Recension par Françoise Collin

Une enfance juive en Méditerranée musulmane
Textes inédits recueillis par Leïla Sebbar

Saint-Pourçain-sur-Sioule, Éd. Bleu autour, 2012.


L’écrivaine Leïla Sebbar, elle-même fille d’un Tunisien et d’une Française, a sollicité et réuni dans ce volume un ensemble de témoignages émouvants de Juifs et de Juives qui sont nés et ont grandi dans les différents pays de la Méditerranée musulmane avant de s’installer, pour la plupart, en France, sous la pression des événements. Dans ces récits il y a de la douleur mais point de haine — de l’amour, au contraire.

Ce recueil est non seulement émouvant mais empreint d’une pensée dont la complexité est irréductible à une thèse. Chacun et chacune, en effet, négocie singulièrement les différentes composantes de son identité et de son histoire, en fonction des contingences historiques mais aussi de son initiative singulière : le public et le privé s’y nouent chaque fois de manière complexe et originale. L’identité y est à la fois un donné et un agir, un fait et une initiative. La différence fait partie aussi de la formation identitaire même si la violence historique a finalement conduit ou contraint la majorité des narrateurs à fuir volontairement ou malgré eux leur pays d’origine.

Si la douleur est présente dans ces récits— parfois aussi, à de rares moments, l’amertume — la tendresse l’emporte. Car c’est bien là le paradoxe : renier le passé, fût-il conflictuel, vouloir trancher de manière dichotomique serait s’amputer de soi-même, de sa mémoire. Comme l’écrit Chochana Boukhobza, « Nous avions quitté la Tunisie, mais la Tunisie ne voulait pas nous quitter… mon père fonçait à Belleville tous les dimanches pour retrouver des Tunisiens, pour s’acheter un casse-croute farci d’harissa… et mon grand-père déambulait en sarual et kabouch à la maison… »

Il n’y a d’ailleurs pas d’uniformité dans le nouage de ces destins que chacun gère et compose singulièrement dans le contexte qui est le sien. Rien n’est dissimulé des différences ou des conflits mais ils font partie d’une identité narrative irrécusable. L’écriture semble ici la terre d’accueil où s’efface l’injonction identitaire dictatoriale. La narration est plus forte et plus parlante qu’une philosophie car elle ne contraint pas à hiérarchiser et à exclure.

La lecture de ce livre est indispensable à qui accepte de penser le politique à travers et au-delà de la politique, là où l’idéologie ne commande pas, où vivre n’oblige pas à trancher.

Ce livre est une mise à nu des rapports du privé et du politique, et de la complexité de l’identité qui est toujours, comme le disait Ricœur, une « identité narrative ». Il rappelle que la République, si elle est Une, est aussi faite de « beaucoup de commencements » (Gertrude Stein) qui ne peuvent être ni substantifiés ni refoulés.

Ce recueil ne dissimule donc rien des différences, voire des antagonismes rencontrés en tant que Juifs ou en tant que Français par les narrateurs, mais les replace dans la constitution heureuse ou tragique — heureuse et tragique à la fois — d’une identité singulière. On est sensible à la grande beauté de ces témoignages mais aussi à leçon de philosophie politique qui s’y dessine quant à la notion du « monde commun » fait de la pluralité non seulement des opinions mais aussi des expériences sensibles et des coutumes. La « citoyenneté » ne dit pas tout et ne commande pas tout de ceux qui vivent ensemble, ce que la République elle-même doit assumer si elle ne veut pas se scléroser. Trop de clarté nuit même aux Lumières.


Avec des textes de Jean Luc Allouche, André Azoulay, Joelle Bahloul, Lizi Behmoaras, Marcel Benabou, Albert Bensoussan, Ami Bouganim, Chochana Boukhobza, Patrick Chemla, Alice Cherki, Mireille Cohen-Massouda, Rita Rachel Cohen, Roger Dadoun, Anny Dayan-Rosenman, Lucien Elia,Moris Farhi, Annie Goldmann,Hubert Haddad, Lucette Heller-Goldenberg, Ida Kummer, Roni Margulies, Line Meller-Saïd, Daniel Mesquich, Nine Moati, Aldo Naouri, Tobie Nathan, Rosie Pinhas-Delpuech, Nicole S.Serfaty, Daniel Sibony, Guy Sitbon, Benjamin Stora, Ralph Toledano, Dany Toubiana, Yves Turquier.

En fin de volume sont publiées les notices biographiques des auteurs.


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