Esprit bavard

Algérie autrement dite, autrement vue
Un magazine pour prendre le temps de se poser des questions

Khadija Chouit

Comment parler d’Esprit bavard sans parler de moi ? Cette expérience est tellement liée, intimement, à ma vie, à ce que je suis, à ce que je voudrais être, que ça en devient un exercice d’introspection. Déjà ce « je » que je vais expérimenter sans trop savoir comment faire pour que ce ne soit ni trop ni trop peu.

Commencer peut-être par le commencement. Cet intense sentiment d’ennui dans le sens que lui donnait Moravia dans ce livre qui m’avait bouleversée il y a plus de vingt ans déjà. Dans le journal où je travaillais jusqu’en 2004, année de sa disparition, l’illusion d’être au centre du monde était si parfaite qu’elle avait créé un fossé avec ce qui nous entourait. Paradoxalement, alors qu’on était convaincu de comprendre ce qui se passait autour de nous, de comprendre peut-être même mieux que les gens eux-mêmes ce qui les motivait, leurs aspirations, leurs peurs… on ne faisait que nous en éloigner de plus en plus, enfermés dans des certitudes qui n’avaient rien de sûr, imbus que nous étions de ce sentiment d’héroïsme parce qu’ayant traversé ces fameuses années « noires », parce qu’ayant côtoyé la mort et, plus que la mort, la terreur, en étant au-devant de la scène. Ce « nous », peut-être abusif, réunit tous ceux qui vivaient dans la bulle des journaux « indépendants » et qui, dans une aveuglante fierté d’arborer cet étendard d’émancipation, s’oubliaient à un nombrilisme suicidaire. Je me rappelle qu’à l’époque, j’étais outrée à chaque fois que je rencontrais des personnes, y compris ma famille, qui ne semblaient pas se sentir si concernées parce que trop éloignées de ce qui se passait. Comment pouvait-on ? me disais-je. Comment pouvait-on, dès 1999, dire oui à l’oubli ?

L’incompréhension était totale, la conviction intacte. Laquelle ? Que tout n’était pas faux, qu’il n’y a pas eu que des erreurs, que le clivage éradicateurs-réconciliateurs vivace jusqu’à maintenant n’était pas stérile, que tous ceux qui avaient résisté devant la terreur, les femmes en premier, ne méritaient pas, ne méritent pas qu’on leur donne l’impression que c’était vain… Mais là je m’embarque dans une autre histoire. Ce journal né après 1988, cette année où j’ai débarqué d’Annaba ma ville natale pour étudier à Alger, la capitale, où j’ai découvert la révolte et la répression, ouvert les yeux sur la torture, est mort. J’y avais tout appris. Un métier, un nouveau, après avoir fait le choix de ne pas donner suite à mon ingéniorat en informatique, une manière de voir les choses, d’appréhender ce qui m’entourait. J’y avais découvert chez moi cette irrépressible envie d’être impliquée dans ce qui se passait autour de moi, qui m’a fait accepter de me sentir concernée.

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L'auteur est responsable des opinions exprimées, lesquelles ne sont pas nécessairement celles de l’UNESCO.

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