La distinction médiévale entre clercs et laïcs

Ruedi Imbach

Clerici / Laïci : deux sortes de chrétiens
Selon le Décret de Gratien, le livre de référence du droit canon au Moyen Âge, il existe deux genres de chrétiens (C. XII, q. 1, c. 7) : les clerici, qui sont les élus et qui par la tonsure manifestent leur supériorité appelée royale, et les laïci, à qui il est concédé de se marier et de s’occuper des choses temporelles. La distinction entre clercs et laïcs revêt donc en premier lieu une signification hiérarchique au sein de la communauté chrétienne. À cette compréhension juridique et ecclésiologique il faut ajouter la dimension politique. La supériorité des clercs s’articule alors comme suprématie du pouvoir ecclésiastique, de manière particulièrement exacerbée dans la bulle Unam sanctam (1302) où Boniface VIII prétend à la suite des théories théocratiques de Gilles de Rome que toute créature doit se soumettre au premier clerc, à savoir au souverain pontife romain. Les prétentions exagérées des représentants de la théorie de la plénitude de puissance pontificale ont provoqué chez Dante, Marsile de Padoue et Guillaume d’Ockham l’élaboration d’une doctrine politique qui, accordant au pouvoir temporel et donc aux laïcs une authentique autonomie, fonde la séparation de l’ordre politique et de l’ordre religieux et ecclésial. Tandis que Dante prouve dans la Monarchia que l’empereur ne peut dépendre dans l’exercice de sa fonction du pape, Marsile de Padoue démontre dans le Défenseur de la paix que la légitimité du pouvoir provient du législateur identifié au peuple et Ockham rappelle que le pouvoir politique légitime existait bien avant l’Église.

Laïcus / Illiteratus

La distinction entre clerc et laïc comporte cependant une autre dimension qui se révèle lorsque l’on se souvient de l’identification très courante au XIIIe et au XIVe siècle entre laïcus et illiteratus. Pour dépasser le fossé séparant les ignorants des savants, le monde universitaire des clercs et le milieu laïc, Dante, mais aussi Raymond Lulle et Maître Eckhart ont développé un savoir, voire une philosophie pour les laïcs. Le Convivio de Dante et les sermons allemands de Maître Eckhart veulent transmettre un message qui s’adresse à tout le monde, mais ils veulent aussi exposer un savoir qui concerne tout le monde, plus particulièrement ceux qui, selon la belle image utilisée par Dante, n’ont pas eu le privilège de participer aux banquets où l’on sert le « pain des anges », c’est-à-dire où l’on enseigne la culture savante des clercs.

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