30.11.2009 - SHSregards 26

Entretien avec Olabiyi Babalola Joseph Yaï : « L’UNESCO devrait être la locomotive de la pensée sur la gouvernance. »

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Son mandat de Président du Conseil exécutif de l’UNESCO arrivant à terme, Olabiyi Babalola Joseph Yaï dresse un premier bilan de l’expérience acquise dans cette fonction, pour SHSregards. Convaincu que l’UNESCO a un rôle déterminant à jouer pour repenser la gouvernance mondiale, il plaide pour l’organisation d’une conférence internationale qui permettrait de redistribuer les cartes et les responsabilités au sein du système des Nations Unies.

Votre mandat de Président du Conseil exécutif de l’UNESCO arrive à son terme. Cette expérience a-t-elle changé votre regard sur l’Organisation ?

Mes deux années d’expérience m’ont permis de comprendre et d’affirmer que si cette Organisation n’existait pas il faudrait l’inventer. Le monde d’aujourd’hui est dans un état tel qu’il nous faut relever des enjeux et des défis très importants, même si nous ne sortons pas d’un grand cataclysme comme celui de la dernière guerre mondiale qui, il y a plus de 60 ans, a constitué le terreau sur lequel l’UNESCO est née.

Le fait qu’il y ait, par exemple, des millions d’analphabètes, dans un monde qui a toutes les ressources pour juguler ce fléau, n’est pas acceptable. Sur un autre plan, alors qu’on s’accorde à dire que le monde se globalise, on constate tout de même beaucoup d’ignorance entre les cultures, les civilisations.

Si les pères fondateurs se réveillaient, ils ne comprendraient pas cette situation.

Comment expliquer ce paradoxe ?

L’explication véritable réside dans l’égoïsme des États, en particulier les plus nantis. Bien que l’UNESCO soit pertinente elle n’a pas les moyens d’exercer cette pertinence sur le terrain. Il n’y a qu’à voir le budget de l’UNESCO qui plafonne depuis des années, et qui ne dépasse pas le budget d’une université moyenne des États-Unis ou du Japon. Il faut croire qu’il y a, quelque part, une résistance à doter l’Organisation des moyens qui lui permettraient d’atteindre les résultats attendus.

D’où provient cette résistance ?

Il y a une tendance de plus en plus prononcée à ne plus faire confiance au multilatéralisme. Les États deviennent de plus en plus égoïstes et plus enclins à privilégier le bilatéralisme. Il arrive même, parfois, qu’en passant par l’UNESCO, ils fassent, sous couvert de multilatéralisme, du bilatéralisme déguisé.

Quelle solution préconisez-vous pour juguler cette tendance ?

Il faudrait organiser une conférence internationale des Nations Unies pour procéder à une redistribution des cartes et des responsabilités à l’intérieur du système afin de prendre les mesures, y compris au plan législatif, pour amener ceux qui sont censés le faire à mieux financer l’UNESCO. Il faudrait aussi renforcer le rôle de la société civile pour que cela ne soit pas la seule affaire des États.

Le jour de votre nomination vous avez cité L’Homme approximatif de Tristan Tzara, poème dans lequel il est dit que le dialogue est nécessaire à ce « rêve qu’on appelle Nous ». Pensez-vous que la fonction de l’unesco est d’être l’espace même de ce dialogue ?

S’il y a un espace où on peut parler de « Nous », c’est bien l’UNESCO. Mais le « Nous » à un double sens : il peut être inclusif ou exclusif.

Les Nations Unies illustrent le « Nous » exclusif, avec un Conseil de sécurité qui prend de grandes décisions en excluant une bonne partie des États membres de l’Organisation. Je ne dis pas que les Nations Unies sont inutiles, mais elles sont organisées de telle façon qu’on y pratique un « Nous » exclusif.

À l’UNESCO, c’est différent. Ici, le « Nous » est inclusif car chaque État possède une voix. Au Conseil exécutif de l’UNESCO, les États membres ont ainsi toute la latitude de participer, quoique les grandes puissances fassent tout pour qu’il y ait des membres permanents au Conseil, comme le propose un amendement japonais.

Sans être parfaite, l’UNESCO est donc un espace de dialogue. Il faut que ceux qui viennent y dialoguer soient représentatifs de tous les courants de pensée. On devrait d’ailleurs l’ouvrir un peu plus à la société civile et ne pas en faire l’affaire exclusive des États.

En quoi la représentation de la société civile est-elle si importante ?

La société civile doit être représentée, pas nécessairement pour faire pendant aux gouvernements, mais pour faire entendre la voix des « sans voix ». La société civile a beaucoup fait, au plan national, pour la démocratie, les droits humains. Si on lui donnait le pouvoir de s’exprimer au plan international, il y aurait plus d’équilibre dans les affaires du monde, la voix des « sans voix » serait plus entendue.

