Recension par Françoise Collin

Séverine Liatard, Colette Audry, 1906-1990
Engagements et identités d’une intellectuelle

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.


Colette Audry (1906-1990), contemporaine et amie de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre dont elle fut proche, pense, écrit, agit, publie, mais elle n’est pas « philosophe ». C’est ce qu’on appelle — et que l’auteur de ce livre appelle — une « intellectuelle ».

Séverine Liatard analyse son parcours complexe avec minutie — une minutie d’historienne — dans une époque tourmentée, riche en événements. Époque charnière où les femmes qui s’affirment sont encore peu nombreuses et, investies dans plusieurs formes d’expression comme d’engagement, sont rarement des « spécialistes ». Époque où si les femmes commencent à être  « autorisées » — mais au compte-goutte et toujours sous condition — elles ont constamment à trouver leur place et à s’inventer.

Cet éclairage de la vie d’une intellectuelle du XXe siècle remet en mémoire la persistance sinon de l’exclusion formelle du moins de la marginalisation des femmes au pays des Lumières. Ainsi est-il rappelé que pour cette génération l’École normale de la rue d’Ulm est encore réservée exclusivement aux hommes. Et l’École de Sèvres créée ultérieurement pour les femmes n’en est pas l’équivalent, ni dans sa structure, ni dans les filières qu’elle permet : ainsi la préparation à l’agrégation de philosophie en est-elle exclue. De 1920 à 1928 sept femmes seulement pourront y accéder.

Colette Audry choisit donc les lettres. Elle sera une « intellectuelle » selon la catégorie qu’a identifiée l’historienne Florence Rochefort, c’est-à-dire une universitaire partagée entre plusieurs registres comme l’ont été le plus souvent les femmes de cette génération. Écrivain, auteur de romans dont certains connaîtront le succès, son engagement de gauche, mais aussi son engagement féministe précoce, la portent à soutenir la rédaction du Deuxième sexe par son amie Simone de Beauvoir.

On referme ce livre avec une immense admiration pour la complexité de ce parcours qui se poursuit avec obstination dans une époque charnière, mais en comprenant mieux aussi la difficulté qu’ont eue les femmes à s’affirmer dans une discipline ou un domaine de recherches même quand elles étaient de brillantes universitaires, voire des « normaliennes ». Et même quand leurs écrits ont connu une certaine célébrité.

On mesure tout ce que comporte de riche mais aussi de limitatif la notion d’« intellectuelle » qualifiant celle qui, sollicitée par la diversité de ses talents et de ses engagements — entre politique, pensée et écriture —, excelle en tous mais n’en porte aucun jusqu’à l’extrême ; le pluriel des engagements, propre à la condition féminine, semble, paradoxalement, faire obstacle. L’étude minutieuse et détaillée du personnage par Séverine Liatard donne en tout cas envie de lire, ou de relire, l’œuvre — un peu oubliée — de Colette Audry.

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