso, Bénin, Mali, Niger et Sénégal). Ensemble, nous avons échangé notre compréhension respective de ce thème et nos idées. Mais c’est un processus qui risque d’être assez long. Faire accepter que la pauvreté constitue une violation des droits humains est difficile, mais je suis sûre que cela permettra à nos pays d’avancer plus rapidement.

Pourquoi faire accepter l’idée que la pauvreté est une question de droits humains permettrait-il de faire avancer plus rapidement les pays africains ?

D’abord parce que cela permettrait d’identifier les « débiteurs ». Ensuite, parce que si les États ont fait de la lutte contre la pauvreté la priorité des Objectifs du Millénaire, on ne peut pas en faire l’évaluation, tous les 5 ou 10 ans, sans se demander pourquoi ces objectifs n’ont pas été atteints. Enfin – et surtout– parce qu’appréhender la pauvreté sous cet angle préserve la dignité des gens. Et dans ce combat, se sentir digne est capital. Au lieu de baisser la tête et de se résigner, on se sent pleinement citoyen capable de participer au développement. La lutte contre la pauvreté n’est pas une question de charité ou de philanthropie. Ceux qui en sont victimes sont des gens qui ont des droits déjà codifiés dans notre Constitution, dans la Charte des Nations Unies, dans beaucoup de conventions au niveau international… La seule question à se poser devrait donc être « comment satisfaire ces droits ? ». Tant que l’on ne reconnaîtra pas que l’on a le droit au développement et que les droits économiques, sociaux, et culturels sont des droits à la hauteur des droits civils et politiques, il y aura encore beaucoup de chemin à faire.

Quels arguments opposez-vous à vos contradicteurs qui avancent l’idée qu’on a besoin d’action et non de réflexion s’agissant de l’élimination de la pauvreté ?

Que les pieds ne peuvent avancer sans la tête. La réflexion avant l’action fait gagner un temps précieux. La question du bien-être des gens n’est pas seulement une question économique. La liberté, la dignité, la responsabilisation des citoyens sont des facteurs déterminants. Si vous traitez les gens comme des incapables, eux-mêmes ne se sentent pas en mesure de pousser à la réalisation de certains objectifs. De fait, si l’on admettait que la pauvreté est une question de droits humains, on pourrait aborder autrement la question des responsabilités. Au niveau individuel, par exemple, si chacun sentait que la solidarité est un droit pour autrui et un devoir pour soi, le monde changerait plus rapidement. Changer l’approche de la lutte contre la pauvreté est donc fondamental.

Si le Burkina Faso décidait de s’engager davantage dans cette voie consacrant la pauvreté comme question de droits humains, aurait-il les moyens de sa politique ?

Le Burkina s’inscrit dans un système international. Nos pays ont en effet conclu des accords pour pouvoir bénéficier de systèmes d’aide publique. Ces accords imposent ce que l’on appelle des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté. Il n’est donc pas toujours facile de faire cavalier seul. Mais ce que nous demandons, c’est la justice et le respect des engagements. Si vous prenez l’exemple du coton, notre pays vend son coton à un prix qui ne permet pas de rémunérer correctement ses paysans. Pourquoi ? Parce que certains pays, qui nous ont pourtant imposé le libéralisme intégral à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) subventionnent leurs propres producteurs. Ce n’est pas juste. Et, venir par derrière nous « aider » à lutter contre la pauvreté, c’est un peu se moquer du monde. C’est pour toutes ces raisons que cette réflexion doit être largement partagée. Si nous étions plus nombreux à considérer cette approche comme réalisable, cela pourrait déjà changer nos politiques de développement. Certaines priorités seraient mises davantage en avant. Depuis quelques années, on parle beaucoup de développement humain durable. Il s’agit, dans les deux cas, de faire de l’être humain le point de départ et le point d’arrivée des politiques et actions de développement. C’est difficile, mais pas impossible.

Ne serait-il pas plus rapide de conserver les cadres de développement actuels en essayant de les améliorer ?

Je ne le pense pas. Dès l’élaboration des politiques publiques, une autre approche doit être envisagée. Il faut vraiment aider chacun à s’imprégner de l’idée que le développement est une question de droits humains. Au Burkina, nous sommes en train de constituer un comité qui aura spécifiquement en charge de développer cette réflexion, en commençant par produire du matériel pour nourrir la réflexion des chercheurs et des journalistes. Dans le même temps, nous souhaitons inclure cette approche dans les modules d’enseignement du système scolaire formel et dans les centres d’éducation informels. Dans notre pays, l’importance de l’éducation à la citoyenneté et aux droits humains est acquise, car nous considérons que l’implication des citoyens est déterminante. La révolution d’août 1983 les a, en effet, aidés à se mettre debout, et la pression citoyenne a contribué aux progrès que notre pays a connus sur le plan démocratique.

Comment pensez-vous élever au niveau international ces préoccupations et ces résultats ?

Si au niveau national, et dans les pays d’Afrique de l’Ouest engagés dans ce processus, cette vision était davantage partagée, on pourrait porter la réflexion un peu plus loin. C’est en effet d’abord pour nos pays que la question est essentielle. Si nous arrivons à être solidaires entre nous, nous avancerons plus vite. Saisir la pauvreté en termes de droits humains nous obligerait à revoir toutes les politiques, tous les programmes, tout ce qui concourt au développement des pays pour faire du respect des droits humains une priorité. Elle exigerait que tout soit fait, à tous les niveaux, pour satisfaire ces droits. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette approche fait peur. Les gens n’ont pas toujours envie qu’on leur rappelle leurs obligations à l’égard de ceux qu’ils voudraient considérer avec commisération, voire de la pitié. Mais j’insiste : en tant qu’individus comme en tant qu’États, c’est de dignité dont nous avons besoin. On ne mendie pas.

Propos recueillis par Chifa Tekaya

 

Née au Burkina Faso, Monique Ilboudo est docteur en droit et a enseigné le droit privé à l’université de Ouagadougou. Elle fut membre du Conseil supérieur de l’information de 1995 à 2000, avant d’occuper le poste de secrétaire d’État chargée de la promotion des Droits de l’Homme, puis celui de ministre de la Promotion des droits humains depuis juin 2002. Militante convaincue des droits humains, et en particulier de ceux des femmes, elle est aussi une figure incontournable de la littérature africaine francophone. Auteur de nombreux ouvrages, elle a reçu le Grand Prix national du meilleur roman en 1992 avec Le Mal de Peau (Éditions le Serpent à plumes 2001) et vient de publier Droit de cité, être femme au Burkina Faso (Éditions du Remue-ménage, 2006).




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