Quel(s) rôle(s) spécifique(s) l’UNESCO pourrait-elle jouer dans les années à venir face aux grands défis contemporains, notamment la crise financière mondiale et ses conséquences sur le développement ?

Avez-vous vu la réaction des États nantis face à la crise financière ? Ils se sont portés tout de suite au secours des banques. Si seulement l’UNESCO avait 1 % des sommes englouties pour réparer les dégâts occasionnés par les banques privées, si cet argent était consacré à juguler l’analphabétisme, il y a longtemps qu’on en aurait fini avec ce fléau !

Toutes les réflexions entendues au G8 ou au G20, sont ponctuelles, restrictives. Les Nations Unies ne parlent que des finances. L’UNESCO peut aider à penser de nouvelles structures pour une gouvernance mondiale. C’est d’ailleurs son rôle et il est dommage qu’elle soit mise à la périphérie des réformes en cours aux Nations Unies. Nous avons besoin d’une pensée de la gouvernance et l’UNESCO devrait être la locomotive, et non un simple wagon de cette réflexion. C’est à l’UNESCO de servir de laboratoire d’idées, y compris pour la pensée de la crise.

L’UNESCO ne jouerait-elle pas son rôle ?

On ne lui donne pas les moyens de jouer véritablement son rôle. Regardez le nombre d’analphabètes dans le monde, les cultures indifférentes les unes aux autres. Comme le dit un proverbe indien : « On ne peut pas étancher la soif avec la rosée ».

Vous comptez désormais vous investir davantage au sein du Conseil intergouvernemental du programme de l’UNESCO pour la gestion des transformations sociales (MOST). Que représente ce programme à vos yeux ?

Si je peux utiliser une image, je dirais que si l’UNESCO devait être le cerveau du système des Nations Unies, MOST en serait l’âme. L’UNESCO est, en effet, censé penser, anticiper, projeter, alerter, prendre le pouls de l’état du monde. En son sein, le MOST doit jouer un rôle de « think tank » et ses membres disposer d’une certaine marge de manœuvre pour cela. Ce programme, qui est censé gérer les transformations sociales, est de fait très important, c’est pourquoi il doit être composé de personnalités de premier plan, d’observateurs avertis de ce qui se passe dans le monde.

Des lignes directrices ont été dessinées pour aider les pays qui le souhaitent à créer ou développer des comités nationaux de liaison du MOST. La mise en place de telles structures dans le monde entier vous paraît-elle réalisable ?

C’est très souhaitable et réalisable, à condition de se donner la peine d’avoir des réseaux à travers les universités, la société civile, en ne s’appuyant pas uniquement sur les États.

L’intégration régionale est la priorité du MOST pour l’Afrique et c’est d’ailleurs sous l’égide de ce programme qu’un Institut de recherche sur l’intégration en Afrique de l’Ouest (IAO) devrait ouvrir ses portes en 2010 au Cap-Vert. Pourquoi cette question est-elle si prégnante en Afrique ?

Elle est prégnante parce que toujours à l’ordre du jour. Les États existants n’ont pas été morcelés par les Africains. Les frontières sont artificielles et ces États ne sont même pas des marchés. Avec 8 millions d’habitants, certains d’entre eux ne font même pas la taille d’une ville chinoise moyenne. Si, égoïstement, nous créons des remparts entre ces entités que nous n’avons pas créées, nous faisons du mal à nos populations qui, d’ailleurs, n’hésitent pas à faire fi des frontières artificielles en les traversant allègrement. Nos États ne sont pas viables dans leurs structures actuelles. Je vous renvoie pour cela aux travaux du chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop et aux écrits de l’ancien Président du Ghana, Kwame Nkrumah.

Il faut qu’il y ait une institution qui pense l’intégration. Et c’est là où l’UNESCO joue son rôle en faisant en sorte que ceux qui vont prendre les décisions politiques soient outillés pour ne pas aborder ces questions dans le vide. La pertinence de l’existence de l’IAO ne fait aucun doute. On a mis du temps à le créer, il aurait dû voir le jour dans les universités africaines, dès les premières années des indépendances.

Propos recueillis par Nfaly “Vieux” Savané


Olabiyi Babalola Joseph Yaï

Ambassadeur, Délégué permanent du Bénin auprès de l’UNESCO, Olabiyi Babalola Joseph Yaï a été élu, le 5 novembre 2007, Président du Conseil exécutif de l’UNESCO. Né en 1942 au Bénin, titulaire d’une licence de lettres obtenue à l’Université de la Sorbonne (France) et d’un diplôme de troisième cycle en linguistique délivré par l’Université d’Ibadan (Nigeria), M. Yaï a enseigné à l’Université fédérale de Bahia (Brésil), à l’Université de Birmingham (Royaume-Uni) et à l’Université Kokugakuin de Tokyo (Japon). Il est aussi spécialiste des langues et des littératures africaines, expert en alphabétisation, en poésie orale et en culture de la diaspora africaine. 




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